Le 19 juillet 1952, les 70.000 spectateurs du stade olympique d’Helsinki retiennent leur souffle. Qui sera le dernier coureur à porter la flamme olympique dans l’enceinte sportive ? Le mystère a été bien gardé par les organisateurs. Lorsqu’arrive le héros national, fierté et gloire de tout un peuple, l’homme aux neuf médailles olympiques, le public est aux anges. A 55 ans, Paavo Nurmi s’offre sa dernière course pour le 50e anniversaire des Jeux Olympiques de l’époque moderne. Personne n’a évidemment oublié le Finlandais volant, athlète exceptionnel qui a marqué du sceau finlandais une décennie de course à pied.
Tout commence en 1912, à Turku, l’ancienne capitale finlandaise. Dans sa ville natale, alors âgé de 15 ans, le jeune Paavo est impressionné - et définitivement marqué - par les trois médailles d’or remportées par son compatriote Hannes Kolehmainen aux J.O. de Stockholm. Autodidacte de l’effort, Nurmi s’impose rapidement des entraînements quotidiens de deux à trois heures. Et contrairement aux autres athlètes de l’époque, il choisit de diversifier ces séances en alternant des séries de course pure avec des exercices de marche, de gymnastique et d’assouplissement.
Cette systématisation et cette discipline de l’entraînement - été comme hiver - sont à l’origine de ses premières performances. Le 29 mai 1920, Paavo Nurmi inscrit une première ligne à son palmarès en établissant le record national du 3.000 mètres en 8 minutes, 36 secondes et 2 dixièmes [le record du monde actuel a été établi par D. Komen le 1er mars 1996 en 7 minutes, 20 secondes et 67 centièmes, ndr]. Il lui reste encore à se confronter aux meilleurs athlètes du moment.
Sa première participation olympique confirme alors le talent presque insolent de Nurmi, et révèle au monde entier un athlète hors du commun. En juillet 1920, le Finlandais se rend avec sa délégation à Anvers, en Belgique, pour les VIIe Olympiades. Sa première course sur 5.000 mètres lui offre la seconde place du podium, derrière le Français Joseph Guillemot. Revanchard, il s’adjuge en quelques jours la victoire sur 10.000 mètres ainsi qu’en cross-country individuel et par équipe. Trois médailles d’or, une d’argent : à la suite de ces exploits, l’athlète devient une star dans son pays.
Paavo Nurmi est-il « construit » pour durer ? Ses victoires et ses records s’inscriront-ils dans le temps ? Le Finlandais ne laisse aucun doute planer à ce sujet. Un an après Anvers, il établit son premier record mondial sur 10.000 mètres le 22 juin 1921, à Stockholm. Et ce n’est pas tout. A la fin de l’année 1923, il détient à son actif deux nouveaux records du monde sur le mile et le 5.000 mètres. Les Jeux Olympiques de Paris approchant à grands pas, le monde de l’athlétisme s’interroge : Nurmi peut-il faire mieux qu’en Belgique ? Attendu au tournant, le Finlandais peut-il inscrire de nouvelles lignes à un palmarès déjà bien rempli ? La chaleur parisienne étouffante du mois de juillet 1924 (atteignant parfois 45°C !) est loin d’accabler l’homme du Nord. En six jours, écoeurant ses concurrents, il raffle cinq médailles d’or sur 1.500 mètres, 3.000 mètres par équipe, 5.000 mètres, cross-country individuel et par équipe. Une sixième récompense suprême lui tend les bras sur 10.000 mètres, mais les officiels refusent de l’inscrire au départ de l’épreuve !
La devise olympique, « Citius, Altius, Fortius » (« plus vite, plus haut, plus fort »), introduite cette année-là, pourrait être celle du Finlandais. En tout cas, ces J.O. confirment - si besoin est - la suprématie de Nurmi sur le demi-fond mondial. Sa performance la plus spectaculaire, il l’effectue le 10 juillet : il remporte facilement le 1.500 mètres puis, moins d’une heure plus tard, revient en piste et s’adjuge la première place du 5.000 mètres. Un journaliste du magazine français Le Miroir des Sports écrit même, ébahi, : « Paavo Nurmi a franchi les limites de l’humain ».
Suite à ces deux Olympiades qu’il a dominées outrageusement, Nurmi décide en 1925 d’exploiter ses performances pour accroître sa notoriété. Il franchit alors l’Atlantique et se lance dans une immense tournée de meetings aux Etats-Unis. En l’espace de cinq mois, il concourt à 55 reprises et remporte 53 de ses courses ! L’Amérique l’a adopté.
A la veille des Jeux Olympiques d’Amsterdam, à 31 ans, Paavo Nurmi ne nourrit plus vraiment d’ambitions, ni de rêves de records. C’est pourtant aux Pays-Bas qu’il conclut sa carrière olympique avec panache, remportant encore une médaille d’or sur 10.000 mètres et deux d’argent, sur 3.000 mètres steeple et 5.000 mètres. Dans la foulée, toujours soucieux de capitaliser sur sa notoriété, il s’offre une nouvelle tournée des pistes aux Etats-Unis. Au printemps 1932, accusé de professionnalisme, il est suspendu et interdit de compétition par l’I.A.A.F. (l’International Amateur Athletic Federation) pour avoir enfreint les règles de l’amateurisme. Quelques mois plus tard, pourtant, à la veille des J.O. de Los Angeles, il se rend en Californie, nourrissant l’espoir de défendre son titre sur 10.000 mètres, mais aussi avec l’ambition de conclure sa carrière en gagnant le marathon. En vain : c’est du haut des tribunes qu’il assiste au déroulement des épreuves.
Sa carrière sportive s’achève définitivement en 1934. La Finlande peut être fière de Nurmi. Le palmarès du « Finlandais volant » ne peut qu’inspirer le respect. En sus de ses performances olympiques, Nurmi a battu une vingtaine de records mondiaux au cours de sa carrière. Le dernier, sur 2 miles indoor n’aura été battu qu’en 1996, soit plus de soixante ans après sa retraite sportive !
Personnage introverti (il est surnommé « Le Sphinx » par Gabriel Hanot du Miroir des Sports en 1924), peu enclin aux épanchements dans les journaux, il jouit pourtant d’une popularité dont il va savoir profiter dans sa reconversion. Par ailleurs, grâce à ses tournées américaines, le Finlandais a accumulé de confortables royalties. Il se lance alors dans le bâtiment où il fait fortune en quelques années. Nurmi est cependant loin d’être un individualiste. Très attaché à son pays, il se rend en 1940 aux Etats-Unis afin de récolter des fonds pour soutenir la Finlande, alors en guerre. Plus tard, souffrant lui-même de problèmes cardio-vasculaires, il finance en 1968 un centre de recherche sur les maladies coronariennes.
Paavo Nurmi s’éteint à Helsinki en 1973. La nation finlandaise a perdu un héros, mais elle a gagné un mythe. En 1997, le pays tout entier célèbre le centenaire de sa naissance. Sa ville natale, Turku, est le théâtre d’une kyrielle d’événements commémoratifs : organisation des Jeux de Paavo Nurmi, spectacles de danse, expositions…
Longtemps après sa mort, la nation finlandaise poursuit aujourd’hui encore son adoration et son culte au héros. Ainsi, au même titre que les grandes figures mythologiques, Paavo Nurmi a été l’objet d’un opéra. Présenté pour la première fois en 2000, « Paavo le Grand », œuvre lyrique, présente les heures de gloire et les moments sombres du sportif. Des statues du coureur ont vu le jour dans toute le pays.
Nurmi affirma un jour, dans l’une de ses rares interviews : « le succès dans le sport, comme dans n’importe quelle autre activité, ne peut s’acquérir sans dévotion. L’athlète doit être dévoué à sa spécialité. » L’épitaphe d’un coureur exceptionnel.
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