Dans ce pays qui s’apprête à célébrer le centenaire du droit de vote accordé aux femmes, les évidences sont légion: c’est une femme que les Finlandais ont portée à la tête du pays en 2000 (dans l’UE, seule la Lettonie et l’Irlande en ont fait autant) et Tarja Halonen est aujourd’hui tenue pour favorite des présidentielles de janvier 2006. Au gouvernement, 8 ministres sur 18 sont des femmes. Et si auparavant, les portefeuilles étaient davantage répartis selon les sexes, les femmes ministres du gouvernement actuel occupent des postes clef tels que la Justice ou les Transports. Quant au Parlement, présidé à trois reprises dans les années 90 par une femme, Riitta Uosukainen, il compte 37,5% de femmes, soit la proportion la plus élevée de l’UE après la Suède (45,3%), bien loin devant la France (12,2%), et 43,8% des élus finlandais au Parlement européen sont des femmes.
Le principe de l’égalité entre les sexes est inscrit dans la constitution finlandaise (article 5) et une loi sur l’égalité entre femmes et hommes a été votée en 1986. Entrée en vigueur l’année suivante, elle a été modifiée en 1995 par un amendement imposant un pourcentage minimal de 40% de femmes au sein des organes de préparation et de prise de décision de l'administration publique (sauf le Parlement et les conseils municipaux).
Fortes femmes
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Du reste, si la dénomination de “sexe faible” ne semble être qu’une figure de style en Finlande, cela s’explique par des raisons historiques. Comme le rappelle Anu Pylkkänen, chercheuse en droit des femmes à l’Université de Helsinki, “les femmes ne manquaient pas de pouvoir social ou politique dans la société médiévale.” Au sein du foyer, elles jouaient un rôle prépondérant. “La pauvreté de la population rurale leur était “favorable”, poursuit la juriste, car leur travail et leurs responsabilités étaient d’une importance vitale pour la communauté.”
Le patriarcat n’a donc pu se développer en Finlande avec autant de vigueur que dans les pays méditerranéens. Dès le 19e siècle, le pays se distingue par des mesures progressistes envers les femmes: les célibataires obtiennent la majorité légale à 25 ans, une femme est reçue pour la première fois au baccalauréat en 1870 et l’année suivante, l’étude de la médecine leur est ouverte avec une dispense spéciale.
L’année 1906 marque un tournant: les Finlandaises obtiennent le droit de vote en même temps que les hommes. C’est une première en Europe et pour le reste du monde, seule la Nouvelle-Zélande s’était montré précurseur en incluant dès 1893 les femmes dans le corps électoral. 19 femmes accèdent au Parlement lors des premières législatives, en 1907, soit 10% des députés. Enfin, en 1926, une femme accède au gouvernement pour la première fois en Finlande: Miina Sillanpää sera ministre adjoint aux Affaires sociales jusqu’en 1927.
“Les femmes se sont toujours organisées en réseaux, ce qui leur a permis d’obtenir ce à quoi elles tenaient”, indique Anna Rotkirch, maître de conférences en politique sociale à l’Université de Helsinki. Les femmes parlementaires se sont ainsi unies pour faire adopter une loi sur un congé parental de 3 ans et une autre sur le droit de chacun à obtenir une place pour faire garder ses enfants. Leur solidarité a aussi permis d’abandonner, en partie du moins, l’habitude très masculine de prolonger jusqu’au milieu de la nuit les sessions consacrées à des sujets importants. “Il n’y a, bien sûr, pas de consensus général, poursuit Anna Rotkirch, mais les femmes ont conscience de l’importance de ces réseaux, si bien qu’il en existe dans tous les secteurs professionnels: recherche, finance, etc. Et l’on ne peut plus dire, aujourd’hui, que le pouvoir reste entre les mains des hommes.” Les Finlandaises aujourd’hui |  |
Les femmes finlandaises ont toujours travaillé à plein temps -à l’exception des membres de la bourgeoisie, qui n’ont adopté cette habitude que dans les années soixante-dix. 70% d’entre elles continuent de le faire. Instaurées dans les années 70, les déclarations de revenus séparées sont d’ailleurs une incitation à ce que les femmes poursuivent pleinement leur activité professionnelle. Dans les jeunes générations, leurs compagnons ont pris l’habitude de partager les tâches ménagères. “ Nous en faisons autant l’un que l’autre, affirme Stefan Nygard, 32 ans et maître de conférences en Histoire à l’Université de Helsinki. Je ne vois pas pourquoi ce serait autrement, d’autant que ma compagne travaille elle aussi et gagne même plus que moi!”
Toni Berndtson, 24 ans, garde forestier à Helsinki, ajoute: “Je pense que je fais des choses que beaucoup d’hommes de mon âge trouveraient embarrassantes, comme la couture ou la cuisine. Mon épouse et moi en faisons autant... mais elle trouve que je n’ai pas beaucoup d’initiative. C’est vrai que nous n’avons pas la même notion de l’ordre et de la propreté!”
La moitié des Finlandaises profitent du congé parental de 3 ans, l’autre moitié se cantonnant aux 9 mois suivant la naissance de l’enfant. Il est d’ailleurs curieux que ces congés, somme toute assez longs, ne soient jamais perçus comme une obligation faite à la mère de rester à la maison. Les crèches publiques n’accueillent les enfants qu’à partir de 9 mois et seules les mères qui en ont les moyens peuvent, si elles le souhaitent, reprendre leur travail avant cela.
| Une situation préoccupante |  |
Le pays se caractérise certes par “une indépendance et une intégration des femmes à tous les échelons de la société, note Anu Pylkkänen. Mais en un sens, les pays nordiques ne sont pas le paradis des femmes qu’on nous présente souvent”. En 2001, le Comité de l’Onu pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes affichait ainsi ses préoccupations concernant la Finlande: faible proportion de femmes à des postes supérieur (notamment dans le domaine universitaire), harcèlement sexuel élevé dans les milieux professionnels, violence à l’égard des femmes, particulièrement grave en Finlande, et discrimination à l’égard des immigrantes et des femmes des minorités rome et same. Anu Pylkkänen y ajoute les écarts de salaires et un marché du travail divisé (par exemple les sapeurs-pompiers professionnels d’Helsinki viennent seulement d’engager la première femme). L’on peut aussi noter l’essor du travail précaire qui, sous forme de CDD, concerne majoritairement les femmes et amène Anna Rotkirch à se demander “s’il n’y aura pas une polarisation croissante entre celles qui poursuivent leur carrière et les autres, qui ont des enfants. Comme s’il fallait choisir entre les deux parce que la réinsertion professionnelle devient problématique à l’issue d’un congé maternité.”
| Tabou |  |
“Le principe de non discrimination, qui figure dans la Constitution de 1919, n’a vraiment été appliqué en Finlande que depuis les années 90 avec la loi sur l’égalité (86), la réforme de la Constitution et l’impulsion de l’Union européenne”, souligne Anu Pylkkänen. Jusque là, la question de l’égalité entre hommes et femmes était englobée par celle de l’égalité entre les individus. Par exemple, la loi sur l’avortement (1970) fut conçue dans un souci d’égalité entre les couches sociales et non pour donner aux femmes le droit de disposer de leur propre corps.
La question est, somme toute, un tabou. “On refuse de parler de guerres des sexes, de patriarcat, note Anna Rotkirch. On emploie plutôt le terme de compagnonnage entre hommes et femmes. Le féminisme ne s’est, par conséquent, jamais radicalisé en Finlande. C’était plutôt un mouvement officiel, qui attirait même les hommes et a permis d’obtenir bien des avancées.” Les pouvoirs publics affichent aujourd’hui leurs bonnes intentions avec la création d’une panoplie d’autorités destinées à garantir l’égalité entre les sexes: Ombudsman, Unité, Conseil, Comité. “Le gouvernement a un plan ambitieux mais l’application en est faible, regrette Anu Pylkkänen. Les mesures sont prises lentement, le débat public et politique est bien moins développé qu’en Suède par exemple. On refuse de bousculer “l’équilibre” actuel, comme s’il fallait préserver le mythe de l’égalité entre les sexes. La question ne se pose plus en termes uniquement quantitatifs, mais aussi qualitatifs car le processus démocratique n’a pas modifié ou aboli les divisions hiérarchisées fondées sur le sexe. Il ne suffit pas d’obtenir la parité formelle, mais il faut aussi opérer une révision des valeurs et des mentalités.” Une tâche d’ampleur, si l’on en juge par la réaction négative des syndicats au projet d’instaurer un cofinancement du congé parental par les employeurs du père et de la mère.
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