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Banlieue-pilote

Société > Population
06-12-05
Auteur : Jean Pierre Frigo
Kontula ce n’est pas qu’une station du métro d’Helsinki mais une banlieue à mauvaise réputation. Pourtant le prix de l’immobilier de Kontula connaît actuellement les hausses les plus fortes de Finlande.

Kontula? C’est sur la ligne de métro-Est. A la station Itä-Keskus, changer et prendre direction Mellunmäki. Kontula est la station après Myllypuro, une banlieue maudite, mal famée, mal construite, selon les gens d’Helsinki-ville qui n’y ont jamais mis les pieds. Mais Kontula, c’est déjà la banlieue-pilote de Finlande.

Un métro pour Kontupiste


Les stations du métro d’Helsinki ressemblent à des gares SNCF pour TGV. Nette et futuriste, la station de Kontula ne fait pas exception, seulement illusion: on pourrait presque y prendre le Massy-Marseille. Pourtant le centre d’Helsinki n’est qu’à un quart d’heure de métro siffleur et pneumatisé. Descente de la chenille orange et remontée en surface, par escalier mécanique. A gauche, le centre commercial, en béton, comme les bâtiments tout autour, mais à échelle réduite. La hauteur moyenne est à deux étages. Dans les ruelles dépassent des enseignes, des marquises de boutiques, quelques bâches, des lanternes. Cinq ou six arbres sur une placette, des habitants assis bavardent, d’autres font leurs courses: dans une atmosphère très Sud. On ne se croirait pas en Finlande! Tout le monde semble se connaître et vivre là, paisiblement, sans rien redouter, sans se poser de questions. Une ruelle à gauche mène au local de Kontupiste. Là, Eeva Ilmarila nous attend pour nous expliquer Kontula et Kontupiste. A propos: sur la totalité des usagers de Kontupiste, 30 à 40% sont d’origine étrangère. Et à Kontula, 12% des habitants sont nés ailleurs qu’en Finlande. Émigrés russes, estoniens et somalis viennent en tête, mais il y a une trentaine d’autres nationalités.

Fin d’un face-à-face


“Nos onze ordinateurs tournent sur Linux: c’est gratuit et finlandais. Pour nos usagers aussi tout est gratuit: ils peuvent surfer, lire leurs emails, chercher du travail, disposer de pages-web personnelles. L’usager cherchant du travail peut utiliser une station-ordinateur à volonté”, expose Eeva Ilmarila, responsable du projet Kontupiste, de Kontula. “Kontupiste fait partie du projet Urban II, projet d’intégration par la culture des banlieues d’Helsinki. Urban II est financé à égalité par l’Union Européenne, l’État finlandais et la ville d’Helsinki avec l’ambition de réduire la fracture informatique, comme vous dites en France”, nous dira plus tard Marianna Kajantie, directrice au département de la culture de la capitale. Retour à Kontupiste: pour Eeva Ilmarila la Finlande étant l’un des pays-leaders des sociétés de l’information, ça serait vraiment bizarre que chacun n’ait pas sa chance de profiter du boom hi-tech: “C’est aussi une façon de lutter contre l’exclusion puisque la plupart de nos usagers pour leurs expériences de travail antérieures n’ont connu que le face-à-face avec l’ordinateur. A Kontupiste ils ne sont plus seuls et peuvent échanger ou prendre un café avec les autres”. Eeva ajoute qu’après la fermeture de 18 h (Kontupiste ouvre de 9 h à 18 h), il y a deux heures de cours d’Internet organisés pour les seniors: “Ils osent alors nous demander ce qu’est exactement une adresse électronique ou google, autant de questions qu’ils n’arrivent pas à poser à leurs petits-enfants”.

Culture par le Net et la vidéo


Le projet Kontupiste-Urban II c’est aussi Urban-TV, une télévision captable sur Internet, une radio locale et une flopée de manifestations culturelles. Marianna Kajantie voit la culture comme un moteur très puissant d’intégration, en mélangeant Internet au traditionnel. Responsable d’Urban-TV, Roosa Toivonen et son équipe de huit personnes organisent des cours de vidéo-montage, d’animation, de musique, de skate-board: “Deux fois par an nous donnons un cours plus long sur la façon de faire un documentaire. Et les gens de Kontula en ont fait et ont remporté le prix décerné par les spectateurs du festival de documentaires d’Helsinki doc.point, en 2003: ” C’était une vidéo faite par les élèves de la pension Naulankallio de Kontula, la seule existant en Finlande: “Ils voulaient que leurs voisins réalisent qui vivaient là, dans cet établissement, à côté d’eux. Que ces jeunes, sans famille ou avec des familles cassées, n’étaient pas ces monstres qu’ils s’imaginaient”, explique Roosa. Une fois par an, l’équipe d’Urban-TV organise le festival d’été de Kontufestari, sur quatre jours, où il y a des concerts et des représentations donnés pour la plupart par des groupes de résidents. En août dernier on a compté plus de 120.000 entrées. Pour Kimmo Lehtonen, responsable de la production pour Urban-TV, les jeunes de cette banlieue ont trouvé un truc qui leur plaît et sont très actifs: “Surtout les Kurdes et les Somalis. Pour l’instant les Russes restent un peu en retrait: il y a l’obstacle de la langue, de l’histoire peut-être. Et puis c’est la première génération qui émigre en Finlande. Mais je suis convaincu que ça va s’améliorer sous peu: ça demande seulement un peu de temps”. Amusé Kimmo raconte que les premiers usagers réguliers de Kontupiste sont venus de la boutique kurde voisine du local de Kontupiste: “En 2001, quand nous avons ouvert, ce sont les clients de cette boutique qui sont venus en premier. Les Finlandais ont eu davantage de réticences à passer la porte de Kontupiste”. Pourtant Kimmo confirme que Kontupiste dépassera le simple stade du Net: “Dès 2006, quand nous serons dans Urban III, nous sommes déterminés à passer à autre chose, à des activités plus conviviales”, confie-t-il.

Faire mieux?


Pour Roosa Toivonen, il est indéniablement plus facile de mettre en place des projets tels que Kontupiste dans un petit pays: “Les banlieues finlandaises sont moins isolées qu’ailleurs parce que la Finlande est plus petite et que l’individu continue à y avoir sa place, comme dans les autres sociétés nordiques. Ici, ce n’est pas dans nos habitudes de laisser tomber les gens, ni un chômeur, ni un élève qui décroche. A Urban-TV nous accueillons tout le monde et chacun peut réaliser un projet qui lui tient à cœur”, dit-elle. Reste qu’il est important de veiller au grain: à Kontupiste les ordinateurs filtrent les sites-internet inutiles et depuis l’ouverture ni vol, ni vandalisme. Comment arrive-t-on à de tels résultats? Par la petitesse d’un pays? Par l’innocence d’une Finlande qui continue à être épargnée par les problématiques sociales? “Personne ne sait ce que donnera notre politique sociale dans le futur. Nous n’avons, pour l’instant, aucune référence et travaillons sans filet. Seul un bilan sur la troisième génération d’immigrés, dans quinze ou vingt ans, nous permettra de dire si nous avons réussi ou non”, tempère Eeva-Liisa Broman, responsable de l’Initiative Urbaine pour la Ville d’Helsinki. “Les situations que nous observons en Suède et dans le reste de l’Europe, surtout en Estonie et Russie, ne sont pas vraiment encourageantes. Peut-on s’imaginer que nous, Finlandais, allons réussir là où les autres trébuchent? La seule chose que je sais: il nous reste encore un peu de temps pour tenter d’éviter certaines ornières”, s’interroge Eeva-Liisa Broman.

Contre la solitude de l’internaute


Pour succéder à Urban I (1996-2001) et Urban II (2001-2006) Marianna Kajantie a déjà la tête à Urban III: “Pensez qu’un tel projet ne coûte que 50.000 euros par an! Avec 100.000 euros, on en fait deux! Ça marche mais on peut mieux faire encore. Surtout, il faudrait multiplier ce genre d’initiatives dans les autres banlieues finlandaises”, martèle-t-elle. Marianna Kajantie voudrait plus de locaux où les gens pourraient se rencontrer et jouer davantage, jeux de société, échecs, cartes. Pour les jeunes enfants remettre à la mode les jeux anciens comme la marelle, le cerceau, des chosessimples et, finalement, géniaux, proposer aussi une alternative à la solitude de l’internaute ou du téléphile: “Je tiens à continuer à lâcher la bride aux jeunes innovateurs comme Roosa, Kimmo ou Tuomas, qui se révèlent actuellement, leur laisser accomplir des missions pour lesquelles ils sont faits!”, préconise-t-elle. Deux initiatives culturelles lui donnent encore plus d’optimisme: “Albumit auki”, où les banlieusards ont partagé leurs photos sur le Net, un projet qui a débouché sur un livre, et “Kirja Kerrallaan”, où chacun peut sortir son propre livre personnel: “Nous avons déjà 70 nouveaux auteurs”, ajoutera-t-elle ravie et de poursuivre: “Quand j’amène des experts étrangers à Kontula, ils tombent des nues tellement ils trouvent le coin joli et agréable, avec la nature à proximité. Mais ils ignorent le chemin que nous avons déjà parcouru et d’où nous venons”, reconnaît-elle. “Kontula? En 1961 ce n’était qu’une grande forêt. La Ville d’Helsinki a coupé quelques arbres en clairières et construit les premiers bâtiments. Nous nous efforçons toujours de mettre les immeubles dans la forêt”, avoue Ulla Korhonen-Wälmä du département de planification urbaine d’Helsinki. La proximité avec la nature: une autre piste?

 

Liens

Le site de Kontula: www.kontu.la
Projets banlieues d’Helsinki: www.hel.fi/lahioprojekti
Département Culture de la ville d’Helsinki: www.kulttuuri.hel.fi

 

 
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