| Deux ou trois choses que je sais de la Finlande |  |
Au commencement était la langue : finnoise, comme il se doit. Et n'allez surtout pas leur dire qu'ils parlent le finlandais, sous peine de les vexer. De les peiner. Votre inculture n'aura d'égale que leur complexe d'infériorité, et le désir de reconnaissance qui va avec. Les Finlandais, donc, parlent finnois. C'est pas chinois. Même si c'en est pas loin en fait de complexité. Le finnois est une langue fenno-ougrienne, comme il se doit. Elle est apparentée à l'estonien et au hongrois, ainsi qu'à celle de peuplades plus restreintes, notamment les Lapons - on dit "Sâmes" dans leur langue, de même que les Eskimaux sont devenus Inuits. La complexité du finnois se mesure déjà à ses cas : au-delà des plus ou moins traditionnels nominatif, accusatif, datif et génitif, il n'y en a pas moins d'une dizaine d'autres, qui marquent le lieu, le temps ou le moyen.
Qui parle finnois ? La très grande majorité des Finlandais, mais pas tous. La Finlande est bilingue : le suédois, ancienne langue des élites (voire même des dominants), reste la langue maternelle de près de 6% des habitants. Ces Finlandais de langue suédoise, dits aussi suédophones, constituent une communauté homogène et respectée, droit des minorités oblige, avec ses mass-médias (service public audiovisuel, journaux), ses écoles, sa culture. Quant aux autres (les Finnophones, ou simplement Finnois), ils sont tenus d'avoir les bases du suédois, qu'ils apprennent à l'école - quand les Suédophones apprennent le finnois. Vice et versa, donc, entre finnois et suédois, quand d'autres minorités n'ont pas toujours été aussi chanceuses, ou influentes (les Lapons par exemple, qui n'ont acquis une certaine reconnaissance, et au-delà une relative autonomie, que beaucoup plus lentement.) A part ceux-là, personne ou presque ne parle finnois. Quant aux autres régions remarquables de Finlande, avec la Laponie, on rappelera la Carélie, terre d'origine de l'incontournable Kalevala, l'Epopée des... Finnois, aux habitants plus joviaux et ouverts qu'ailleurs dans le pays - est-ce si difficile ? - à l'opposé de laquelle on trouve l'Ostrobotnie, sur les rivages du golfe du même nom qui sépare la Finlande de la Suède.
En fait de fennitude, il faut aussi, évidemment, questionner la notion de culture. Quid de la relation qu'elle entretient, ou non, avec sa consoeur la nature. En France, nous sommes éduqués à considérer cette dernière comme une sauvage à défricher puis cultiver, à policer et maîtriser pour en rendre ce qu'elle a de plus beau, un jardin, à la francaise s'il vous plaît, héritage de notre grand siècle classique. A force de travail, la nature transformée devient partie prenante de notre culture. Et à défaut de jardin à la francaise, nous avons des paysages, combinaisons habiles et harmonieuses d'une nature à l'état brut et de champs cultivés.
A l'inverse, la culture finlandaise a ceci de remarquable qu'elle prise justement la nature à l'état brut, dans ce qu'elle a de plus brut : rocs de granit, forêts de résineux et de bouleaux à n'en plus finir, lacs innombrables. La monotonie y est certes plus de mise qu'ici, la diversité n'étant pas le moindre des atouts de la richesse francaise. Monotonie d'o une certaine mélancolie qu'on retrouve comme trait caractéristique de l'âme finlandaise. Est-il besoin de rappeler que l'autre pays du tango, c'est l'Argentine - l'un étant la Finlande...
Nature brute donc, pour ces quelques habitants (5 millions au bas mot) qui ne sont pas moins brut(e)s eux-mêmes : c'est un peuple descendant de paysans et surtout de bžcherons. Des sauvages donc, mais quoi de plus normal : avec une si faible densité, il est fort rare de se rencontrer ! D'où le silence, autre notion (et pas des moindres) d'une fennitude. Une notion qu'a parfaitement définie Brecht exilé dans ce Grand Nord : "les Finlandais", disait-il, " sont le seul peuple qui se taît en deux langues". Oui, quelle paix et quelle tranquillité. Et quelle beauté lorsqu'elles sont accouplées au miracle de cette nature à l'état brut : un coin de paradis dans notre monde civilisé. Il faut avoir été ne serait-ce qu'une fois au bord du lac Saima, en juin à trois heures du matin, loin de tout et de tous, au bout du bout d'une piste de terre, alors que le soleil vient à peine de se coucher. Là-bas, au loin, il rase encore l'horizon d'une nuit claire et bleutée, et reviendra bien vite. Là bas, au loin, écoutez le silence et faites l'expérience de ses bruissements sublimes. La nature et le silence de ces espaces infinis, c'est leur magie.
Quoi d'autre encore ? La Finlandaise bien sûr. Yeux bleus et cheveux blonds, dans l'acception commune du terme. Signalement pourtant moins marqué que ses cousines scandinaves - elle, est nordique. Et sans doute mâtinée d'un peu de sang slave. Quelle distinction entre scandinave et nordique ? Il est, lui-aussi, le plus souvent lié à la question de la langue : Suédois, Norvégiens et Danois, ainsi que les Islandais (mais à une échelle lointaine) parlent des langues voisines, issues d'une même racine, la scandinave, alors que le Finlandais est tout à fait à part avec son satané finnois. Il est donc bien Nordique, géographie oblige, mais n'est pas Scandinave.
Mais c'est à la Finlandaise que j'en étais avant de m'égarer : femme nordique, fière de l'être, émancipée avant la lettre et torturée parfois, en bonne luthérienne seule à seule face à Dieu, ici comme ailleurs, elle est l'avenir de l'homme. Et ici plus qu'ailleurs, elle a achevé l'égalité. Noter au passage que la Finlande, qui est le pays d'Occident le plus proche de feu l'Urss, qu'elle craignait naturellement d'où cette (real)politique qui prit le nom de finlandisation le temps de la guerre froide, noter donc au passage que c'est justement en Finlande que l'idéal d'égalité a été approché au plus près - quand il faisait la faillite du voisin soviético-marxiste.
Pause maintenant. Et que faire quand vient le temps d'une pause ? Prendre un café, bien sûr, en premier lieu, dans la (dé)mesure où la Finlande - avec les pays nordiques - fait partie de ceux où l'on boit le plus de ce nectar noir par habitant - quand bien même il s'agit le plus souvent d'un café délavé, lavasse, loin des espressos serrés et autres cafés turcs. Mais quand vient la fin de semaine, ce n'est plus tant de café qu'il est question que d'alcool. La bière en tête, vodka et alcools forts ensuite. La relation des Finlandais à l'alcool est particulière en ce sens qu'il a toujours été un interdit, un tabou. Prohibition d'abord, contrôle d'Etat ensuite, aujourd'hui adouci avec l'entrée dans notre Union europénne, l'alcool reste cher et ne peut être acheté - hormis les bars et restaurants - que dans certains magasins (les fameux Alko). Comme tout tabou ou interdit qui se respecte, l'alcool a ainsi pris une position qu'il fallait transgresser : les Vendredis et Samedis soir, hier plus encore qu'aujourd'hui, mieux valait prendre garde en conduisant en ville aux ivrognes provisoires. Et la manière de boire reste aujourd'hui empreinte de cette tradition, et du caractère excessif des cousins slaves sans doute : on ne se saoûle pas tant pour être gais et pour rire, mais pour aller au bout de soi-même, et se détruire peut-être. Mélancolie et nostalgie de vivre quand tu nous tiens... le suicide n'est pas forcément bien loin, et son taux est plus élevé ici que dans bien d'autres pays qu'on dit civilisés.
Finir sur quelques notes plus gaies. Quoique. Finir ainsi, sur le suicide, ežt été empreint d'une certaine noblesse dans la fennitude ! Mais tant d'autres thèmes encore à aborder. Inabordés. Depuis la gastronomie, détour obligé de tout article touristique destiné aux Francais - et où il ežt convenu de parler du renne, de l'ours, des poissons merveilleux depuis le saumon jusqu'à l'omble chevalin, des innombrables baies et champignons, sans oublier la mythique glace au goudron / tervajäätelö mentionnée par quelque article francais mais jamais (re)trouvée - jusqu'aux noms emblématiques de la culture, dont on peut se demander s'ils cachent ou non une forêt : Aalto l'architecture, Sibelius la musique, Kaurismäki le film, j'en passe et des meilleurs ?... Après, à côté d'eux, qui connaît-on ? Creusez, creusez, il en restera toujours quelque chose.
Il y aurait aussi, encore, eu à parler du sport. Ici plus qu'ailleurs difficile à ignorer dans ce qu'il compte et a compté : Paavo Nurmi, les Jeux Olympiques d'Helsinki remis de 1940 à 1952, les pilotes de rallyes, Mika Häkkinen deux fois champion du monde. Et le sisu, ce courage sans pareil à l'épreuve de la guerre. Et le sauna, et les mökkis, ces chalets de bois primaires peints et plantés au bord de l'eau. Et la position charnière au Nord, entre l'Est et l'Ouest, les Baltes voisins et les Balkans lointains. Et le père Noël, et les chercheurs d'or, et les moustiques, et les élans et les ours, et... et... et...
Et puis conclure enfin. A tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la Finlande sans jamais oser le demander, il en reste des questions, des réponses, des questions sans réponse, des réponses sans question. Deux ou trois choses seulement, ici, que je sais de la Finlande. Mais "tout ce que vous avez toujours voulu savoir", encore ežt-il fallu le demander. Faire montre d'un minimum de curiosité pour ce pays en marge, et c'est tant mieux. Car il suffira de lui demander "tout ce que nous avons toujours voulu savoir sur la Finlande sans jamais oser le demander " pour que le Finlandais vous réponde d'un silence retentissant, peut-être. Ou d'une réponse modeste : "Tout ? C'est rien.", vous laissant à vos questions non formulées et à vous-mêmes. Et développant de leur côté tout un monceau d'informations, de canaux (ah, les fameuses nouvelles technologies, un autre sujet inexploré ici et exploité là-bas, cf. Nokia) qu'il faudra bien aller chercher par vous-même. Mais n'est-ce-pas justement pour cette raison qu'ils nous sont sympathiques, les Finlandais, et que leur pays a su rester paisible ?
Enfin, en guise de conclusion, retenons le petit autocollant collé au cul de leurs voitures - Saab ou Volvo ? Il disait autrefois SF, pour Suomi-Finland. Suomi, terre des marais, la Finlande dans leur langue - le finnois. Mais SF, c'était pour d'autres Soviet Finland, finlandisation (et trop d'affront) oblige(nt). Ou encore science-fiction. Espérons seulement qu'elle l'est un peu moins maintenant, un peu moins science-fiction, la Finlande, à la lumière de cet article modeste (la modestie, autre passage obligé d'une fennitude qui se respecte). Toujours est-il qu'au dos de leurs voitures, les Finlandais ont désormais FIN.
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