« La population vieillit rapidement en Finlande, plus vite qu’en France, note Mervi Virtanen, directrice du service de la politique de l’immigration au ministère finlandais du Travail. Le besoin de main d’œuvre s’aggravera d’autant plus vite que la génération née après la deuxième guerre mondiale tend à partir tôt à la retraite. Le manque culminera d’ici à 2010. »
La pénurie affecte pour l’heure les secteurs du BTP, de la métallurgie et des manufactures. A cela s’ajoutent les transports, l’agriculture, l’horticulture et l’entretien. Dans la région de Helsinki, les entreprises de nettoyage sont d’ailleurs noyées sous la charge de travail, au point de recourir, déjà, à de la main d’œuvre étrangère. « Nous manquons aussi de chauffeurs routiers, poursuit Mervi Virtanen, et, dans des secteurs plus qualifiés, d’infirmières. L’adhésion des nouveaux pays membres de l’Union européenne (UE) a, pour l’heure, permis de pallier le manque de médecins mais dans le futur, tous les domaines seront touchés, y compris l’administration, car nous n’avons pas suffisamment de travailleurs qualifiés. »
La situation n’est pas nouvelle : la Finlande a souffert de ce manque de façon récurrente mais mais c’est seulement à partir de la grande crise des années 90 que l’on a commencé à collecter plus systématiquement les données. L’on sait ainsi que la pénurie de main d’œuvre a atteint un pic après le passage à l’An 2000.
« En 2004, la situation s’est arrangée mais le problème réapparaît aujourd’hui », précise Hanna Hämälainen, chargée de mission à la planification au ministère du Travail. Si l’on en croit un rapport de 2005 sur le marché du travail finlandais, établi sous la houlette de la Commission européenne, cette pénurie s’explique notamment par « les changements structurels sur la marché du travail finlandais (…), qui ont rendu obsolètes les emplois remontant à l’ère industrielle. L’expérience acquise autrefois ne (correspond) plus aux emplois modernes, requérant davantage de savoir. »
Tandis que l’automatisation des tâches dans les usines mettait des milliers de travailleurs au chômage, rejoints par ceux victimes de la crise des années 90, la mutation de l’économie requérait des savoirs nouveaux, une formation ou une expérience différentes, approfondissant ainsi le gouffre entre la main d’œuvre disponible et les besoins émergents. C’est ainsi que l’on parvient aujourd’hui à une situation paradoxale dans laquelle le manque de main d’œuvre se produit dans les secteurs même où sévit le chômage.
A cette inadéquation s’ajoute désormais « des facteurs tels que le salaire ou les horaires de travail, ainsi que la durée parfois limitée des contrats proposés ou leur situation géographique, poursuit le rapport. Ainsi, les postes disponibles dans le secteur de la santé sont à temps partiel ou à durée déterminée. » De quoi faire hésiter les chômeurs, qui estiment parfois que l’allocation chômages est plus intéressante qu’un emploi précaire. De quoi, aussi, donner à certains, comme les infirmières, l’envie de s’expatrier pour travailler dans de meilleures conditions. Le rapport souligne, enfin, la difficulté d’attirer la main d’œuvre dans les zones de croissance économique du pays (au Sud de la Finlande, principalement) en raison de la cherté des loyers et de la vie, aucunement compensée par les salaires. “Pour y remédier, estime Matti Viialainen, directeur adjoint du service de la politique sociale de la confédération syndicale des ouvriers SAK, il faut inciter les propriétaires de terrains constructibles à les vendre sans attendre une plus-value intéressante.”
Les pouvoirs publics ont imaginé une série de solutions pour débloquer la situation: « nous voulons inciter les Finlandais, qui partent souvent à la retraite dès 59 ans, à rester plus longtemps sur le marché du travail, indique la directrice Mervi Virtanen. Et alors que les jeunes concilient souvent des petits boulots avec leurs études, perdant ainsi du temps, nous voulons les inciter à étudier de façon plus efficace pour arriver plus tôt sur le marché du travail. »
Ainsi, en Finlande, il n’est pas exceptionnel d’achever un mastère à 30 ans ! « Nous nous efforçons aussi de former les chômeurs pour que leurs compétences coïncident avec les besoins », précise enfin la directrice. Cela ne vaut, bien sûr, que pour une partie des chômeurs, même si la SAK avance un avis contraire, car nombre d’entre eux ont déjà atteint la cinquantaine et ont quitté l’école très jeunes.
« Il serait long et difficile de les former, insiste Riitta Wärn, conseillère principale chargée des questions de l’emploi et de l’immigration à la confédération du patronnat EK. Il faut être réaliste : seule la moitié ou un tiers des 300000 chômeurs que compte le pays pourront être recyclés, ou bien dans des nouveaux emplois de service –auprès des personnes âgées, notamment- ou bien en remplacement des 10000 à 15000 actifs qui partent à la retraite chaque année mais dont une partie des postes est rendue superflue par la rationalisation des tâches. Les travailleurs finlandais ne suffiront pas à satisfaire la demande et il faudra faire appel à une main d’œuvre étrangère. »
La Finlande vient d’ailleurs de mettre un terme, à l’issue d’une négociation tripartite entre patronat, syndicats et gouvernement, aux restrictions imposées depuis 2004 aux travailleurs des nouveaux Etats membres de l’UE (par la Finlande et 11 anciens Etats membres). De fait, cette limitation était contournée depuis l’origine car aucune restriction n’avait été imposée aux services. Si l’emploi d’un travailleur polonais par une entreprise finlandaise était réglementée, « en pratique, (c’était) un employeur polonais qui (envoyait) ce travailleur en Finlande après avoir conclu un contrat de service avec une entreprise finlandaise”, notait il y a quelques mois l’inspecteur du travail Olli Sorainen dans une interview au journal Demari. “Le plus souvent, la société qui (l’employait était) même une filiale polonaise d’une entreprise finlandaise ! »
L’ouverture, à partir du 1er mai, du marché du travail finlandais à une main d’oeuvre concurrente ne lasse pas d’effrayer. Fut un temps où la SAK avait même agité le chiffon rouge d’un déférlement de 400000 Estoniens sur son marché intérieur… soit un tiers de la population totale de l’Estonie! La confédération syndicale suit aujourd’hui le mouvement, mais à reculons. “Nous connaissons, il est vrai, une certaine pénurie de main d’oeuvre dans certains secteurs dans certaines villes, relativise ainsi Matti Viialainen. La situation empire d’autant que l’économie connaît une croissance de presque 4%. L’Ouest du pays est en plein essor autour de villes comme Tampere, Oulu, ainsi que Jyväskylä, Kuopio et Joensuu. Il en est de même dans la région de Helsinki. Mais avant de recourir à des étrangers –qui n’ont pas toujours l’indispensable connaissance de la langue, ni les connaissances appropriées, ce qui explique sans doute que le chômage atteigne 28% parmi les immigrés en Finlande-, il faut utiliser les moyens dont dispose le ministère du Travail pour former les chômeurs finlandais et les reconvertir.”
Derrière ces réticences se cache, bien sûr, la crainte de voir les salaires baisser et les conditions de travail, être nivelées par le bas, d’autant qu’aujourd’hui, 90% des ouvriers étrangers du BTP travaillent au noir. Or, selon le syndicat du bâtiment, c’est dans ce secteur qu’ils sont le plus nombreux: ils constituent un cinquième des travailleurs sur les chantiers. De la même façon, le chantier naval de Turku emploie plus d’un tiers de travailleurs estoniens, polonais ou russes sous-payés. Le gouvernement réfléchit à des gardes-fous “pour s’assurer que le même salaire et les mêmes conditions s’appliquent pour le mêm travail exécuté en Finlande, quelle que soit l’origine du travailleur, insiste la directrice Mervi Virtanen. Nous élaborons aujourd’hui un nouveau programme de politique des migrations basé sur des accords bilatéraux avec les Etats les plus susceptibles d’exporter de la main d’œuvre chez nous. Quatre pays ont été envisagés : la Russie, dont les travailleurs constituent la majorité de la main d’œuvre immigrée en Finlande, l’Ukraine, dont la population active a bénéficié d’une bonne formation, et la Chine et l’Inde, qui exportent des ingénieurs et des personnels formés aux technologies de l’information. Ce programme permettrait de relayer des informations sur les propositions d’emplois, les conditions de vie et de travail –afin que les immigrés sachent à l’avance qu’ils bénéficieront des mêmes droits et des mêmes conditions de travail que les Finlandais. La langue pose aussi problème, sauf avec les Estoniens, et nous projetons d’inclure dans ce programme un enseignement du Finnois –mais c’est onéreux et il reste à trouver les conditions de financement… »
Dans la pratique, les protections contre le travail au noir sont minces : il y a bien des brigades de la police spécialisées dans la lutte contre ce travail clandestin ainsi que des inspections du travail menéespar le ministère et par les syndicats. Mais l’obligation d’enregistrement des travailleurs issus des nouveaux Etats membres n’est pas à l’ordre du jour: ils sont simplement invités à se faire connaître lorsque leur séjour en Finlande dépasse deux semaines (au lieu de 3 mois jusque-là) mais c’est seulement pour permettre l’élaboration de statistiques. En revanche, le principe de la responsabilité du donneur d’ordre a été acquis lors des négociations et en dépit des renâclements, la Finlande se prépare peu à peu.
« Certaines compagnies internationales, comme Nokia, savent intégrer les étrangers, note Mervi Virtanen, mais les compagnies plus petites, elles, n’ont pas encore intégré cette perspective. » L’on ignore encore quelle proportion atteindra l’immigration pour le travail mais l’on peut penser que le parcours des immigrés sera semé d’embûches dans ce pays sans aucune tradition en la matière, où l’intégration des populations immigrés est un défi à venir.
Fin 2005, un rapport du ministère de l’Education mettait d’aileurs l’accent sur le fait que les employeurs finlandais ne savaient pas tirer profit de la main d’œuvre étrangère, qui n’obtenait pas d’emploi correspondant à ses compétences. « Aux problèmes de langue et de diplôme s’ajouteront sans doute des préjugés et une discrimination pas toujours facilement identifiables », se désole Mervi Virtanen. « Il faut avoir à l’esprit que nous ne pouvons nous passer de l’immigration, conclut Riitta Wärn, à EK. SAK peint les choses en noir mais en réalité, nous ne parviendrons même pas à attirer autant de travailleurs étrangers que nécessaire car d’autres pays mieux placés, plus connus et avec un meilleur climat que la Finlande ont aussi besoin de main d’oeuvre… »
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