| Géographie: Une plaque tournante |  |
Lorsqu’un automobiliste se rend en car-ferry de Stockholm en Finlande, par Helsinki ou Turku, son bateau fera immanquablement une courte escale à Mariehamn, port-capitale des Îles Åland, archipel autonome finlandais. Ce détour obligé permet aux passagers de faire légalement quelques achats hors-taxes, un avantage en voie de disparition dans l’UE. Membres de l’UE depuis 1995, Suède et Finlande ont, d’un commun accord avec Bruxelles, prolongé certaines prérogatives propres à l’archipel des Îles d’Åland, comme la non-participation à l’union douanière. D’où la persistance du hors-taxes dans ce coin d’UE. L’autonomie et la démilitarisation sont deux autres prérogatives importantes des Îles Åland. Par quel étrange avatar de l’histoire, de la géographie, de la politique les Ålandais jouissent-ils d’une situation si particulière? Comment est organisée la vie sur place? L’exemple d’Åland pourrait-il servir de modèle à d’autres régions européennes? On pense à la Corse, entre autres. Avec ce dossier spécial info-finlande se propose de baliser un territoire encore trop peu connu des non-Ålandais.
Åland se trouve exactement à l’intersection des parallèle 60° N et méridien 20° E, c’est-à-dire à trois petites heures de bateau de Stockholm, soit 140 kms (80 milles nautiques) environ de la capitale de la Suède. La partie la plus occidentale - Eckerö - ne se trouve qu’à 50 kms du littoral suédois. En revanche, vers l’est et la Finlande - mère-patrie officielle - les distances sont plus longues: cinq heures de bateau pour Turku, le double pour Helsinki.
Åland se dresse comme la porte d’entrée de l’archipel finlandais de Turku, le plus étendu d’Europe et le deuxième dans le monde, après celui des Philippines. Une précision: le Å suédois se prononce comme “eau” en français. Par conséquent Åland se prononcera “Eau-lande”, une astuce mnémotechnique toute simple car l’eau brille vraiment partout dans cet “œil” de la Mer Baltique.
Åland comprend quelques 6500 îles, dont une soixantaine habitées. Pour une superficie totale de 13.347 km2, les terres occupent 1527 km2 et l’eau 11.820 km2 (88 % de la superficie). Les insulaires vivent à la fois tournés vers la mer et l’économie maritime et en contact avec l’extérieur, grâce au trafic maritime (une vingtaine de ferries abordent chaque jour). En même temps ils se sentent isolés du reste du monde, à cause des particularismes de la vie insulaire.
Vu de loin, à distance, Åland apparaît également comme LA plaque tournante de la Mer Baltique position très centrale au milieu de cette “Mare Nostrum” du Nord, à la croisée des routes reliant Finlande, Suède, Pays Baltes et Pologne. D’ailleurs l’archipel se situe sur la très ancienne route viking conduisant de la Scandinavie à la Russie. On ne peut refaire une géographie. Disons que l’archipel des Îles Åland bénéficie d’une “bonne” géographie. Ce qui explique un statut particulier que beaucoup lui envient, dont certains aimeraient parfois s’inspirer. | Retour des marins au pays |  |
Avec 26.500 habitants cette année, Åland obtient une densité de population de 17,4 h/km2, similaire à celle de la Finlande. La capitale, Mariehamn, avec ses 10.500 habitants, contient 40 % des Ålandais. Les 16.000 autres habitants se répartissent sur une soixantaine d’îles, autant dire que l’on ne se bouscule pas sur l’archipel. Pourtant la population croît régulièrement, de 1 à 1,5 % par an, une hausse davantage due à l’immigration qu’au surplus de naissances (recul de 2 pour mille, fin 2003). Cette augmentation représente une réelle performance si l’on songe que ne peuvent être citoyens d’Åland que les Finlandais y résidant depuis cinq ans au minimum et parlant suédois! Avec ces conditions exceptionnellement dérogatoires et s’écartant des principes de l’UE sur la libre installation et circulation des personnes, devenir citoyen de Åland tient davantage du parcours du combattant que de la simple formalité. Mais il en a toujours été ainsi dans cette enclave de Baltique dont les habitants redoutent un raz-de-marée d’immigrants, attirés par une économie florissante. L’augmentation du nombre de Ålandais provient donc des “retours au pays”: “La diaspora des Ålandais touche le monde entier. C’est un peuple de marins et beaucoup se sont installés loin d’Åland. Pourtant, en fin de carrière, nos “expats” reviennent prendre leur retraite ici”, explique Élisabeth NAUCLÉR, directrice générale de l’administration autonome de Mariehamn (fonction équivalente à celle de préfet).
| Quand le bâtiment vogue, tout va |  |
Sur le plan économique et sur les quarante dernières années, les transports maritimes ont connu une forte expansion et se sont taillés la part du lion dans l’économie insulaire: “Le trafic maritime? C’est directement 40 % de notre économie et, indirectement, 60 %. La négociation nous autorisant à garder le “double pavillon” finlandais et ålandais et incitant les compagnies maritimes à se domicilier à Mariehamn a duré six ans mais maintenant nous avons un répit jusqu’en 2009. Sinon ça serait un désastre économique”, déclare Roger JANSSON, unique député ålandais au Parlement finlandais d’Helsinki.
Cette possible catastrophe tarde à se profiler à l’horizon puisque le PNB ålandais per capita caracole en tête du peloton européen avec 34.245 euros/habitant et par an. Une des meilleures performances mondiales! Derrière cet excellent chiffre, dû effectivement aux activités maritimes, le tableau s’obscurcit légèrement, selon Elisabeth Nauclér: “Nous sommes très fragilisés car dans une situation de monoculture avec l’accent mis sur le transport maritime. N’oublions pas que nous n’avons aucune ressource naturelle! Heureusement il y a le tourisme!”, précise-t-elle. Pourtant il y a aussi l’industrie hi-tech, la foresterie (la forêt couvre 58 % des terres émergées de l’archipel) et la pêche. En outre, Åland peut s’enorgueillir d’un des taux de chômage les plus bas de l’UE, sinon du monde: 1,9 % en 2003! Un chiffre-vérité pour un pays où le service militaire a disparu depuis 1856, ce qui orne cette performance d’un lustre incontestable.
“Nos compagnies maritimes couvrent trois types de trafic: les ferries, les pétroliers et les ro-ros (roll-on/roll-off, cargos express)”, établit Roger Jansson qui continue: “Nous devrions avoir un pavillon spécial, unique, comme l’Île de Man”. La faute à l’UE? On estime encore à 55 % le pourcentage de Ålandais favorables aujourd’hui à l’UE mais Roger Jansson tempère cet enthousiasme: “Il va de soi que l’UE a été une avancée remarquable sur la libre circulation des marchandises. Notre entrée dans l’Union a également permis à la Finlande de s’extraire de l’ombre de la Russie et de se tourner enfin vers l’Ouest.” Dans le secteur primaire de l’économie d’Åland l’agriculture et l’élevage devancent la pêche pourtant: “la PAC n’est absolument pas adaptée à Åland”, selon Roger Jansson qui stigmatise ici les tentatives de remembrement imposées par Bruxelles et irréalisables dans un univers d’îles (“Dites-moi comment on fait pour déplacer une île et nous remembrons demain matin comme le veut Bruxelles!”, dira-t-il ironiquement). Roger Jansson trouve également les directives sur la chasse au gibier à plume (particulièrement le canard) carrément iniques dans le cas ålandais: “Personne ne prendra jamais autant soin de nos oiseaux que nous: ils ne sont ni en danger, ni en voie de disparition. Malheureusement l’État finlandais répercute sur Åland les limitations que Bruxelles tente de lui imposer, un des effets pervers de notre adhésion à l’UE”, s’insurge Roger Jansson. | A voile et à vélo |  |
Le tourisme ålandais à lui seul mérite le détour. Parti d’un quasi zéro à la fin des années 1960, 540.000 nuitées ont été enregistrées en 2001. La même année on comptait 64 villages de vacances, 38 hôtels et 16 campings. Pour la même période, l’aéroport de Mariehamn enregistrait 85.888 mouvements de passagers pour 4.530 atterrissages. On mesure le chemin parcouru! La plupart des touristes viennent des autres pays nordiques (Suède, Danemark, Norvège, Islande) viennent ensuite les Allemands (20.000 nuitées), plus nombreux des “non-Nordiques”. Le mois de juillet reste la période la plus courue, les mois de décembre et janvier étant les moins fréquentés. Au-delà de la beauté des paysages, les îles d’Åland sont fameuses pour la pêche et quelques sites historiques remarquables comme les forteresses de Bomarsund et Kastelholm. A Mariehamn il est aussi possible de visiter un musée consacrée à la construction des grands voiliers traditionnels, types de bateaux dont les Ålandais se montrent les plus ardents défenseurs. Curieusement, le cyclotourisme remporte le plus de suffrages, Åland jouant de plus en plus la carte “nature”, la magnifique variété des paysages ålandais, mini-continent entre ciel et eau, prédisposant à toutes les activités de plein-air.
| Trois dates francophones |  |
Autonomie et démilitarisation, les deux concepts-clés de l’archipel des Îles Åland demandent une explication historique en trois points et trois dates. Tout a débuté en 1856, au Traité de Paris réglant la Guerre de Crimée. La Finlande et Åland font alors partie de l’Empire russe vaincu par l’Angleterre et la France. A Paris, pour calmer les velléités russes en Baltique, il est décidé de démilitariser Åland, idée géniale: “En 1856, le sort des populations de Åland n’avait aucune importance. L’intention était d’affaiblir la Russie en l’empêchant de cacher de grands navires militaires dans les fjords de Åland”, démontre . A la deuxième date, le 27 juin 1921, au siège de la Société des Nations (SDN) de Genève, le concept de “Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes” apparaît, à la suite de la publication des “Quatorze Points” du Président américain Wilson, sous la forme du concept d’”autonomie” pour Åland. Conséquence de la Première Guerre Mondiale et pour faire éclater les “Empires Centraux” (Prusse, Russie, Austro-Hongrie), les “peuples” arrivaient sur les tables de négociations diplomatiques. Pour Åland cela se traduit par “autonomie”, nouveau concept permettant à la SDN, ancêtre de l’ONU, de régler le différend finno-suédois, la Finlande étant indépendante depuis 1917 et ses nouvelles frontières attendant d’être régularisées: “Au demeurant, si l’on avait organisé un référendum à Åland cette année-là, les Ålandais auraient voté en masse pour le rattachement à la Suède car nul ne pouvait prédire l’avenir des relations finno-soviétiques et finno-suédoises, tout semblant si nouveau et confus”, indique Élisabeth Nauclér. L’autonomie a donc résulté du compromis d’État à État trouvé entre Finlande et Suède. De cette façon les Ålandais n’étaient ni suédois, ni totalement finlandais, l’autonomie leur permettait de conserver précieusement le suédois comme langue officielle et d’obtenir le droit de légiférer dans les domaines de l’éducation, des affaires sociales, de la santé, de l’ordre et des médias, en gros. Pour cela, depuis 1922, Åland dispose d’un parlement propre - Ålands lagting ou Lagtinget: “Bien sûr 70 % des lois sont votées à Helsinki mais sur les 30 % de textes dévolus au Lagtinget, 90 % sont en prise directe avec la vie pratique des Ålandais, ce qui est loin d’être négligeable”, assure Roger Janssson. 1995 est la troisième et dernière date, quand Bruxelles a accordé à Åland la première dérogation pour rester en dehors de l’union douanière européenne, mesure cruciale pour la survie économique de l’archipel: “Il est amusant de constater que ces trois dates de 1856, 1921 et 1995, qui à chaque fois façonnent le statut de Åland, sont marquées par la francophonie puisque toutes signées dans des villes où l’on parle français: Paris, Genève et Bruxelles”, fait remarquer une Élisabeth Nauclér amusée. QUELQUES SURPRISES sur des conservateurs à l’esprit ouvert Élisabeth Nauclér se montre convaincue que la longue expérience d’Åland pourrait servir de modèle à d’autres régions européennes. Pourquoi pas la Corse?: “Le problème est que l’État français, à l’instar de la Suède, ne reconnaît pas les minorités. Par principe. J’y vois l’un des principaux obstacles, sans parler des profondes différences historiques séparant Åland de la Corse”, commente Élisabeth Nauclér. Un parallèle à faire entre Åland et d’autres îles européennes s’impose également: “Actuellement l’Île de Man, les Îles Féroé, le Groenland, disposent de davantage autonomie que nous. Mais ces trois îles ont désiré demeurer en dehors de l’UE, option qui n’a pas été la nôtre notre, situation étant nettement plus centrale avec la densité de notre réseau de communications au cœur de la Baltique”, précise Élisabeth Nauclér. Et les sensibilités et valeurs des Ålandais? Élisabeth explique: “Nous sommes Nordiques avant tout (d’ailleurs Åland détient un siège au Conseil Nordique regroupant, entre autres, Finlande, Suède,Norvège, Danemark et Islande), ce qui implique que nous avons un certain rapport à la nature: par exemple nous pouvons passer des dîners entiers à évoquer les différents chants d’oiseaux, les formes des arbres”, dit-elle dans un sourire. Élisabeth Nauclér pense que les Ålandais possèdent un lien très fort avec la mer: “Ils ont navigué partout dans le monde, se sont mariés avec des étrangers. Mais si un Ålandais réside à Stockholm - comme c’est souvent le cas - jamais il n’acceptera de vendre sa maison de campagne d’Åland. Je pense que comme souvent les peuples isolés ou insulaires les Ålandais sont “des conservateurs à l’esprit ouvert”, conclut Élisabeth Nauclér. Un paradoxe ouvrant les portes de la réflexion: Åland et les Ålandais, un des modèles de sagesse pour le siècle naissant?
| Quelques chiffres |  |
La Fête Nationale de Åland se célèbre le 9 juin, en commémoration du 9 juin 1922, date de la première séance plénière du Lagtinget.
Avec 260.000 touristes passant au moins une nuit dans l’archipel, Åland se classe parmi les premières destinations touristiques du monde en nombre de visites par résident: 10 touristes/Ålandais (France: 1 touriste/1 Français environ, avec 70 millions de touristes pour 60 millions de Français).
Le Parti Indépendantiste d’Åland gagne du terrain depuis 9 ans: parti de 0,5 % en 1995, il a compté 7 % de voix aux élections de 2003.
Les menaces sur Åland sont à la fois linguistiques (selon Élisabeth Nauclér) et économiques et législatives (selon Roger Jansson).
Linguistiquement les dialectes suédois d’Åland sont en voie de disparition, à cause du laminage des TV et radio suédoises.
Selon Roger Jansson, si l’on ne veille pas mieux à protéger l’autonomie sur les plans législatif (ne pas imposer de lois impopulaires aux Ålandais) et économiques (ne pas tuer l’économie locale en intégrant un jour de force l’archipel dans l’union douanière européenne), le Parti Indépendantiste ne fera que gagner du terrain et l’éventualité de l’indépendance ne peut jamais être exclue.
Selon Roger Jansson, l’amertume des Finlandais, qui ont le sentiment de “payer pour Åland”, vient de ce que la part reversée par la Finlande à Åland est visible dans le budget. Cette part correspond d’ailleurs aux missions afférentes à l’autonomie. En revanche, les Ålandais, comme tous les Finlandais, payent une masse considérable d’impôts à l’État de Finlande, mais cet apport financier n’est absolument pas pris en compte. Selon le député ålandais, Åland verse nettement plus de fonds à la Finlande que la Finlande à Åland.
Une date à retenir: 2006 sera l’année du Jubilé d’Åland. On y célébrera le 150ème anniversaire du Traité de Paris de 1856, par conséquent du concept de “démilitarisation”, cher à Åland.
|