« Le service militaire obligatoire est une vieille tradition en Finlande, note Heikki Savola, conseiller auprès de la commission de Défense du Parlement. Ce n’est pas le cas dans les autres pays européens mais chez nous, le système de conscription a prouvé son efficacité pendant la seconde guerre mondiale : notre importante réserve de soldats compétents nous a évité l’occupation. » Très populaire, le service militaire attire près de 85% des jeunes appelés soit 27000 jeunes gens chaque année. Ils sont moins d’une centaine à choisir le service militaire non armé et 2500 environ à préférer le service civil.
« Les Finlandais sont extrêmement attachés à la conscription, commente le colonel Jean-Pierre Thiot, attaché militaire de l’ambassade de France en Finlande. Le pays partage plus de 1300 km de frontière avec la Russie et l’histoire de la seconde guerre mondiale est encore très présente dans les esprits. Et alors qu’en France, le service permettait de raviver le lien à la Nation, il n’est, ici, pas près de se distendre ! Même si les Finlandais commencent à regarder comment se déroule la professionnalisation de l’armée dans les pays voisins, c'est avec une conviction très forte qu'ils veulent être prêts à contribuer à la défense de leur pays en cas de menace. » Et cela comprend les femmes, qui représentent 1 à 3% des conscrits.
Le service militaire s’étend sur 6 à 12 mois, selon la formation suivie. « Il y a de grandes différences avec le système français de conscription, lorsqu’il existait encore, poursuit le colonel. D’une part, tout le monde passe par ce service militaire de base, officiers compris, et les appelés sont encadrés par des jeunes venant de terminer leurs premiers 6 mois de formation et qui poursuivent leur service. D’autre part, les conscrits sont formés pour être intégrés à des unités mobilisables déterminées. En France l’organisation de la mobilisation est beaucoup plus théorique.» Pour Herman, 19 ans, qui a été envoyé contre sa volonté dans la Marine pour son service militaire, « le fait que ce soient des jeunes qui nous encadrent n’est pas forcément une bonne chose : certains ont tendance à donner des ordres juste pour le plaisir… »
La Défense nationale sait aussi se rappeler au bon souvenir des anciens conscrits puisque ceux-ci sont appelés, à échéance régulière (tous les 3 à 7 ans), à effectuer quelques jours d’entraînement pour « rafraîchir » leurs capacités. « Les patrons suivent ces entraînements tout comme le commun de leurs employés, que ce soit dans l’administration ou dans le privé, note le colonel Thiot. Et il s’agit de vrais entraînements de terrain, pas de théorie. Des chirurgiens, par exemple, qui perdent de l’argent ce faisant, sacrifient à ce rituel pour contribuer à la défense de leur pays. » 30000 réservistes sont ainsi entraînés chaque année –un moyen, pour la Finlande, de s’assurer de sa capacité de défense totale du territoire (mobilisation générale, participation de tous les ministères à la défense du pays et défense territoriale).
L’Armée est aujourd’hui l’institution la plus populaire en Finlande et l’intérêt pour les questions de défense est loin de faiblir : 80% des députés ainsi que tous les grands patrons et des autres grandes entreprises ont aujourd’hui suivi le stage de défense nationale de 3 semaines régulièrement organisé par le ministère de la Défense. Les auditeurs, des civils pour la plupart, s’arrangent, quelle que soit leur position professionnelle, pour se rendre disponibles pour cette formation où l’assiduité est obligatoire. Le service militaire n’est donc pas une parenthèse dans la vie des Finlandais et si l’on en croit l’attaché militaire de l’ambassade de France en Finlande, « si l’on n’a pas effectué son service militaire, c’est la porte fermée à tous les emplois. »
Un petit grain de sable vient toutefois s’insérer dans la machinerie si bien huilée : 7% des appelés refusent le service militaire et choisissent le service civil. C’est peut-être marginal, mais tout de même « bien plus qu’il y a quinze ans», précise Kaj Raninen, activiste au syndicat des objecteurs de conscience finlandaise (Aseistakieltäytyjäliitto - AKL), qui compte 1400 membres. Autorisé depuis 1931, le service civil commence par une formation de 28 jours au centre de Lapinjärvi et se poursuit dans une administration publique, au service d’une Eglise ou d’une paroisse ou encore d’une fondation à but non-lucratif. Il est généralement choisi par ceux qui refusent de porter les armes. « Je ne voulais pas apprendre à tuer qui que ce soit, explique ainsi Tuomo Alhojärvi, 19 ans, qui a trouvé une place au Suomen Ympäristökeskus, le centre national pour l’environnement. Et puis je ne pense pas que la menace d’une attaque russe soit réelle au point d’avoir besoin d’une si grande armée. »
Comme tous ses homologues « sivaris » (objecteurs de conscience), le jeune homme doit 8 heures de travail par jour à son employeur, qui, en théorie, devrait lui fournir aussi le gîte et le couvert. « En pratique, c’est impossible de trouver quoi que ce soit si l’on n’habite pas chez ses parents, poursuit le jeune homme, car l’employeur ne veut pas payer un logement. Du reste, c’est aussi difficile de trouver un poste intéressant si l’on ne connaît pas la bonne personne… »
Tuomo Alhojärvi résume là une partie des griefs formulés par l’AKL, qui reproche avant tout sa longueur au service civil. «Il dure 13 mois, soit deux fois plus longtemps que le service militaire le plus courant et l’on peut considérer cela comme de la discrimination », avance l’association. Le jeune conscrit Herman assure ainsi que « s‘il avait été plus court, c’est le service civil qu’(il aurait) choisi, sans hésitation ». AKL poursuit : « Nous voulons que la durée en soit réduite et que les objecteurs de conscience soient relevés de toute obligation militaire en temps de guerre. Il faut aussi garantir le droit au gîte, au couvert et aux soins médicaux des sivaris, que beaucoup d’employeurs négligent. Enfin, il faut augmenter le nombre de places disponibles, bien inférieur au nombre de candidats. »
Le ministère du Travail, auquel incombe l’organisation du service civil, semble conscient des défauts du système: « Nous avons tenté à plusieurs reprises de faire voter un raccourcissement du service civil, mais sans succès, avance Heidi Nummela, chef de secteur au département de l’administration et de l’économie du ministère du Travail. La tradition du service militaire est forte en Finlande et les politiques craignent avant tout de rendre le service civil attractif en en réduisant la durée. 13 mois, c’est pourtant très long ! Pour ce qui est du manque de postes –environ 500-, il est aussi dû au fait qu’un sivari coûte entre 5000 et 10000 euros par an à son employeur alors que sa formation est souvent très élémentaire (les sivaris sortent le plus souvent du bac). La seule solution serait que l’Etat finance le gîte et le couvert mais il est peu probable que nous obtenions plus d’argent pour les sivaris ! C’est un problème récurrent depuis 10 ans, que nous ne parvenons pas à résoudre. »
Autre grief des objecteurs de conscience : le traitement de faveur réservé aux Témoins de Jéhovah, exemptés de toute forme de service depuis 1987, et aux habitants des îles d’Aland, qui le sont également pour cause de démilitarisation de leur territoire depuis 1921. « Le système finlandais de conscription traite les gens différemment en fonction du groupe auquel ils appartiennent, ce qui est contraire aux principes de la déclaration des droits de l’Homme, proteste Jussi Hermaja, réfractaire à toute forme de service et qui a fui son pays en octobre 2001 pour échapper à la prison. L’on peut sérieusement se demander ce qui rend l’idéologie non militaire des Témoins de Jéhovah plus acceptable que celle des autres objecteurs de conscience ! »
S’ils ne sont certes pas fusillés comme le fut Arndt Pekurinen, le premier objecteur de conscience finlandais, en 1941, près de 70 objecteurs de conscience « absolus » sont envoyés en prison chaque année pour des peines de 197 jours maximum. « La sentence est courte, estime le conseiller auprès de la commission de Défense du Parlement Heikki Savola, et les condamnés peuvent travailler ou étudier à l’extérieur de la prison pendant la journée.
Et puis la constitution finlandaise, qui est une longue liste de droits garantis par l’Etat au citoyen, comporte très peu d’obligations. La conscription en est une pour les citoyens mâles et la plus grande majorité des Finlandais estiment que le service militaire ou civil est simplement quelque chose que l’on doit faire. » Il n’empêche, la prison est toujours de la prison puisqu’ « il faut passer chaque nuit et tous les week-ends enfermé, note Kaj Raninen, de l’AKL. Et sur 19 objecteurs de conscience prisonniers au 1er janvier 2006, 5 d’entre eux étaient en prison fermée. » La Finlande, pays modèle pour le respect des droits de l’homme, s’est même attiré un désaveu d’Amnesty International, qui considère ces objecteurs comme des prisonniers d’opinion.
Le Comité pour les droits de l’Homme des Nations Unis a, lui, souligné dans son rapport de novembre 2004 que « le droit à l’objection de conscience n’était reconnu qu’en temps de paix » et que « l’alternative civile au service militaire a une longueur punitive. Nous réitérons notre préoccupation quant au fait que le traitement préférentiel accordé aux Témoins de Jéhovah n’ait pas été étendu aux autres groupes d’objecteurs de conscience. » Quant au Comité européen des droits sociaux du Conseil de l’Europe, il note dans son dernier rapport (2003) que « la durée du service civil représente plus du double de la durée du service militaire obligatoire de la majorité des conscrits et qu’elle constitue par conséquent une restriction disproportionnée au droit des travailleurs de gagner leur vie par un travail librement entrepris. »
Kaj Raninen, qui estime qu’« une pression internationale accrue nous aiderait car la Finlande est très sensible à l’image qu’on a d’elle », se félicite de ces analyses. Pour le colonel Thiot, « le consensus autour du service militaire est si fort en Finlande que les médias ne donneront pas vraiment la parole aux objecteurs de conscience. Je pense que leur mouvement restera marginal. » |