Dans la ville de Pori, véritable arctopolis, ville d’ours de la Finlande, on ne peut faire que quelques pas sans apercevoir un ours associé à un nom de magasin, d’équipe sportive ou de produit local. Tous les Finlandais connaissent la fameuse Bière d’ours (Karhu Olut) de Pori, de même que la statue d’Emil Cedercreutz aux contours rondelets qui symbolise cette ville fondée au 16e siècle.
Mais ceci n’est guère surprenant pour une ville dont le blason arbore un ours coiffé d’une couronne et dont le nom d’origine suédoise (Björneborg) signifie littéralement château d’ours.
L’ours est arrivé en Finlande dès la fin de l’ère glacière, en même temps que l’homme. Il fut chassé presque jusqu’à l’extinction au cours du 19e siècle, non seulement pour sa chair et pour sa fourrure, mais en raison de la peur qu’il suscitait chez l’homme.
Selon un spécialiste finlandais des ours, Juha Pentikäinen, professeur en religions comparées à l’Université de Helsinki, l’ours était montré du doigt par les pères de l’église finlandaise qui y voyaient une menace pour le christianisme. À leurs yeux, pour éradiquer les cultes païens, il fallait se débarrasser de l’animal totémique à travers lequel se perpétuaient bon nombre d’anciennes croyances. Ainsi, à l’instar des tambours appartenant aux sorciers lapons, l’ours se trouvait sur la liste des choses à bannir et à détruire.
Auteur de plusieurs ouvrages passionnants dont le dernier s’intitule Sur les pas de l’ours (1), Pentikäinen retrace l’histoire de l’ursus arctos finlandais à travers les mythes et les rites dont certains reflètent la mythologie grecque. En même temps, il fournit un éclairage captivant sur la Finlande archaïque qui s’est, peu à peu, effacée devant le christianisme.
Selon un dicton finnois, l’enfant chéri a plusieurs noms. Cet adage s’applique tout particulièrement à l’ours que la langue finnoise a doté de plus de 200 noms différents. À la fois « Patte de miel » (Mesikämmen), « Roi de la forêt » (Metsän kuningas), « Bonhomme des bois » (Metsän ukko), « Mangeur de vaches » (Lehmänsyöjä), « Fauve des taillis » (Metsänpeto), l’ours ne pouvait être désigné par son vrai nom (karhu) de peur qu’il n’apparaisse en chair et en os.
Les Finlandais d’aujourd’hui savent bien que l’ours évite de tomber nez à nez avec l’homme, mais leurs ancêtres marqués par la vision animiste du monde préféraient recourir aux périphrases et autres détours de langage pour invoquer la créature sacrée.
L’ours occupait une place centrale dans le vie du peuple finnois avant l’ère chrétienne. L’année était ponctuée de rites qui s’organisaient autour de ce prédateur à la fois réel et légendaire, terrestre et cosmique. Son abattage se déroulait selon un rituel établi, rythmé de chants spécifiques. Au cœur du festin se trouvait l’ours, l’invité d’honneur, mais également sa fiancée, jouée généralement par une jeune femme du village.
Au terme du rituel l’ours était renvoyé à son lieu de naissance céleste. Pour faciliter ce retour chez les ancêtres, son crâne était ramené, en procession solennelle, dans la forêt pour y être accroché à un grand pin. Par le même geste final on cherchait à garantir le retour ultérieur de l’ours sur terre. Comme le souligne Juha Pentikäinen, l’animal totémique était à la fois redouté et vénéré. Une fois abattu, l’ours devait être apaisé, avant d’être renvoyé chez lui de manière à ne pas entraver les chasses futures.
Dans l’épopée finnoise Le Kalevala, nous trouvons des chants qui attirent l’attention sur l’origine cosmique de l’ours. Au cours du chant 46, on nous raconte comment Väinämöinen chasse et tue un ours (Otso), avant de le célébrer par ses paroles de barde:
Otso n’est point né sur la paille ni sur le bourrier d’un hâloir!
Otso nous est né tout là-bas, on a tourné ses doigts de miel chez la lune, au creux du soleil, sur l’épaule de la Grande Ourse, auprès des pucelles du ciel, chez les fillettes de la terre.(2)
D’après Gabriel Rebourcet, traducteur de l’épopée finnoise, le but du culte de l’ours était d’éliminer tout trait odieux ou déplaisant de la relation entre l’homme et l’ours, son frère mythique. Par ailleurs, la représentation de l’ours par Le Kalevala n’est pas sans nous rappeler que pour de nombreuses communautés ethniques, y compris en France, l’ours était considéré non seulement comme un ancêtre et un parent, mais comme un homme déchu qui malgré sa transformation a conservé la capacité de comprendre la langue des humains. Il y a, en Finlande, plus de 700 000 lieux qui portent un nom relatif à l’ours. Pourtant, à l’inverse des villages pyrénéens, on n’y organise pas de festivités ni d’événements carnavalesques autour de cet animal emblématique. La disparition des festins d’ours ne signifie toutefois pas que l’ours aurait perdu sa place dans le cœur et l’imaginaire des Finlandais. Au contraire, comme l’a montré le symposium international consacré à l’ours, organisé à l’Université de Pori en novembre 2005, il y aurait suffisamment de matière pour rédiger toute une nouvelle épopée. À en croire Juha Pentikäinen, grand défenseur des ours, une telle épopée élaborée à partir des chants d’ours finnois et caréliens datant du 17e siècle serait encore plus authentique que Le Kalevala composé par Elias Lönnrot au 19e siècle.
Aujourd’hui, l’ours brun ne semble pas menacé en tant qu’espèce. Les permis de chasse sont délivrés surtout pour éliminer les spécimens trublions ou en mauvaise santé. Après avoir été repoussés dans les grandes forêts des régions frontalières du nord et de l’est, les ours sont maintenant au nombre d’un millier sur l’ensemble du territoire finlandais. Seuls l’archipel du sud-ouest et les Iles Åland ne comptent pas un seul ours.
Dans les pays nordiques, tout comme sur le continent américain, l’ours a certes dû reculer au fur et à mesure que les habitations de l’homme ont gagné du terrain, mais compte tenu des plans de protection nationaux et européens à l’égard des grands prédateurs, sa situation est restée stable. Comme en France, les principaux conflits entre l’homme et l’ours sont les dégâts causés aux éleveurs, en Finlande surtout aux éleveurs de rennes. Par contre, les modifications dans les activités forestières ne semblent pas avoir posé de problème majeur pour le roi de la forêt. De nouveaux problèmes pourraient toutefois s’afficher à l’horizon. Parmi eux, le fait que l’ours semble parfois moins craintif par rapport à l’homme, ce qui se traduit par le refus de s’éloigner suffisamment des agglomérations. Or, personne ne souhaiterait voir le plantigrade légendaire des forêts nordiques se transformer en un prédateur junky qui fouillerait dans les poubelles au lieu de se nourrir de baies, d’insectes et de champignons.
1 Juha Pentikäinen, Karhun kannoilla, Helsinki : Etnika Oy, 2005. 2 Elias Lönnrot, Le Kalevala : Épopée des Finnois, trad. Gabriel Rebourcet, Paris : Gallimard, 1991, p. 352.
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