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Général De Gaulle et la Finlande

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01-08-05
Auteur : Mikko Ruotsalainen
Même si la France ne fait pas partie des pays politiquement, commercialement et culturellement les plus importants pour la Finlande, les relations entre les deux pays sont loin d'être négligeables, notamment avec l'arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle. Des échanges d'idées réguliers sur les enjeux géopolitiques européens ont lieu entre Urho Kaleva Kekkonen [1900-1986] et Charles de Gaulle pour qui la Finlande devient une source de connaissance privilégiée et pragmatique de l'Union Soviétique. par Mikko Ruotsalainen Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (Sciences Po) (section Eco-Fi) DEA de Relations Internationales (Université de Paris II Panthéon-Assas)  

Le Général de Gaulle saisit très vite l'importance de ne pas nuire, comme le font les Américains et les Anglais, aux petites concessions qu’Urho Kekkonen fait aux Soviétiques dans la mesure où celles-ci lui permettent de rester indépendant. La vision gaullienne de l'équilibre des blocs en Europe et sa politique envers l'URSS vont aider la Finlande à s'arrimer à l'Europe de l'Ouest sans pour autant heurter les intérêts du Kremlin.  

Reconnaissant envers de Gaulle, Urho Kekkonen lui apporte à plusieurs reprises une aide précieuse pour déchiffrer les intentions du Kremlin grâce à ses liens privilégiés avec le Politburo. Enfin, une véritable coïncidence d'intérêts est à noter entre les deux pays. En effet, en refusant d'emblée l'entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE, la politique européenne de Charles de Gaulle permet à la Finlande de s'adapter graduellement à l'intégration européenne.  

La problématique de neutralité à la frontière de l’Occident

Après la Seconde Guerre mondiale, la Finlande est contrainte de sauver et d'affirmer jour après jour son appartenance à l'Occident grâce à une politique prudente, discrète et acceptable aux yeux de l'URSS. En effet, pour éviter tout risque d'annexion, la Finlande doit ménager l'Union Soviétique tout en veillant parallèlement à conserver une véritable indépendance.

Ainsi se définit la doctrine de Juho Kusti Paasikivi[1], président de la Finlande entre 1946 et 1956, qui souvent disait, en français, à propos de la politique finlandaise envers l'URSS : "lever le chapeau est toujours bien et [ne] coûte rien". Cette doctrine est par la suite, lors de la longue présidence de Urho Kekkonen (1956-81), nommée la doctrine Paasikivi-Kekkonen. La neutralité nordique et la coopération avec la Suède remplacent le traditionnel lien germanique et deviennent les pierres angulaires de l'affirmation du "nouvel occidentalisme" finlandais.

Ceci dit, l’Occident a peur d’assister à un jeu de dupes : ainsi, le State Department et le Foreign Office hésitent[2] de prendre au sérieux l'indépendance de la Finlande à l'égard de l'Union Soviétique et le bien-fondé de la politique étrangère finlandaise à l’égard de l’Est, notamment après la conclusion du "Pacte d'amitié, de coopération et d'assistance"[3] en 1948 et de surcroît après l’arrivée au pouvoir d’Urho Kekkonen en 1956. En effet, dans ses rapports, l’Ambassade des Etats-Unis à Helsinki souligne la montée de la droite dans une Finlande « à moitié satellite », entretenant des relations commerciales avec l’Union Soviétique tellement étroites qu'elles pourraient mettre la Finlande en difficulté. Le voyage de Kekkonen à Leningrad en janvier 1959, afin de résoudre la crise des ”gels nocturnes” et la démission du gouvernement de Karl-August Fagerholm qui suit, est consideré par les Etats-Unis comme une soumission envers l'Union Soviétique.[4] Une bonne partie des journalistes finlandais qui, faisant suite à l’appel de Kekkonen, évitent de passer des articles trop critiques envers l’URSS pour ne pas provoquer d'ennuis diplomatiques, sont considérés comme étant « sous censure » par le Ministère des Affaires étrangères des Etats-Unis. Or, il s'agit d'une mauvaise interprétation, nourrie par les cercles anti-kekkonen de la capitale finlandaise.

En effet, ce qui, au fond, dérange les Etats-Unis, c’est que la Finlande n’envisage pas de se prononcer sur les querelles idéologiques confrontant l'Est à l'Ouest. Elle ne pourra, il est vrai, en rien améliorer le cours du monde en prêchant son idéologie à sa grande voisine. La Finlande doit, certes de façon égoïste, se protéger avant de penser aux autres. Cette idée se confirme dans la pratique dès 1956 avec les évènements en Hongrie. La Finlande se prononce contre la violence, mais condamne le retrait unilatéral de la Hongrie du pacte d'amitié, de coopération et d'assistance. La Finlande vote pour avoir l'affaire hongroise sur l'agenda de l'ONU mais refuse de voter les résolutions anti-soviétiques. Officieusement, Kekkonen se plaint du sort du peuple hongrois, mais tient bon sur la ligne Paasikivi et évite de condamner l'URSS.

Néanmoins, la Finlande a-t-elle les moyens d'agir autrement? La Finlande ne peut pas avoir une neutralité de tradition établie comme en Suisse. Il n’existe aucune convention internationale régulant sa situation, comme pour l’Autriche[5]. La Finlande n’est pas non plus la Suède, à l'abri de tout risque géopolitique immédiat car sans frontières directes avec l'URSS. Pour la Finlande, la Realpolitik doit primer, coûte que coûte.

Le président Kekkonen trouve, à partir de 1958, un allié précieux en la personne de De Gaulle.  La vision gaullienne de l'équilibre des blocs en Europe et sa politique envers l'URSS vont aider la Finlande à s'arrimer à l'Europe de l'Ouest sans pour autant heurter les intérêts du Kremlin.

Kekkonen : ”La politique de De Gaulle correspond aux intérêts nationaux de la Finlande”

Urho Kekkonen saisit très vite l’importance que peut représenter la vision gaullienne de l’Europe pour les Finlandais. Ainsi, dès 1960, à l’occasion de la visite de Khrouchtchev en France, Urho Kekkonen prend l’initiative personnelle de rédiger et d’adresser à de Gaulle une note dans laquelle il analyse la crise de Berlin et la situation interne en URSS, désavouant en passant son ambassadeur Gunnar Palmroth, à qui les services de l’Elysée avaient simplement demandé des informations concernant l’URSS. Le Président de Gaulle remarque et apprécie la connaissance profonde de l’Union Soviétique du Président finlandais.

Au mois de janvier 1962, peu avant le lancement de la ”politique de l’Est” du Général, l’ambassadeur de France en Finlande, Abel Verdier, demande au président Kekkonen si une invitation en France l’intéresse. Dans le message transmis à Kekkonen, de Gaulle écrit :

« Je suis très heureux de la réélection de Monsieur Kekkonen à la présidence de la République finlandaise. J’accepte entièrement la politique de neutralité de la Finlande. Cette politique est, en plus, la seule qui peut éveiller la confiance à la fois à l'Ouest et à l'Est. Cette politique doit se faire sérieusement et avec maîtrise, et ainsi fait le président Kekkonen d’une manière heureuse. » [6]

Naturellement, la position stratégique de la Finlande et les analyses finlandaises sur l’Union Soviétique intéressent le Président de Gaulle. Celui-ci n'ignore rien des liens historiques entre les deux pays. Il sait ainsi que le premier président de l'après-guerre, Carl Gustav Mannerheim, avait fait son service militaire dans l'armée du Tsar. De Gaulle sait également que Kekkonen a réussi, depuis son accession au pouvoir en 1956, à établir des relations amicales avec Khrouchtchev. Or, mieux connaître les jeux de pouvoir au sein du Politburo est essentiel pour de Gaulle avant de lancer une politique de rapprochement avec l'URSS. D’après le journal de Kekkonen, « de Gaulle souhaite parler avec [lui] parce qu’ [il] connait bien Khrouchtchev ».[7] Il prend rendez-vous et rencontre Khrouchtchev le 15 octobre 1962. Kekkonen veut ainsi obtenir des informations exclusives à rapporter à de Gaulle sur fond de crise de Cuba. Neuf jours après, Kekkonen arrive à Paris.

Lors de sa visite à Paris du 24 au 27 octobre 1962, Kekkonen met en garde de Gaulle sur des interprétations hâtives concernant la politique finlandaise, cette dernière étant plus complexe qu’il n'y paraît. Effectivement, il s'agit d'une politique de petites concessions à l'URSS au niveau de la politique étrangère : prises de position pro-soviétiques, discours sur la paix et sur l'amitié, voire des discours hostiles aux Etats-Unis au sujet de la guerre du Viêt-nam plus tard. Le seul objectif de Kekkonen est de pouvoir garder un système intérieur finlandais indépendant :

En Finlande nous avons une position étrange et nous devons penser par nous-mêmes ce que nous faisons à chaque instant. Il se peut qu’un jour nous sentirons qu’il est nécessaire d’accomplir des actes qui ne plairont pas entièrement à l’Occident. Je vous prie de croire et de comprendre que nous aurons eu une bonne raison de faire ce que nous allons faire [...]. Plus tard viendra l’heure de « reprendre » ce que nous avons dû faire à un moment donné. »[8]

Charles de Gaulle croit voir dans ce discours l’annonce d’une reconnaissance prochaine de la RDA mais Kekkonen lui assure qu’il ne s’agit pas de cela. Il s’agit plutôt d’une grille de lecture à appliquer aux agissements de la Finlande à l’occasion de chaque période de tension internationale. De Gaulle se montre très compréhensif à l’égard de la stratégie finlandaise :

Il suffit de regarder la carte pour comprendre votre position. Votre position géographique et votre position stratégique, qui s’ensuit, est telle que nous ne pouvons que pleinement comprendre la nécessité de votre politique de neutralité. »[9]

De Gaulle reconnaît ainsi officiellement la neutralité finlandaise. Kekkonen peut rentrer en Finlande avec ce qu'il était venu chercher.

La politique à l’Est que Charles de Gaulle entame peu après l’échec du traité de l’Elysée, représente un grand soulagement pour la Finlande. Enfin les Finlandais peuvent montrer aux Soviétiques que tout l’Occident ne leur est pas infiniment hostile, même si bien évidemment l’attitude personnelle de De Gaulle à l’égard des communistes ou du gouvernement soviétique reste inchangée. La satisfaction de Kekkonen est telle que dans une lettre non datée envoyée à l’écrivain Mika Waltari, Urho Kekkonen souligne que l’action antiaméricaine de De Gaulle au sein du camp occidental est bénéfique pour la Finlande[10]:

J’ai souvent considéré que l’attitude de De Gaulle contre l’hégémonie américaine et  l’acceptation par la France de certains faits liés à la sécurité de l’Union Soviétique correspondent aux intérêts nationaux de la Finlande. Affirmer qu' ‘Il faut regarder le monde tel quel’ n’est certainement pas une devise héroïque, mais dite par de Gaulle il ne s’agit guère de soumission. »[11]

De façon modeste, le président Kekkonen veut aider la France, dont la « politique de différenciation » au sein du bloc occidental lui rend si bien service. Ainsi, recevant une invitation de la part du gouvernement chinois, Kekkonen demande à l’Ambassadeur de Finlande à Paris  d’obtenir l’avis d’André Malraux, en qui il reconnaît un très bon spécialiste de la Chine, pour savoir s'il doit ou non accepter l’invitation. Kekkonen est en effet soucieux de ne pas nuire aux desseins de la France. Il est également conscient que Malraux sait si un tel acte est favorable à la politique gaullienne de rapprochement avec l'URSS ou non. Malraux lui déconseille de répondre favorablement à l'invitation. En effet, la politique de la France est au rapprochement avec l'URSS. Or, les relations qu'entretient celle-ci avec la Chine sont particulièrement tendues. Kekkonen écrit alors dans son journal :

La Chine est une telle puissance mondiale que l’intérêt de la France, tel que je le comprends, est de la ramener plus près de l’Occident.  Si jamais je pouvais aider dans cette tâche même un tout petit peu, je serais prêt à le faire. »[12]

Le chercheur finlandais, auteur d’une série d’ouvrages sur la vie politique sous Kekkonen, M. Juhani Suomi remarque que l’importance de la « francophilie » d’une telle initiative est mesurée par son risque de nuire aux relations à la fois finno-soviétiques et finno-américaines.[13]

De Gaulle, le ”garant” de l’intégration finlandaise à l’Occident

Déjà lors de sa visite à Paris en 1962, Kekkonen souligne à de Gaulle que la volonté britannique d’adhérer à la CEE met en danger la stratégie commerciale finlandaise, basée sur l’association à l’AELE, acquise grâce aux acrobaties diplomatico-commerciales à la fois à l’égard des Soviétiques et des Occidentaux (traité FINEFTA, 1961). En effet, si la Grande Bretagne, grande cliente de la Finlande, adhère à la CEE, l'AELE n'a plus lieu d'être et, par conséquent, le bois finlandais, bien d’exportation de première importance, n’a plus de marché viable en Europe occidentale. Or, l’URSS rejette violemment toute idée d’association de la Finlande à la CEE même si l'Angleterre la rejoignait, la CEE étant perçue par les Soviétiques comme une communauté politico-stratégique et non comme une simple communauté économique.

Le souhait de Kekkonen de conserver l'AELE et les stratégies de De Gaulle se rencontrent. De Gaulle comprend l’importance pour la Finlande de garder à la fois sa neutralité et sa compétitivité économique, et de s’assurer une position concurrentielle similaire aux autres pays scandinaves par rapport au marché.[14] De Gaulle n’a pas non plus envie d’intégrer à ce même marché, en voie de devenir le marché commun, une grande économie concurrente, libre-échangiste et peu encline à vouloir se soumettre au moteur franco-allemand.

En effet, à ses yeux, l'adhésion de la Grande Bretagne à la CEE n'est pas envisageable dans l'immédiat. Il en est d'ailleurs ainsi jusqu'à sa démission : la candidature britannique à la CEE n’a pas la sympathie du Général du Gaulle. Rappelons que dès 1944, Churchill tient des propos qui vont rester dans la mémoire de De Gaulle : « Chaque fois qu’il faudra choisir entre l’Europe et le grand large, nous serons toujours pour le grand large. »[15]

En 1965, Kekkonen écrit au Général de Gaulle pour lui exprimer sa gratitude envers la politique française, notamment en matière commerciale du fait du blocage de l’entrée de la Grande Bretagne dans la CEE :

« Cette compréhension profonde que vous, Monsieur le Président et Cher Ami, avez démontré à l’époque, et que vous continuez à démontrer  à l’égard de la position et des intérêts finlandais, a été un appui primordial pour la politique de neutralité de notre pays. »[16]

Ainsi, Kekkonen utilise les Soviétiques et la politique de petites cessions au niveau du discours diplomatique pour asseoir la neutralité finlandaise de facto à l'Est. Parallèlement, il profite du jeu international de De Gaulle pour arrimer petit à petit la Finlande économiquement à l'Ouest.

Par conséquent, le départ de De Gaulle en 1969 oblige la Finlande à définir une nouvelle stratégie commerciale, Georges Pompidou (Président de la République 1969-1974) étant favorable à l'adhésion de la Grande-Bretagne et du Danemark à la CEE. Or cette adhésion signifie à moyen terme l’affaiblissement définitif de l'AELE et par conséquent un isolement politique et économique non négligeable de la Finlande par rapport à la nouvelle CEE. La Finlande court ainsi le risque de se retrouver de nouveau seule et isolée face à l'URSS. C'est donc toute la politique de Kekkonen visant à rapprocher la Finlande de l'Europe de l'Ouest tout en préservant de bonnes relations avec l'URSS qui se trouve remise en cause.      

Par ailleurs, outre l’affaiblissement de l'AELE, le départ de De Gaulle et l'ouverture de la CEE au Danemark mettent également en danger le projet d'union économique nordique (Nordek) mis au point en 1968 entre la Finlande, le Danemark, la Suède et la Norvège, projet qui finalement n'aboutit pas.

Les événements de 1969 conduisent la Finlande à un revirement complet de sa politique à l'égard de la CEE dans la mesure où il n'est plus question d'ignorer celle-ci sur le plan commercial. Cette dernière étant devenue l'acteur incontournable du commerce européen, la Finlande, pour ne pas être tenue à l'écart, doit se résoudre, malgré l'URSS, à traiter directement avec elle.

L’affaiblissement de l’AELE et l’échec de Nordek conduisent donc la Finlande à négocier un traité de libre-échange avec la CEE, sous peine de voir l’économie finlandaise tomber entièrement sous la coupe de l’URSS. L’idée d'un tel traité est évoquée lors des discussions avec l’Ambassadeur de France en Finlande, Gérard André:

Le Président de la République a dit qu’il considère comme souhaitable pour la Finlande que si les négociations d’adhésion commencent entre le Danemark et la Norvège, ces négociations seraient au plus tôt officielles et non pas – ou le moins possible - officieuses. Ainsi, comme Nordek devra être laissé à côté à cause de l’adhésion de ces pays à la CEE, la Finlande pourrait sans perdre de temps [...] commencer directement à négocier au sujet des modes d’organisation particuliers à accomplir avec la CEE. »[17]

Le gouvernement français promet d’aider la Finlande au mieux à conserver ses intérêts commerciaux au sein de l’Europe occidentale.[18] La Finlande ratifie effectivement un traité de libre-échange avec la CEE après de longues négociations en 1973. Les Soviétiques ne l’acceptent qu’au prix d’un engagement tarifaire équivalent à l’égard de l’URSS, engagement pris à l’insu des partenaires européens qui n’apprécient guère de voir l’Union Soviétique se rapprocher de la CEE via la Finlande.

Le coup de Prague ou la fin d’une illusion

Pour revenir sur le plan politique des relations franco-finlandaises à la fin des années 1960, il ne faut pas oublier de souligner l’adhésion commune de plus en plus forte de Urho Kekkonen et de Charles de Gaulle à une ”nouvelle Europe”, où les conflits d’intérêt entre blocs seraient attenués. Les tensions dans le monde l’inquiétent : toute guerre en Europe aurait forcément des répercussions graves pour la Finlande. Un commentaire de Kekkonen dans une lettre personnelle pouve à quel point il mettait de l’espoir dans l’émergence d’une « troisième zone » pensée et initiée par de Gaulle :

J’ai pensé à ce que de Gaulle dit en public : la troisième guerre mondiale s’approche. On a été près avec la crise de Cuba et celle du Moyen-Orient. La guerre du Viêt-Nam est une menace constante. »[19]

L’analyse et, par conséquent, la politique de De Gaulle ne met cependant pas assez l’accent sur l’importance de l’idéologie au sein du gouvernement de l’URSS[20]. L’Union Soviétique ne réagit pas en tant qu’Etat réaliste, dans son intérêt propre, mais également, voire surtout, dans l’intérêt de la révolution mondiale. Inutile de rêver de démocratie ou de pluralisme là où la révolution prolétaire a déjà eu lieu. Les contestataires de l’unité du bloc soviétique ne survivent pas : les Husek et les Kadar remplaçent les Dubcek et les Nagy. D’après Etienne Manac’h, diplomate et ancien résistant, la politique gaullienne de détente perd son intérêt après les événements de Prague en 1968[21]. Charles de Gaulle lui-même se sent avoir été trop optimiste et se résigne en disant à Bernard Tricot, à l’époque Secrétaire Général de l’Elysée : « C’est une querelle entre communistes, et après tout, je m’en bats l’oeil. »[22] La politique de De Gaulle évite certes une stricte confrontation de deux blocs pendant les années 1960, mais n’arrive pas à changer les régles du jeu de la Guerre Froide de façon définitive.

La France : un allié inattendu pour la Finlande

Au-delà d'une réelle entente entre deux chefs d'Etat regardant et analysant le monde à travers une grille de lecture de Realpolitik, les échanges entre Kekkonen et de Gaulle confirment surtout la position pivot de la Finlande entre l'Est et l'Ouest lors de la guerre froide. Plaque tournante des espions, les regards se tournent vers Helsinki dès lors qu'il faut obtenir une analyse pragmatique de la politique de l'Union Soviétique.

Pour le Général de Gaulle, qui base sa politique d'indépendance à l'égard de l'OTAN sur les relations franco-soviétiques, cette position pivot de la Finlande est non négligeable et le conduit à se montrer particulièrement compréhensif à l'égard de celle-ci et de ses contraintes géopolitiques. De Gaulle, quoique indépendamment de toute considération particulière à l'égard de la Finlande, lui rend ainsi le plus grand des services en retardant de neuf ans l'entrée de la Grande Bretagne dans la CEE et l'éclatement de l'AELE.

La place de la France dans le jeu international finlandais est donc considérable. La bonne compréhension des enjeux diplomatiques finlandais de la part du Général de Gaulle mais surtout la coïncidence des intérêts autour de l'intégration européenne font de la France du début de la Vème République un allié aussi inattendu qu'important pour la Finlande.

Mémoire de DEA: Mikko Ruotsalainen, La France dans le jeu international de la Finlande 1958-1969, sous la direction de Monsieur le Professeur Frédéric Bozo, Université de Paris II Panthéon-Assas, Paris, 2004, 64 p.

[1] 1870-1956

[2] Les administrations de J.F. Kennedy et de L.B. Johnson montrent une certaine compréhension déjà à partir de la visite de Kekkonen aux Etats-Unis en 1961, mais il ne s’agit pas pour autant d’un soutien aussi franc à la politique finlandaise que le soutien gaullien.

[3] Pacte qui oblige les parties aux consultations militaires en cas de menace majeure internationale, via la Finlande, contre l'URSS. La Finlande est le seul pays hors bloc est à avoir signé un tel pacte avec l'URSS.

[4] Juhani Suomi, Urho Kekkonen 1956-1962, Otava, Helsinki, 1992, p. 217

[5] Le traité de Vienne le 15 mai 1955, portant sur le rétablissement de l'Etat d'Autriche indépendante et démocratique (Base Pacte); la loi fédérale constitutionnelle du 26 octobre 1955 déterminant la neutralité autrichienne

[6] Note de l’Ambassade de France en Finlande, le 22 mars 1962 ; cité par Juhani Suomi, ibid., p. 85. Traduit du finnois par l’auteur.

[7] Le journal de Kekkonen, le 13 mars 1962, cité par Juhani Suomi, ibid., p. 85

[8] Discussions entre Kekkonen et de Gaulle, le 24 et le 25 octobre 1962 ; cité par Juhani Suomi, ibid., p. 89

[9] Discussions entre Kekkonen et de Gaulle, le 24 et le 25 octobre 1962 ; cité par Juhani Suomi, ibid., p. 89. Traduit du finnois par l’auteur.

[10] Juhani Suomi, Urho Kekkonen 1962-68, Otava, Helsinki, 1994, p. 97

[11] Une lettre non datée à Mika Waltari, cité par Juhani Suomi, ibid., p.97

[12] Le journal de Kekkonen, le 6 août 1965 ; cité par Juhani Suomi, ibid., p. 230

[13] Juhani Suomi, ibid., p. 230

[14] Juhani Suomi, ibid., p. 93

[15] Charles de Gaulle,  Mémoires de Guerre, tôme 2, Plon, Paris, p. 223

[16] Lettre de Kekkonen à de Gaulle le 12 mai 1965 ; cité par Juhani Suomi, ibid., p. 294 

[17] Memorandum de la discussion entre le Président de la République Urho Kekkonen et de son Excellence l’Ambassadeur de France en Finlande Gérard André, le 15 janvier 1970. Cité par Juhani Suomi, Urho Kekkonen 1968-72, Otava, Helsinki, 1996, p. 340

[18] Juhani Suomi, ibid., p. 340

[19] Lettre de Kekkonen à Atos Wirtanen, le 30 juin 1967 ; cité par Juhani Suomi, Urho Kekkonen 1962-68, Otava, Helsinki, 1994, p. 491

[20] Hélène Carrère d’Encausse, “La politique à l’Est du Général de Gaulle”, in Espoir, no. 62, 1988

[21] Etienne Manac’h, Mémoires d’Extrême-Asie, Fayard, Paris, 1977, p. 34

[22] Notes communiqués par Bernard Tricot à Maurice Vaïsse. Maurice Vaïsse, La grandeur, Fayard, Paris, 1998 p. 447

 

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