| Aux commandes d’un engin forestier |  |
Aux commandes d’un engin forestier équipé de pattes articulées et tenant plus du véhicule lunaire que du tracteur, le bûcheron Arto Kinnunen progresse dans l’épaisse forêt de Puolanka, au Nord de Kajaani, dans la région de Kainuu, à 600 kms au nord d’Helsinki. La « bête » répond au joli nom d’« abatteuse-tronçonneuse » et peut se faufiler entre les arbres pour pratiquer des coupes sélectives : « Lorque le grappin de mon abateuse a saisi un mètre cube et demi de bois coupé, l’ordinateur de bord me donne toutes les infos sur l’essence del’arbre, ses mesures et la manière dont je dois opérer. C’est à moi de décider quels arbres j’abats et à délimiter mes zones de coupe, selon ma manière de concevoir le paysage », explique Arto Kinnunen. Mais pour ce travail il est largement aidé par les cartes des plans écologiques régionaux comportant la topographie des sites naturels à exclure des coupes. Finalement, l’exploitation de la forêt finlandaise ne doit rien au hasard, entre les lois, les directives des Ministères des Eaux et Forêts et de l’Environnement et l’Office National des Forêts (ONF finlandais) qui supervise sur le terrain, contrôle étroitement et sanctionne si besoin.
Un Figaro sur pin
Si l’on soustrait les lacs, les terres finlandaises sont couvertes à 76 % par les forêts (72 % du territoire total) soit 230.000 km². De plus, si l’on compte également les espaces faiblement boisés, on atteint 300.000 km² de forêts et 86 % de la superficie de la Finlande (338.000 km²). Ces chiffres font de la Finlande le pays le plus boisé d’Europe. Dès les origines et surtout après l’Indépendance de la Finlande (fin 1917) l’industrie forestière – ou foresterie – y a pesé de plus en plus lourd. Actuellement la Finlande compte trois géants, transformant les forêts en papiers, cartons, bois d’ameublement : Stora Enso (n° 1 mondial), UPM (n° 3) et M-real (n° 8). Cette activité compte pour 30 % des exportations. Ainsi, pour les Français, le papier du journal ou du magazine qu’ils tiennent chaque jour entre leurs mains provient le plus souvent de pins ou sapins finlandais. Le Figaro, Le Monde, Elle, entre autres, sont imprimés sur papier fourni par Stora Enso ou UPM.
Omniprésence
Malgré cette exploitation forestière intense, le reboisement dépasse les coupes de 20 à 30 %, selon les années. Il en résulte que les forêts croissent chaque année un peu plus, un signe extrêmement positif quand on sait que, pour arriver à maturité, il faut trois fois plus de temps à un arbre en Finlande qu’en Europe Occidentale, par exemple (un sapin sera exploitable au bout de 30 ans, en France. En Finlande, à partir de 80 ans). Les essences les plus répandues sont l’épicéa et le sapin, au Sud du pays, le pin, au Nord, et le bouleau. La limite de la forêt se trouve en Laponie du Nord et passée cette frontière on ne trouve plus que des arbres chétifs, dépassant rarement les 2 mètres de hauteur (notamment le « bouleau nain »). La Finlande est le pays le plus septentrional du monde et les conditions climatiques nordiques, la nature des sols usés par l’ère glaciaire, pauvres et rocheux, donne une nature fragile, nécessitant des soins plus attentifs qu’ailleurs. Les Finlandais se sentent également très proches de leur nature et de cette forêt omniprésente : 60 % d’entre eux résident à moins d’un kilomètre d’une forêt. | Racines communes |  |
Cet attachement pour la forêt débouche sur la pratique de toutes sortes d’activités : en été ce seront les randonnées, à l’automne les cueillettes de champignons et de baies, en hiver le ski de fond. Dans un désir d’explication et en plaisantant un Finlandais vous dira en souriant que son peuple « vient récemment de sortir des bois », pour excuser certains comportements « bruts de décoffrage » et, à l’occasion, choquants pour un Européen du Sud. Mais c’est vrai : bien des Finlandais se sentent infiniment plus à l’aise dans leur « mökki », leur chalet finlandais, construit généralement loin de la ville et à l’écart de toute civilisation. Il s’agit surtout d’un retour aux sources – de se « ressourcer », littéralement – et d’une recherche continuelle de communion avec la nature : les Finlandais « vivent » leur forêt comme les Français « vivent » leur blé, leur vigne, leurs fruits. D’ailleurs les deux peuples partagent un même attachement à leurs paysages, leurs campagnes. Finlandais et Français ont également en commun une « histoire citadine » courte, les deux peuples étant montés à la ville (exode rural) exactement à la même époque, dans les années 1950-1960. Simplement la forêt prédomine en Finlande, là où les champs et le bocage caractérisent la France. Exploiter et gérer intelligemment la forêt tout en la protégeant et en en profitant pour les loisirs et la détente, voilà l’action double exercée par les Finlandais sur leur territoire et qui les a amenés à mettre en place des zones forestières protégées, où la coupe est interdite. On distingue ainsi les « parcs nationaux », les « réserves naturelles » et la « forêt ancienne ». Les « parcs » sont surtout sélectionnés en fonction de la beauté des paysages. Le « paysage national » de Koli en est le plus bel exemple et qui s’y est rendu, ne serait-ce qu’une fois, n’en pourra jamais oublier la force. Les zones de « forêt ancienne » sont particulièrement dignes d’intérêt parce qu’on y laisse la forêt naître, se régénérer et mourir, sans aucune intervention humaine. Une telle pratique vise à respecter la biodiversité, notamment par l’accumulation du « bois mort », provenant des arbres effondrés et fournissant un abri à diverses espèces animales menacées, aussi bien les tétras, les écureuils volants que certains insectes indispensables au biotope forestier : « Dans le choix de ces zones, en plus de la diversité, nous prenons en compte l’âge des arbres et la présence de « couloirs » permettant à la faune de circuler d’un point du pays à l’autre », nous a expliqué Kari Pelkonen, de l’ONF de Finlande (Metsähallitus). Incitation Déterminer que telle ou telle partie de territoire deviendra « zone protégée » exige parfois de délicates négociations avec les propriétaires : « Il faut énormément de concertations puisqu’un propriétaire n’est jamais obligé à nous céder sa forêt du jour au lendemain. Pour ce faire nous mettons en œuvre des programmes d’incitation », explique Pelkonen. Il existe 900.000 propriétaires de forêts privés, principalement dans le Sud de la Finlande, l’Etat étant davantage présent au Nord. Ce chiffre élevé implique aussi un grand nombre de petites parcelles. Un des programmes lancés par l’ONF-Finlande a été baptisé « Valorisation de la nature » et consiste à verser une compensation sur dix ou vingt ans à un propriétaire. En échange, ce dernier consentira à faire don de sa forêt à l’ONF, une parcelle choisie à cause de l’ancienneté de ses arbres ou de leur adéquation à donner refuge à des oiseaux ou autres animaux.
Petites zones sudistes
A ce jour il existe 34 parcs nationaux, 19 réserves naturelles et près de 4000 km² de « forêts anciennes » en Finlande, sans compter d’autres « zones protégées » mineures : « Nous avons 40 % de la Laponie sous protection et la dernière loi en vigueur sur la forêt date de 1996, la première ayant été promulguée en 1922. Nous attachons une importance particulière au Nord et à la Laponie, puisqu’il y faut 150 ans, en moyenne, à un pin pour devenir adulte, alors qu’il faut 100 ans dans le Sud de la Finlande », souligne Pelkonen. Néanmoins on remarquera que, malgré leur récente multiplication, les « zones protégées » restent de petites surfaces, les grands parcs nationaux étant en Laponie (Lemmenjoki : 2859 km²) mais plus on descend vers le Sud et plus les superficies deviennent exiguës (35 km² en moyenne). La tendance va vers une prolifération de « petites » parcelles « protégées ».
Droit ancestral
Sur le terrain, notre bûcheron - Arto Kinnunen – définit sa façon de procéder : « Mon chantier préféré ? C’est de dégager ou éclaircir une forêt bien gérée : ça me donne une motivation supplémentaire et me permet d’admirer d’emblée le fruit de mon travail », dit-il. Sur son véhicule « lunaire » il dispose d’un ordinateur graphique embarqué produisant les cartes topos et d’une connection internet, comme presque tous les bûcherons finlandais, lui permettant de délimiter le plus précisément possible les zones de coupes et les zones protégées. Au cours de l’été 2003, une longue balade dans le Parc National de Ruuna, entre Koli et la frontière russe, nous aura permis de constater l’efficacité de cette gestion. L’immense forêt locale reste parfaitement entretenue et ce coin de l’Est de la Finlande est en train de devenir le paradis des randonneurs et autres pêcheurs. Ruuna fait figure d’exemple mais il y en a d’autres, nombreux. De toute façon le territoire finlandais peut être traversé du Sud au Nord sans encombre, puisque privées ou d’Etat les forêts peuvent être traversées par tous, que tout déplacement y est permis de par l’ancien droit ancestral nordique « Joka Miehen Oikeus » (« Droit de tout un chacun »).
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