| L’accélération de 2007 |  |
Teint hâlé, chemise sport à col ouvert et jeans, difficile d’imaginer Juhani Ilmarinen plancher devant un amphi d’étudiants finlandais, le dress-code des universités finlandaises étant resté assez carré.
Pourtant cet universitaire finlandais possède un épais carnet d’adresses et sa solide expérience dans le secteur de la gestion de l’âge lui donne une autorité incontestée en Europe. Chacun sait que les populations européennes vieillissent à grands pas, la Finlande comptant parmi les pays les plus menacés. Explication: le pays a connu le baby-boom avant tout le monde, dès 1944. Et cette décennie va voir les départs en retraite libérer davantage de postes que les nouvelles générations ne pourront en occuper.
En conséquence, la Finlande connaîtra ses premiers déficits de main d’oeuvre dès 2007, un phénomène allant s’accélérer à partir de 2010. Comment sortir de l’ornière? En incitant les personnels à travailler plus longtemps. Jusqu’à 68 ans si possible! Une idée simple mais un casse-tête dans l’application. Comment faire évoluer les mentalités? C’est là où interviennent les recherches de Juhani Ilmarinen: inciter les employés à retarder leurs départs en retraite.
Pour ce faire il faut arriver à une meilleure gestion des plus âgés. | Modulations idéales |  |
Une triste fatalité le vieillissement des populations actives? Une lente descente aux enfers?: “La plupart des gens se trompent sur le vieillissement qui est un processus ne se déroulant pas du tout comme on le pense généralement. En fait les facultés mentales et intellectuelles peuvent s’améliorer avec l’âge”, répond Juhani Ilmarinen.
Selon lui c’est parce que l’organisation du travail est rigide et mal adaptée qu’on a l’impression que les personnels vieillissent: “Il s’agit plutôt d’une inadéquation de l’organisation du travail aux différentes classes d’âge. Il faudrait aussi moduler les rapports entre cadres et subalternes pour faire face à cette nouvelle phase de la vie qu’est l’âge mûr”, explique Juhani Ilmarinen. Il trouve dommageable des conditions et des ambiances de travail néfastes et inadaptées, les rythmes semblant toujours et uniquement taillés pour les personnels âgés de 30 à 55 ans:
“Curieusement, les classes d’âge pâtissant le plus du rythme unique sont les moins de trente ans et les plus de cinquante cinq ans”, précise Juhani Ilmarinen. Et de passer à une de ses plaisanteries favorites décrivant la super forme des plus de 55 ans le lundi matin, après un bon week-end de repos, quand simultanément les moins de 30 ans souffrent sang et eau pour récupérer de leur week-end de fête, deux jours inoubliables parsemés de moments forts! Cependant, à partir du mercredi, nos moins de 30 ans ont repris la grande forme. Ils ont récupéré.
A ce stade les plus de 55 ans commencent à marquer le pas et avoir besoin de repos: “Idéalement il faudrait moduler les rythmes des trois classes d’âge selon les cycles qui leur conviennent. Nous aurions donc besoin de davantage de flexibilité dans l’organisation hebdomadaire du travail”, note Juhani Ilmarinen.
Sinon? Sinon, malades ou démotivés, les personnels partiront en retraite au plus tôt ce qui sera catastrophique pour les économies européennes. Parce que maintenant c’est des personnels les plus âgés dont on a le plus besoin. | Maison à quatre niveaux |  |
Car, tel un mal de dents, le sujet se fait sentir de façon lancinante: la Finlande manquera cruellement de main d’oeuvre à partir de 2010: “Il nous faut trouver et mettre en place des mesures qui inciteront les personnels à repousser leur départ en retraite.
Actuellement nous en sommes à tenter de faire passer la limite actuelle de 63 ans à 68 ans mais ça ne peut se faire par miracle, d’un petit claquement de doigts. Il est impensable de forcer les choses. Seule l’incitation est envisageable”, reconnaît Juhani Ilmarinen. En Finlande tout a déjà été passé au crible sur les mille et une façons de convier les travailleurs à prolonger leurs années d’activité, depuis l’augmentation des points-retraite jusqu’à de sensationnelles modifications de l’environnement-travail. Juhani Ilmarinen explique:
“Nous avons lancé un nouveau concept individuel: l’index de capacité de travail, l’ICT. Nous l’avons modélisé sous la forme d’une maison à quatre niveaux: les trois premiers concernent les ressources humaines de l’individu telles que sa santé, ses compétences, ses attitudes et valeurs. Le quatrième considère son travail effectif, son environnement-travail, ses satisfactions et attentes, le niveau d’organisation et la qualité de l’encadrement. C’est ici que la bât blesse le plus”. Juhani Ilmarinen s’avoue persuadé qu’une évolution positive des attitudes de l’encadrement aurait un très fort impact sur l’option choisie par les personnels: retraite immédiate ou prolongation de la vie active sur trois, quatre ou cinq ans. | Renversement de tendance |  |
“Pour un actif, un ICT faible induit un risque important de cessation anticipée d’activité ou d’invalidité. En général, sur un panel représentatif des PME finlandaises, ce risque touche 60% des salariés et concerne aussi bien les cols blancs que les cols bleus, les hommes que les femmes”, précise Juhani Ilmarinen. Il s’étonne que le vieillissement entraîne des pertes de capacité chez certains salariés alors qu’il optimise les capacités d’autres salariés, à travail et âges égaux.
“C’est pourquoi il est urgent de mener des actions afin de protéger et d’améliorer la capacité de travail de certains collaborateurs pour éviter qu’ils ne s’effondrent”, poursuit-il. Juhani Ilmarinen reconnaît que le groupe qui l’intéresse le plus est celui des travailleurs apparemment les plus démotivés, ceux dont l’ICT est au plus bas: “C’est avec ce groupe que la tâche la plus exaltante reste à accomplir. Selon mon expérience, en adoptant de meilleures mesures il est possible d’augmenter considérablement l’ICT de ces travailleurs qui, à l’origine, ne voyaient leur salut que dans une retraite rapide”. | Quatre domaines à considérer |  |
Biologiquement, le vieillissement induit des évolutions physiques et mentales nécessitant une flexibilité individuelle accrue. Selon Juhani Ilmarinen quatre domaines pourraient être aménagés: les temps de repos au cours de la journée de travail (pauses de récupération de stress physique ou psychologique), l’ordre des tâches, l’organisation personnelle, le rythme personnel de travail.
“Si l’on tient compte de ces variables, les tâches s’en trouvent facilitées et la capacité de travail optimisée”, insiste Juhani Ilmarinen qui révèle avoir mené une enquête auprès de plusieurs centaines d’employeurs: “Nous avons souhaité connaître les avis d’entrepreneurs privés et 40% d’entre eux se sont montrés tout à fait favorables (50% simplement favorables) à la mise en place de mesures innovantes”. Améliorer les conditions de travail des travailleurs les plus âgés présente une incontestable valeur économique pour les employeurs.
Le retour sur investissement se répartit équitablement entre la réduction des taux d’absentéisme et d’incapacité et l’accroissement de la productivité. Juhani Ilmarinen rappelle également qu’en Finlande la collaboration des ministères des Affaires sociales et de la Santé, du Travail et de l’Éducation a permis le soutien d’un grand institut de recherches ainsi que des divers syndicats et associations patronales. | Moment de vérité |  |
En 2005, on sait que l’âge réel de départ en retraite s’élève à 59,6 ans en Finlande, donnée en croissance continue: “Cette remarquable tendance à la hausse, unique en Europe, nous indique que nous sommes sur la bonne voie et que l’objectif de 63-64 ans, comme âge moyen de départ en retraite, est raisonnable”, se félicité Juhani Ilmarinen.
Cette dernière moyenne implique qu’une partie des départs en retraite se fasse autour de 67-68 ans, ce qui permet de mesurer l’ambition du projet! Et Juhani s’étant aussi penché sur la discrimination liée à l’âge, touchant autant les jeunes que des plus âgés, constate une chute pour les deux catégories de salariés: “La discrimination passe de 16 à 12% pour les deux classes d’âge, une diminution non-négligeable nous permettant de regarder l’avenir avec plus d’optimisme”, conclut Juhani Ilmarinen.
Le moment de vérité approche et les dix ans à venir montreront si les travaux du professeur Ilmarinen amènent suffisamment de personnels à rester actifs: moins de 50.000 et ça serait un échec, entre 50 et 100.000 serait un résultat satisfaisant, plus de 100.000 serait un succès. Histoire à épisodes. |