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Les jeunes et l'alcool

Société > Politique sociale
28-03-06
Auteur : Malika Maclouf
« En Finlande, les jeunes ne boivent pas si souvent mais quand ils s’y mettent, c’est sérieux ! ». Salme Ahlström, chercheuse dans les domaines de l’alcool et de la drogue au Stakes (Centre national de recherche et de développement pour le bien-être et la santé) résume ainsi la tendance actuelle du pays. image: Akseli Gallen-Kallela

S’ils commencent à y goûter au même âge que leurs voisins européens, vers 13 ans, les adolescents Finlandais ont une pratique extrême de la boisson: à 15 ans, plus de la moitié d’entre eux ont connu l’ivresse au moins deux fois dans leur vie contre 1/5e des Français du même âge (rapport d’enquête HBSC 2003) et 1/4 d’entre eux au cours des 30 derniers jours, contre 12% des Français et 10% des Françaises du même âge (rapport d’enquête ESPAD 2003). Les enquêtes annuelles menées par la municipalité de Vihti montrent une consommation de l’alcool de plus en plus précoce et, alors qu’en règle générale les filles sont plus modérées que les garçons, « la tendance en Finlande est à l’inverse pour les jeunes de 15 ans, analyse Mika Vuori, chercheur au Centre de recherches pour la promotion de la santé de l’Université de Jyväskylä, et qui a participé à l’enquête HBSC. Ce n’est pas si commun dans les autres pays. » « Les jeunes peuvent voir cela comme un moyen d’accroître leur autonomie et d’être indépendants de leurs parents, avance le rapport HBSC. Les attraits immédiats de l’alcool sont plus forts pour (eux) que les conseéquences à court ou à long terme. »


Barrières légales


A la belle saison, les jeunes gens investissent les jardins publics et au petit matin, le jour se lève invariablement sur une vision apocalyptique de pelouses jonchées de cadavres de bouteilles et de papiers gras. D’où vient donc cette habitude de boire jusqu’à en perdre ses moyens alors que les taxes sur la boisson sont très élevées en Finlande, que la vente d’alcool est un monopole d’Etat et que l’âge légal est fixé à 18 ans pour le vin et la bière et 20 ans pour les spiritueux ? « Mon petit frère de 15 ans se saoûle tous les week-ends, même s’il n’a pas l’âge légal et que mes parents ne lui donnent pas d’argent de poche, raconte une jeune fille. C’est un mystère… »
Les jeunes consommateurs ne semblent pas non plus découragés par les douloureuses conséquences qui accompagnent les lendemains d’excès : 1/5e des garçons et 1/3 des filles se sentent malades et 33% des garçons et 41% des filles ont des « gueules de bois ». « Même dans notre lycée, assez huppé, certains de nos copains, se saoûlaient régulièrement dès l’âge de 15 ans, filles ou garçons », racontent deux anciennes élèves du lycée franco-finlandais d’Helsinki. On dit parfois que nous buvons parce que nous sommes trop introvertis et peu sûrs de nous, poursuivent les deux jeunes filles. On boit pour se décontracter, mais ça atteint de telles proportions qu’au bout du compte, on est trop saoûls pour discuter ! Dans tous les cas, on boit plutôt pour imiter les copains que pour exprimer un malaise. »


La « wet culture » finlandaise


D’aucuns rattachent cet irrépressible besoin, partagé par toutes les générations, à l’époque de la Prohibition, appliquée dans les campagnes finlandaises de 1919 à 1932. « « L’ivresse devenait ainsi, pour les Finlandais (…) synonyme de défi, de résistance et de fanfaronnade, peut-on lire dans l’ouvrage collectif Finlande, une approche culturelle. La profondeur de l’ivresse et les explosions de bravade qu’elle provoquait caractérisent encore souvent la manière de consommer de l’alcool en Finlande. » Pour les auteurs, l’homogénéisation des conditions de vie dans les années 70 a tempéré ces excès, avec lesquels la population a renoué après la crise des années 90.

Salme Ahlström estime au contraire que les problèmes d’alcool étaient bien antérieurs et que c’est pour les combattre que la Prohibition a été instaurée : « A l’époque, comme les conditions climatiques rendaient toute culture difficile, il fallait être riche pour utiliser le grain pour la distillation au lieu du pain. Nous n’avions pas, comme en France, l’habitude de boire un peu à chaque repas, en famille. Etre saoûl était signe d’opulence. Cela n’empêchait pas les paysans de boire le peu d’argent que leur rapportait leur production. La Prohibition n’a pas changé les habitudes et l’on continue d’entendre les Finlandais raconter leurs ‘gueules de bois’ comme des faits d’arme ! »

De son côté, Mika Vuori rattache cette habitude à l’entrée du pays dans l’Union européenne (UE), en 1995, qui a permis d’importer de l’alcool. Il y ajoute, en 2004, la baisse des taxes sur l’alcool, pratiquée par le gouvernement finlandais en prévision de l’entrée dans l’UE des pays baltes voisins. « L’environnement comme la société encouragent les jeunes gens à boire, poursuit le chercheur, d’autant qu’en Finlande, la culture de la boisson est intimement liée à l’ivresse. »


Alimenter l’ivresse


L’essentiel de la consommation d’alcool se concentre sur les week-ends et la préférence des jeunes Finlandais va à la bière. Selon l’enquête ESPAD, 1/3 des jeunes interrogés en ont bu plus d’un litre lors de la dernière occasion. En moyenne, chaque opportunité de boire les amène à consommer l’équivalent de 5,7 cl d’alcool pur.
Les conséquences personnelles de la consommation d’alcool sont considérées comme positives par 64% des étudiants qui se sentent plus détendus, heureux, plus amicaux et extravertis avec l’aide de la boisson. L’enquête ESPAD recense pourtant de nombreux problèmes liés à ces excès : disputes (18%, contre 6% pour les jeunes Français), conflits avec les parents (16% contre 4%), relations sexuelles regrettées le lendemain (11% des filles et 7% des garçons contre 3% en France) et relations sexuelles sans protection (8% des filles et 4% des garçons contre 1% en France. En outre, « l’abus d’alcool et de drogue est un des risques majeurs conduisant au suicide », ajoutent dans leur article des chercheurs du Centre national de la Santé et du département de Psychiatrie de l’Université de Helsinki.


Prévention


Dans les centres mis en place par les services sociaux de la capitale pour les jeunes de 13 à 23 ans confrontés à des problèmes d’alcool ou de drogue, 10% des patients sont alcooliques.« Ces dernières années, la quantité de jeunes gens buvant à l’excès a augmenté, particulièrement en dessous de 18 ans, analyse Sirpa Härkälä, psychothérapeute et directrice du Nuoriasema, la Clinique des jeunes d’Helsinki, rattachée à la fondation A-Clinique, une ONG spécialisée dans le traitement des addictions. Leur état est plus grave qu’avant et s’accompagne de problèmes psychiques. La situation est préoccupante parce que le traitement que nous leur proposons ne suffit pas, bien souvent, et nous manquons de places où diriger ces jeunes. »

Les ministères concernés ne restent pas inactifs devant cette situation. En 2004, un programme de travail sur l’alcool a été lancé pour 3 ans pour promouvoir la coopération entre les différents acteurs impliqués dans la lutte contre l’alcoolisme : gouvernement, ministères, municipalités, Eglises, ONG, organisations professionnelles. « Nous mettons des moyens à leur disposition pour faire avancer la réflexion et encourager chacun à faire ce qu’il peut à son niveau et à coopérer avec les autres, précise Auli Sarvikivi, secrétaire du projet. A Kotka, par exemple, à l’Est du pays, tous les magasins qui vendent de l’alcool, la police, les familles, les écoles, se sont accordés pour s’interdire de vendre de l’alcool aux mineurs. Si l’un des magasins se désolidarise il est boycotté. Ca semble trop simple, d’autant qu’il s’agit seulement d’appliquer la loi, mais ça fonctionne bien ! La province s’est chargée de la formation des tenanciers de bar et des commerçants sur la conduite à tenir pour respecter cet engagement. » En 1997, la ville d’Helsinki a mis en place le projet Klaari, reconduit depuis, pour développer la coopération entre les différents acteurs concernés.

Les différents ministères réfléchissent aussi aux mesures à prendre pour améliorer la situation. « Nous pensons qu’il faudrait renforcer les méthodes fortes, en durcissant la loi sur la publicité pour l’alcool, pour la rendre moins suggestive et moins visible, poursuit Auli Sarvikivi. Nous voudrions aussi limiter les horaires de vente d’alcool, doter les services de municipaux de moyens supplémentaires, rehausser les taxes sur la boisson et réduire le seuil d’alcoolémie de 0,5 à 0,2 g/l. Il faut toutefois garder à l’esprit que l’on ne peut réellement intervenir dans la façon de boire des jeunes sans changer celle des adultes. Et même s’il s’agit de protéger les enfants et les jeunes, la société ne semble pas prête à abandonner un peu de la liberté qu’ont les consommateurs adultes et l’industrie… »

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Vos commentaires

Marc du Canada nous écrit :

Merci de vos articles sur la jeunesse finlandaise et ses excès d'alcool. Je me souviens de ce genre de ce climat dans mon Ontario natal .

Là, le rituel de la brosse comme on dit au Québec tenait plutôt de rite de passage vers l'état d'adulte. Je bois comme un homme, donc j'en suis un. Il faudrait peut-être se questionner sur la perte des rituels de passage que nos sociétés ont permis...

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