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En marge de la société

Société > Politique sociale
29-11-05
Auteur : Jean Pierre Frigo
Reijo Rinne est un SDF finlandais vivant à Helsinki où on dénombre quelques 5000 personnes sans-abri comme  lui. La Finlande compte de 8 à 10.000 SDF. Retour sur un phénomène rarement abordé. Photo Paul Williams.

“J’étais tellement accro à la bouteille que j’aurais tout vendu, même mes propres vêtements, pour avoir de l’alcool”, admet Reijo, divorcé depuis 1994, père de trois enfants et SDF depuis l’été 2005.

A l’autre bout de la ville, au sixième étage du luxueux immeuble du Stakes - Centre National de la Santé Sociale de Finlande - Mikko Kautto, sociologue et expert en exclusion dans les pays de l’UE, explique les tenants et aboutissants de l'exclusion en Finlande. Le Stakes dispose d’un énorme volant de statistiques sur la société finlandaise, qu’il s’agisse de revenus individuels, d’impôts et de redistribution de revenus, d’alcoolisme, de suicides, d’accidents de la route ou de pauvreté. “Dans ce pays existe un principe sur lequel tout le monde s’accorde: le chômage ne doit pas entraîner de problèmes sociaux supplémentaires pour celui qui a perdu son travail”, énonce Mikko.

L’alcoolisme serait la cause principale ayant poussé Reijo à la rue? Ce même matin, Reijo marche sans fin, passe d’un quartier d’Helsinki à l’autre, d’un café à une bibliothèque, plus tard terminal du port à une salle de cinéma: “Au total je touche 800 euros par mois ce qui n’est pas suffisant pour vivre et payer la caution indispensable à la location d’un appartement”, abrège-t-il. Pourtant, après avoir été expulsé de son premier appartement parce qu’il ne payait pas le loyer, il a été hébergé dans une résidence de l’Armée du Salut: “Mais tout s’est compliqué: diabétique, je dois me faire des piqûres d’insuline deux fois par jour. Mais certains résidents me proposaient jusqu’à 20 euros pour une de mes seringues usagées. Je n’ai jamais accepté. A cause de cela c’est rapidement devenu désagréable de rester là-bas et il m’a fallu évacuer les lieux l’été dernier”, raconte Reijo.

Des services avant les allocations


Selon Mikko Kautto, en matière de politique sociale la Finlande n’est plus un pays nordique comme les autres, depuis 1995: “Pendant des décennies et jusqu’au milieu des années 1990 l’impôt et la redistribution des revenus ont été un moyen très efficace de lutter contre la pauvreté. Tout a changé depuis 1995”, expose-t-il. En effet, pour sortir de la Grande Crise économique de 1991-1994, le gouvernement finlandais a dû considérablement réduire les allocations-chômage. Ici une comparaison avec la Suède s’impose: touchée également par la même crise la Suède a suivi la même courbe mais dès la reprise économique de 1997-1998 le gouvernement suédois est revenu au très haut niveau d’allocations antérieur : “Ce que le gouvernement finlandais n’a pas fait. En fait, le gouvernement de Paavo Lipponen a gardé la nouvelle situation fiscale de 1995 et ses successeurs ne sont jamais revenus en arrière. En conséquence les chômeurs et les pauvres, d’une manière générale, ne disposent plus des mêmes compensations financières qu’auparavant. En revanche, ils ont à leur disposition une large et excellente gamme de services gratuits prodigués par l’État”, développe Mikko. Par exemple, la totalité des soins de santé, du moins sophistiqué au plus lourd reste totalement accessible et gratuite pour tous les Finlandais au chômage. Téléphone et carte de transports sont également quasiment gratuits, localement, dans la région d’Helsinki.

Pauvreté contre solidité des finances publiques


Reijo Rinne, lui, prend tous les jours le tramway n°3, la ligne circulaire, l’officielle ligne touristique permettant de visiter Helsinki. Sa carte de transports en poche, lui procure un indéniable réconfort psychologique, l’impression d’être relié à la société. Cela lui permet de sillonner Helsinki à volonté, au gré de ses besoins journaliers. “Pour mes ablutions du matin j’utilise souvent les terminaux des ferries de Suède ou d’Estonie. Les toilettes y sont gratuites et confortables. Je passe des heures à lire presse et livres à la bibliothèque municipale”, confie-t-il. Pendant la journée aucune structure d’accueil n’est prévu pour les SDF d’Helsinki. Il leur faut passer le temps, comme ils le peuvent, avant de se rendre dans un asile de nuit. “Sous l’impulsion de Paavo Lipponen, socialiste, l’économie finlandaise est devenue plus libérale. La pression fiscale a été allégée sur les 80% de salariés gagnant correctement leur vie”, continue Mikko Kautto. Comme ailleurs existe la croyance que baisser l’impôt créera des emplois: “On a assisté à un désengagement de l’État et à une hégémonie progressive des marchés”, constate Mikko. Le gel des allocations-chômage doit inciter les chômeurs à reprendre un travail après la Crise et des taux de chômage frisant les 20%, 30 à 40% dans certaines régions sinistrées. Il y a deux explications macro-économiques: chronologiquement le baby-boom ayant d’abord eu lieu en Finlande, la guerre s’étant terminé un an plus tôt, un grand nombre de salariés allaient partir à la retraite et sortiraient des statistiques du chômage. D’un autre côté l’accroissement de la pauvreté a été le prix à payer pour redonner la santé aux finances publiques finlandaises, actuellement les seules excédentaires de l’UE, bénéficiaires de + 1,7% en 2005 (+ 1,6% prévus pour 2006).

Des ONG nourricières


“Tout conduit à penser que les gouvernements finlandais, traumatisés par la récession, ont tout mis en œuvre pour se protéger contre une crise à venir”, laisse percer Mikko Kautto qui explique que le SDF finlandais typique n’est plus le quinquagénaire alcoolique, de sexe masculin,  qu’il a régulièrement été dans le passé: “Il y a déjà cinq ans que j’ai totalement arrêté la boisson. Et depuis, plus une goutte!”, avouera Reijo. Et Mikko de confirmer: “Actuellement nous sommes confrontés à une problématique bien plus diversifiée: en 2005, un exclus cumule souvent des handicaps divers, mentaux et physiques qui le conduiront non pas à l’alcoolisme mais à la prise de stupéfiants”.  Il y aurait de 8 à 10.000 SDF en Finlande, un chiffre en baisse régulière, les bénéficiaires d’aide étant de plus en plus avertis des moyens mis à leur disposition pour survivre et se sortir de cette mauvaise passe. Mais financièrement ça reste difficile: “Ce qui est nouveau maintenant c’est l’apparition des ONG sur le terrain. Ainsi l’Église Réformée de Finlande et la Croix Rouge jouent un rôle croissant et occupent, sur le plan social, un terrain que les autorités ont laissé vacant”, déplore Mikko. Dans les faubourgs d’Helsinki, par exemple, il existe des banques alimentaires de plus en plus fréquentées. C’est un phénomène nouveau en Finlande. A ce sujet Mikko déclarera: “Si vous créez de telles institutions vous allez, certes, avoir de plus en plus de clients. Mais, simultanément, les bénévoles qui font tourner ces “restos du coeur” finlandais se fatiguent terriblement. Or ce genre de structures ne tiennent que grâce à eux. C’est une fragilité, une des fêlures visibles de notre société: avant l’État assurait et couvrait à 100%. Maintenant on se repose sur des ONG dépendantes du bénévolat et qui ne pourront pas prolonger leur mission à l’infini”.

Ne pas aggraver


Morale protestante et rigueur climatique font que les citoyens pauvres de Finlande ne sont jamais expulsés de chez eux, en principe: “Avant d’arriver à cette dernière extrémité on tente vraiment tout ce qui est en notre pouvoir”, reconnaîtra Mia Kettunen, travailleur social au centre de Kallio, quartier le plus défavorisé du centre de la capitale, quartier dont est également originaire la présidente Tarja Halonen. En Finlande, il n’est pas envisageable d’expulser des familles: “Ou bien, il faudrait vraiment qu’une famille accumule les malheurs, du genre: divorce, problèmes d’alcool ou de stupéfiants, incapacité à s’occuper des enfants. Sinon, l’expulsion n’existe pas dans ce pays”, confirme Mia. Reijo n’a pas été expulsé de chez lui: il a d’abord divorcé puis a, de son plein gré, quitté son deuxième appartement dont il n’arrivait plus à régler le loyer. Mikko Kautto avance que la plus grande différence entre la pauvreté en France et la pauvreté en Finlande se place dans le domaine des services: “Un des grands principes de base de cette société est l’égalité de traitement entre les citoyens. Qu’il ait ou non un emploi, un citoyen finlandais sera toujours socialement couvert. Il suffit simplement d’être citoyen finlandais et l’État garantit les mêmes droits pour tout le monde”. Une façon de dire discrètement que l’État finlandais n’aggrave pas la situation de ses ressortissants les plus défavorisés.

   

 

 

 

 

 

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