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Intégration: la préoccupation finlandaise

Société > Politique sociale
12-10-04
Auteur : Jean Pierre Frigo
Le mot “exclusion” ne veut rien dire, trimballé d’un bout à l’autre de l’Europe. De la Méditerranée au Grand Nord ça fait loin, comme disait la chanson, et se retrouver exclus en Languedoc-Roussillon ou en Laponie ne signifie pas exactement la même chose... Le climat et les rapports sociaux y font beaucoup. A cause de la morale protestante et certainement de la rudesse des hivers nordiques, l’État finlandais considère l’exclusion comme intolérable, comme un fléau à prendre à bras le corps. En Finlande règne aussi encore l’idée de cohésion sociale. Partie intégrante de l’histoire de la Finlande, liée à la petite taille du pays, le “Un pour tous, tous pour un” demeure très actuel, très vivace dans ce pays. La société finlandaise a davantage tendance à intégrer qu’à exclure.
Lutte en amont

Au premier coup d’oeil, on pourrait croire qu’Helsinki, capitale et seule grande ville de Finlande, cache ses SDF. De fait un explorateur pourra en vain sillonner la ville en tous sens, aura beau s’épuiser à chercher, il ne trouvera que quelques clochards embrumés dans les quartiers de la gare et de Sörnäinen. Éventuellement du côté des chantiers navals, en dehors de toute zone touristique, encore faut-il vraiment vouloir y aller et il n’y a pas foule de SDF, là non plus. La belle Helsinki dissimulerait-elle honteusement ses exclus, sous son blanc manteau de façades et la verdure de son esplanade et de ses parcs? Les parcs, justement: bien sûr en été on peut y trouver quelques égarés mais dès les premiers frimas où sont-ils allés? Dans un pays nordique qui, l’hiver, connaît des pointes de froid à - 20 ou - 30° consentir à laisser une partie de la population dans les rues s’apparenterait à un “crime contre l’humanité”. Les quelques SDF réguliers disposent donc de foyers où ils peuvent passer la nuit au chaud. Quelques, parce qu’il y en a pas vraiment légion, l’État-Providence finlandais ayant décidé de lutter contre l’exclusion en amont, de ne pas expulser de chez eux les citoyens ayant perdu leur emploi. En outre, en leur réglant leur loyer, leurs communications téléphoniques locales et leur carte de transport en commun, l’État finlandais donne toute possibilité de retrouver du travail à ces malchanceux. L’exclusion en Finlande c’est rarement: “je reste à la maison, touche l’argent de l’Etat et m’amuse avec les copains”, mais plutôt: “j’ai perdu mon travail, valeur essentielle dans la société et je m’enferme chez moi pour ne pas avoir à affronter le regard des autres...” L’exclusion existe donc bel et bien en Finlande. Pour une nation tenant à intégrer sa population l’exclusion est intolérable.

Exclusion des jeunes

Intolérable, surtout pour les jeunes. En 2002, les statistiques révélaient que 5000 élèves sur 61.500 (soit 8% du total des élèves) ne décrochaient pas le baccalauréat. Sur ces 5000 jeunes, 3000 environ décrochaient le diplôme de peruskoulu (peruskoulu articule “primaire” et “collège” dans le système scolaire finlandais), l’équivalent du BEPC, avec la possibilité de suivre un enseignement professionnel. Les 2000 jeunes restant terminaient leur scolarité sans aucun diplôme, souvent démotivés et avec de fortes chances de marginalisation. Ce chiffre, extrapolé sur dix ans, donne environ 20.000 jeunes marginalisés en 2012, en admettant que la tendance reste stable. Mais, pessimistes, les éducateurs de terrain que nous avons rencontrés voient l’exclusion gagner inexorablement du terrain. Ces chiffres sont donc des minima. Une projection proportionnelle pour la France donnerait 250.000 exclus, le poids de la population française étant grosso modo douze fois celui de la population finlandaise (60 à 5 millions d’habitants). Une caractéristique de cette exclusion préoccupant particulièrement les sociologues finlandais est que 26 % des élèves de primaire et secondaire, d’origine étrangère, c’est-à-dire ne parlant ni finnois, ni suédois comme langues maternelles, ne parvenaient à s’intégrer et terminaient leur scolarité sans le baccalauréat. La charnière du diplôme s’avère cruciale car jusqu’ici le système scolaire finlandais, en plaçant les priorités sur les compétences scientifiques et professionnelles, a mis davantage l’accent sur la formation de spécialistes. Il existe ici une différence profonde entre Finlande et France, la France mettant davantage l’accent sur les humanités. Également, une façon de gérer la famille, à la nordique, peut produire de l’exclusion, les parents laissant trop souvent leur progéniture livrée à elle-même: des adolescents de 12-15 ans se réunissent chaque vendredi et samedi soirs, en de grands rassemblements, sans que personne n’en soit choqué. Ce mode de laisser-aller parental débouche souvent sur des problèmes de santé liés à du tabagisme ou de l’alcoolisme précoces et prédispose à l’exclusion. Mais les jeunes les plus touchés sont encore les enfants des ressortissants de l’ex-URSS.

Le cas ingrien

Dans les soubresauts conduisant à l’effondrement de l’URSS, en 1990, le président Mauno Koivisto prit la décision de laisser entrer en Finlande, venant d’URSS, les peuples officiellement finnophones et, parmi eux, les Ingriens. Or les Ingriens avaient été russifiés à outrance depuis 1945 et les jeunes, en particulier, ne parlaient pas finnois, même si leurs parents et grands-parents en gardaient la pratique. Dès leur arrivée en Finlande ces Ingriens furent d’emblée, officiellement, considérés comme citoyens finlandais à part entière. Cependant, personne ne paraissait avoir songé à la barrière culturelle consistante existant entre le Russie et la Finlande, entre religions protestante et orthodoxe, entre caractères cyrilliques et latins pour l’écriture: “L’État s’est comporté avec nous bizarrement, ne s’occupant sérieusement que des personnes tombant dans l’exclusion à cause de la dépression, de l’alcool ou de la drogue, mais n’a aidé qu’à reculons les initiatives positives comme l’enseignement du finnois”, déplore Helena Miettinen, du Club Ingrie d’Helsinki. De plus, la population finlandaise conservant une certaine russophobie, n’était pas favorable à l’égard de ces “envahisseurs”, venus de Russie, pourtant “frères” ou “cousins” des Finlandais: “Malheureusement, si les media finlandais parlent de nous c’est toujours en liaison avec la criminalité, alors qu’elle est plus faible chez les Ingriens que dans le reste de la population. En revanche, s’il arrive qu’un de nos compatriotes, artiste ou musicien, remporte une compétition ou un quelconque prix, jamais on ne mentionne qu’il est originaire d’Ingrie”, déplore Helena Miettinen. Le premier geste des autorités finlandaises fut de concentrer les Ingriens dans les mêmes quartiers. Concrètement, ils furent dès le départ isolés des Finlandais de souche et l’assimilation se fait difficilement, surtout pour le groupe des “plus de 40 ans”: “Ce sont souvent les gens d’âge mûr qui ressentent le plus grand découragement. Et il n’est pas question pour nous de revenir en Russie, bien sûr!”. Les municipalités ont beaucoup de pouvoir et de ressources en Finlande et la Ville d’Helsinki a activement financé et soutenu le projet de “Club Ingrie” afin que les Ingriens nouvellement arrivés disposent d’un “centre culturel”. Actuellement près de 30.000 ressortissants d’ex-URSS, plus forte proportion de résidents d’origine étrangère de Finlande, vivent cahin-caha, dans une Finlande où leur intégration ne se déroule pas sous les meilleurs auspices. Et pourtant le pays aura de plus en plus besoin d’eux à l’horizon 2007-2010, quand les classes d’âge du “baby boom” partiront en retraite.

Les Somaliens aussi...

Les Somaliens (8000 ressortissants) sont la deuxième minorité étrangère installée collectivement en Finlande. Les Somaliens sont venus en 1990-91 pour échapper à la guerre civile qui faisait alors rage chez eux. On pourrait même dire qu’ils ont forcé les portes de la Finlande car la plupart des pays européens prenant un quota de réfugiés, la Finlande s’est moralement cru obligée de faire comme les autres: “Pour les Finlandais ça n’a pas été facile mais pour nous non plus: nous sommes les premiers Noirs africains débarquant ici”, souligne Elmi SHAGAXLE, président de l’Association “Somaliland”. Par ailleurs Elmi se déclare fort satisfait de la façon dont l’État finlandais a traité ses réfugiés somaliens: “On nous a doté de logements, nous avons bénéficié de cours de langues et de subventions, quatre mosquées ont été crées pour nous, puisque nous sommes musulmans, bref on sent qu’un gros effort a été fait dans notre direction”, poursuit Elmi. Ces mesures sont celles que prend l’Etat finlandais à l’égard de toutes les minorités étrangères venues s’installer en Finlande. La ville d’Helsinki dispose de plusieurs écoles où les enfants étrangers apprennent le finnois: “Dans notre école nous avons des gosses de 25 nationalités différentes, Ingriens et Somaliens, bien sûr, mais aussi des Camerounais, des Kosovars. L’idée est non seulement de leur inculquer du finnois mais également de leur permettre de garder le contact avec leurs propres langue et culture”, explique Matti LAITINEN, professeur au lycée de Pukinmäki, banlieue Nord d’Helsinki. “Notre souci est d’éviter que les enfants ne parlent ni finnois, ni leur langue maternelle, ce qui les conduirait à une exclusion certaine. N’oublions pas que certains parents ne comprennent pas le finnois”, continue Matti. Les jeunes Somaliens sont pour la plupart à 100% finnophones et c’est la différence la plus nette observée dans les dix dernières années: “Pour les jeunes Somaliens, en 1994, le fossé linguistique était énorme. Il ne l’est plus actuellement...” Pourtant, à la différence des Ingriens qui ne songent ou ne peuvent pas revenir dans leur contrée d’origine, Elmi SHAGAXLE nous révélera qu’un solide pourcentage de Somaliens rêve de revenir au pays une fois la situation stabilisée: “J’évalue à au moins 30% la proportion de mes compatriotes qui reviendrait rapidement chez nous pour contribuer à reconstruire le pays”, constate Elmi.

Quand la géographie s’y met...

Au-delà de ces deux minorités non-finlandaises se dissimule une autre problématique: celle de la province finlandaise. Directeur du STAKES (Centre de recherches sur la société et la santé en Finlande) Matti Heikkilä le constate dans une interview donnée à la “Gazette des Communes” finlandaise: “En 2030, pour les communes de province le poste de dépenses le plus important sera occupé par les financements de l’exclusion.” Déjà actuellement on s’aperçoit que l’exclusion fait des ravages dans le Nord de la Finlande où le taux de suicide bat tous les records. Le syndrome du “vieux célibataire”, laissé pour compte, dans une région se dépeuplant rapidement, prend ici tout son sens. Les campagnes finlandaises sont en train de se dépeupler et de se désindustrialiser mais tous les habitants - surtout des hommes - ne suivent pas obligatoirement le mouvement consistant à partir pour les villes. Et ceux qui ont perdu leur travail et restent sur place, parce que leur entreprise a délocalisé en Estonie ou en Chine, ne jouent pas forcément une carte gagnante. Un des grands paris du gouvernement actuel et probablement des suivants consistera à remettre au travail les chômeurs de longue durée. Souvent à ce problème d’exclusion s’ajoute aussi un problème d’alcool, une denrée dont la consommation est en forte augmentation depuis janvier 2004. La tâche, conduisant à remettre au travail et à réintégrer des personnes arrêtées depuis trois ou quatre ans et qui sont touchées par des problèmes de boisson paraît difficilement surmontable. Pourtant les statistiques de certaines régions de Finlande laissent filtrer un certain optimisme: ainsi la région d’Helsinki est moins marquée par la pauvreté, par la vétusté des logements ou par le suicide que la province. La bonne gestion de la capitale finlandaise et de sa province en font une partie de Finlande où la probabilité de se retrouver exclus est nettement plus basse que dans le reste du pays. C’est ainsi qu’Helsinki donnera cette impression d’apesanteur au promeneur la découvrant.

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