On pourrait imaginer, au pays des neiges, mener une existence ouatée. Loin des soubresauts du monde, jouir en paix d’un bord de mer accueillant, d’une nature luxuriante à ses heures et de la compagnie de paisibles autochtones... Trêve de rêverie ! S’il y a de ça, il faut aussi sacrifier à quelques travers de la vie en Finlande : renoncer à un soleil digne de ce nom 9 mois par an, apprendre notamment que tout est plus cher qu’ailleurs même si, à bien des égards, plus confortable.
Pour l’étranger qui s’installe en Finlande, une règle souvent indétrônable s’impose aussi : seul un impératif vital peut pousser à aborder les inconnus. L’idée, certes délicate, nécessite un apprentissage exprès pour éviter quelques heurts. Cette habitude amène par exemple à ne jamais tenir la porte pour celui qui suit non plus qu’à remercier celui qui s’y aventure. Ça devient sportif lorsqu’il s’agit de pénétrer dans un ascenseur à plusieurs : la moindre promiscuité est à bannir alors premier arrivé, premier parti ! Et hors de question, dans ces conditions, de demander au voisin, qui converse dans son portable en pleine séance de cinéma, de baisser d’un ton.
Pourtant, si l’on cherche sa direction et qu’à force d’insistance, on parvient à croiser le regard d’un passant au prix d’un embarrassant nez à nez, mmh, finalement, la communication est tout à fait normale. Quelques rudiments de finnois ouvrent aussi bien des portes – à l’exception notable des chauffeurs de bus ou de tram dont l’impassibilité confine parfois à l’autisme…
Et si les contacts directs sont souvent éprouvants, les conversations téléphoniques ou écrites donnent lieu à des effusions d’amabilité inconcevables en France. Tout compte fait, une fois les barrières franchies, la disponibilité des interlocuteurs est saisissante: l’on fait fi d’une obérante hiérarchie au profit d’une efficacité et d’une simplicité presque embarrassantes.
Les Finlandais sont loin d’être snobs, en effet, et c’est sans doute ce qui leur permet de régner en maîtres dans l’art des compétitions farfelues : concours de lancer de téléphones portables, de portage de femmes, de football dans la boue, de guitare en play-back, et que sais-je encore -bien plus classieux que notre concours de la baguette parisienne ou nos courses des garçons de cafés !
La fantaisie, hélas, ne s’aventure guère dans l’assiette. En dépit d’alarmants taux d’obésité et d’un cholestérol galopant, l’on continue, de ce côté de la Baltique, d’engloutir la makkara (saucisse de type knakki) à toutes les sauces. C’est un vrai poème : gratinée au four, elle disparaît sous une appétissante couche d’édam fondu qui en dissimule un peu l’incomparable délicatesse, coupée dans la soupe, elle constitue un intéressant apport de protéines. Mais s’agit-il seulement de viande ? Mystère… Quant aux matières premières, dame, elles manquent un peu de lumière, dirons-nous, et après un long séjour en Finlande, la première visite sur un marché français plonge les âmes sensibles dans un état proche de l’extase. L’hiver, il faut se contenter du chou sous toutes ses formes, de poireaux, de pommes de terres farineuses et de la betterave, reine de l’accompagnement. Malgré tout, aiguillonné par le label « hyvää Suomesta » (bon produit de Finlande) systématiquement apposé sur les productions locales, la main de l’acheteur finit, presque malgré elle, par délaisser les concombres hollandais au profit des cucurbitacées finlandaises, les tomates espagnoles au profit de leurs homologues nordiques…
On enrage en hiver, certes, et l’ironie confine au désespoir, mais en été, mmh, les herbes fraîches surprennent le palais. À l’orée de l’automne, les montagnes de baies (myrtilles, cassis, groseilles, groseilles à maquereau, framboises et framboises arctiques, airelles, canneberges, baies d’argousier, baies de ronce des tourbières) et de champignons (chanterelles, cèpes, trompettes de la mort, pieds-de-mouton, etc.) ravissent les yeux et le palais. Cette abondance sur les marchés est le signe d’une nature relativement préservée, dans laquelle chacun peut récolter comme bon lui semble pour vendre ou consommer le produit de son glanage. À l’approche de l’hiver, on joue les écureuils en remplissant le congélateur de baies pour les transformer en coulis, confitures, etc.
Après Paris, on a le sentiment de retrouver ici le chemin du grand air. Juste au bout du tram, juste au bout du bus, on part se promener dans la forêt, skier, même à la nuit tombée, aux abords de la capitale. À l’opposé du métro parisien, des escaliers sans fin et des crottes de chien, la vie est ici idéale avec des enfants : les parcs sont nombreux, l’air est pur, la ville est nette (en dépit de l’omniprésence des canidés, dont les propriétaires consciencieux ramassent les petits souvenirs). Les lieux publics sont immanquablement propres, surtout les toilettes, quasi rutilantes. La vie est sûre au point de laisser les jardins d’enfants ouverts 24 heures sur 24 et éclairés la nuit –à Paris, passé 5 heures du soir en hiver, plus la peine d’espérer s’aérer et la moindre chute de neige entraîne la fermeture.
Cette même absence de danger amène certains parents à laisser les petits rentrer seuls de l’école, la clef autour du cou. Pas de risque d’agression ou d’enlèvement, semble-t-il, et l’on peut rencontrer des fillettes de 6 ou 7 ans jouant les midinettes au centre commercial, seules, ou d’autres enfants du même âge accompagnés de leur seul téléphone portable… Il y a aussi l’excès inverse des jeunes parents: un couvage extrême sous forme de « lit familial » jusqu’à plus soif et de renonciation complète aux sorties. Pas moyen de boire un verre, encore moins de dîner dehors entre copains, entre copines. Seules rencontres agréées : à l’heure du thé, que dis-je, d’un dîner de milieu d’après-midi, au milieu des enfants déchaînés…
Il n’empêche, cette même attention que l’on accorde ici aux enfants permet à une ministre de prendre un congé maternité –impensable en France où, du reste, une femme n’a que peu de chances de devenir ministre, encore moins à un âge qui lui permette d’avoir encore des enfants. Et il suffit de demander une place en crèche pour l’obtenir dans un délai de 4 mois –c’est du moins ce que prévoit la loi même si les moyens commencent à manquer. Les crèches et jardins d’enfants sont d’ailleurs hyper adaptés aux besoins des petits. L’on s’habitue très bien à des distances si réduites qu’on peut les parcourir à pied, au calme qui règne dans les rues. La ville paraît un peu étroite, cependant, parfois étonnamment déserte, mais on prend son temps. Et l’on réalise qu’on est pleinement intégré lorsque, à son tour, au lieu de s’élancer sur la chaussée entre les voitures, on patiente jusqu’à ce que le petit bonhomme passe au vert... Autre indice qui ne trompe pas : l’attente impatiente de la séance hebdomadaire de sauna, qui réchauffe jusqu’à la moelle et que l’on s’administre comme une panacée.
En venant de France, on aime, en vrac, voir des personnes âgées à la piscine (elles sont, chez nous, confinées chez elles), des semi-clochards lisant la presse à la bibliothèque. On apprécie la maîtrise des langues étrangères (qui passe notamment par la diffusion des films en VO), la mer qui scintille au détour des rues, les cris des mouettes rappelant les vacances, le froid vif de la fin de l’hiver, et la surface gelée qui habille la mer dès ce moment et sur laquelle on joue les Moïse. On retrouve, ô délice, l’ivresse de la luge, les batailles de boules de neige. Autant en profiter parce qu’ici, « il y a 9 mois d’hiver et 3 mois passés à attendre l’été », dit le proverbe. Et cet autre : « en Finlande, l’été est court mais avec peu de neige. »
Amusant? Et si véridique !
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