| Grande liberté |  |
C’est l’heure de la cantine au lycée d’Espoonlahti, établissement de 570 élèves dans la ville d’Espoo, à proximité de Helsinki. Une banlieue plutôt de classe moyenne, avec une forte croissance et une population jeune, dont beaucoup de familles.
Dans la salle de cantine, proviseur, enseignants et élèves se mêlent. Ca discute des épreuves de baccalauréat qui approchent, de résultats d’examens, du dernier emploi du temps. Ici, l’emploi du temps a une durée de vie de sept semaines, le temps d’une période. Au début de chaque période, les élèves choisissent parmi les cours proposés ceux qu’ils souhaitent suivre. Les élèves et les enseignants sont bien rôdés au système : la division de l’année scolaire du lycée en périodes date de 1982, et la suppression des classes d’âge de 1994. Chaque élève suit désormais un parcours personnalisé, selon ses choix propres et son rythme personnel.
« L’idée de base de ce système, c’est d’éviter les redoublements », nous explique le proviseur Juhani Turjanmaa qui dirige le lycée depuis 30 ans.
« Une mauvaise note en anglais ne vient pas perturber le reste des matières, il suffira juste de repasser l’examen à un moment ou un autre. »
Il explique patiemment la composition de ce fameux emploi du temps, assemblage de codes de toutes sortes où le néophyte se perd tout de suite. Alors, commençons depuis le début.
Un parcours personnalisé pour les élèves…
Plus de classes donc, mais des « groupes d’orientation ». Ceux-ci sont dirigés par un enseignant responsable qui assure des rencontres hebdomadaires pour régler les problèmes du quotidien.
Les études se divisent en cours de 38 heures, regroupés par cours obligatoires, cours de perfectionnement et cours d’application. Pour chaque matière, un nombre de cours obligatoires et de cours approfondis est déterminé au niveau national. Libre ensuite à chaque établissement d’en proposer plus. Le contenu des cours d’application est également déterminé au niveau de chaque établissement.
Pour avoir son diplôme de fin d’études, l’élève devra passer au moins 75 cours, dont 47-51 cours obligatoires (en fonction de ses choix en mathématiques) et au moins 10 cours approfondis. La marge de manœuvre est donc relativement large. Par exemple, un élève pourra étudier plutôt la biologie, choisir plusieurs langues étrangères ou s’orienter vers les maths et la physique – ou combiner toutes ces possibilités. L’élève déterminera lui-même la cadence de ses études et pourra étaler ses épreuves de baccalauréat sur plusieurs sessions. Selon les statistiques nationales, 1% des élèves ayant débuté le lycée en 1995 ont effectué leur 75 cours minimales en deux ans et 10% se sont accordé quatre ans ou plus.
| Grande indépendance |  |
… une plus grande indépendance pour les établissements
Ces taux varient selon les régions. Ainsi, selon une étude menée dans les lycées de Helsinki entre 1999 et 2003 par Jouko Mehtäläinen, chercheur en sciences de l’éducation, 25 % des élèves ont passé plus de trois ans au lycée. Les raisons évoquées sont diverses : des loisirs ou un travail qui prennent du temps, peu de motivation, difficultés d’apprentissage, problèmes personnels – mais aussi : un grand nombre de cours.
« Il n’y a pas que les mauvais élèves qui restent quatre ans. Il y a aussi de ceux qui veulent profiter un maximum des possibilités offertes par le lycée, par exemple en cumulant plusieurs langues étrangères », fait remarquer Kaarina Malme, professeur de français à Espoonlahti.
Le lycée propose en effet des cours de suédois, d’anglais, de français, de russe, d’espagnol et d’allemand, ainsi que des cours d’introduction au latin, au japonais et à l’italien. Car la liberté de choix concerne non seulement les élèves mais aussi l’établissement qui, à travers notamment les cours appliqués, peut proposer plusieurs orientations différentes : sciences naturelles, langues, musique, communication, maths…
Outre les cours de langues, le lycée d’Espoonlahti propose une filière « sport » pour des sportifs de haut niveau en hockey sur glace, en natation, en football et en basket. Chaque année, un nombre réduit de lycéens est choisi pour chacun des domaines. Ceux-ci bénéficieront ensuite d’un programme d’entraînement personnalisé, inclus dans leurs cours.
« Ce sont des élèves qui feront certainement du sport leur profession. Pourquoi ne pas leur donner les moyens de l’exercer dans le cadre du lycée ? », demande le proviseur.
Avantages et revers de la liberté de choix
La souplesse et l’indépendance du système sont visiblement très appréciées par Jesse Viljanen, Katariina Berggren et Ulla Hakulinen, élèves de terminale.
« On peut toucher un peu à tout. Parfois, on a même tendance à prendre trop de cours », avoue Katariina.
Jesse bat les records avec ses 102 cours déjà effectués : « Je m’intéresse un peu à tout : aux maths, aux langues, à l’histoire, à la géographie… », explique-t-il.
Ces trois élèves sont visiblement de ceux qui profitent au maximum de la liberté de choix. Ils étudient plusieurs langues, participent activement à la vie du lycée en étant membre du conseil d’étudiants, tuteur pour les élèves de première année ou rédacteur du journal du lycée – toutes des activités qu’ils peuvent comptabiliser dans leurs 75 cours minimaux. Ils profitent de la possibilité d’effectuer un cours en travail indépendant, sans assister aux cours collectifs, ou de faire valoir des études suivies dans d’autres établissements. C’est le cas d’Ulla qui pourra faire valider ses études de musique au conservatoire dans son diplôme de fin d’études du lycée.
Mais la liberté a aussi ses revers. Difficile de faire des choix quand on hésite entre plusieurs vocations, quand l’école n’intéresse pas ou quand on manque d’organisation.
« Un élève indépendant, déterminé et conscient de ses responsabilités s’adapte très bien. Mais pour ceux qui n’ont pas de but précis et qui sont peut-être un peu paresseux, ce système est un piège », tonne Pirjo Näsi, professeur d’anglais depuis 30 ans. « Ceux-là font des choix peu intelligents, ont des difficultés d’apprentissage et finissent par accumuler plusieurs cours interrompus dont ils devront forcément s’acquitter pour avoir leur diplôme. »
Les enseignants ont eux aussi dû s’adapter à une nouvelle façon de travailler, face à des élèves qui n’ont pas toujours le même âge ni les mêmes cours derrière eux.
« Comme on ne suit pas forcément le même groupe du début jusqu’à la fin du lycée, on ne sait pas toujours ce que les élèves maîtrisent », explique Näsi.
« Le responsable de groupe peut mettre plusieurs semaines avant de s’apercevoir qu’un élève ne vient pas en cours, simplement parce qu’on ne l’a pas soi-même en cours et qu’aucun autre prof ne donne l’alerte », avoue Sirpa Piisponen, professeur d’anglais et de russe. Difficile en effet de s’y retrouver dans un lycée d’une quarantaine d’enseignants et de 570 élèves, chacun disposant de son emploi du temps personnel – à moins d’avoir un système de coordination efficace entre profs.
| Un soutien actif |  |
Importance du travail d’orientation
Le travail du conseiller d’orientation et du responsable du groupe est alors primordial. C’est là que le bât blesse, selon Petja Orre, président de la Fédération des lycéens de Finlande : « Ce système suppose un soutien plus actif et rapide aux élèves en difficulté. Or on manque de ressources justement dans ces domaines-là. »
Aux statistiques récentes de l’OCDE selon lesquelles 90% des élèves auraient reçu une orientation et des conseils personnels, Orre oppose une étude datant de 2002 : 39% des élèves estiment ne pas avoir été assez orientés au lycée. Par ailleurs, selon une étude commanditée en 2003 par la fédération, 25% des élèves éprouveraient des difficultés à étudier de façon indépendante, alors même que l’indépendance constitue un des principes de base du système actuel.
A Espoonlahti, une seule conseillère d’éducation à plein temps s’occupe des 570 élèves, secondée parfois par le proviseur. Elle informe sur le fonctionnement du lycée, sur les possibilités de formation, valide les changements dans les programmes d’études et bat le rappel pour les futurs bacheliers qui auraient oublié quelques cours obligatoires.
Selon l’étude de Mehtäläinen (voir entretien), ce sont paradoxalement les plus déterminés qui ont le plus recours à l’aide du conseiller. C’est aussi le cas de Jesse, Katariina et Ulla, tous fixés sur leur avenir et plutôt bons élèves : « La conseillère est toujours disponible pour un rendez-vous – d’ailleurs on est allés la voir plusieurs fois – mais c’est vrai qu’il faut le solliciter soi-même », avoue Katariina.
Cela pourrait paraître d’autant plus inquiétant que selon l’étude de Mehtäläinen, un tiers des élèves débuteraient le lycée « par défaut », pour s’accorder trois années de réflexion avant de prendre des décisions précises sur leur avenir professionnel. Et cela alors même que le système actuel semblerait a priori favoriser des élèves plutôt sûrs d’eux, matures et déterminés.
Fort taux de fréquentation du lycée
Le paradoxe pourrait trouver une explication possible dans le taux très fort de fréquentation du lycée. Plus de la moitié des 15 ans se dirige vers le lycée. Dans des villes comme Espoo, le taux est de 75 % : « Cela a bien évidemment des conséquences sur le fonctionnement du lycée. Tous les jeunes que nous accueillons n’ont pas forcément les compétences ou la motivation nécessaires. Mais à partir du moment où l’on décide de les accueillir, nous nous devons de les accompagner jusqu’au bout », explique le proviseur, qui assure lui-même, en collaboration avec la conseillère d’orientation, un suivi spécial pour les élèves de quatrième, voire de cinquième année.
Pour éviter les écueils du système, le proviseur Turjanmaa a également mis en place un système pour l’instant assez peu répandu en Finlande. Chaque année, il partage les 180 nouveaux venus en plusieurs groupes, selon leurs demandes et leurs orientations, et leur établit un planning de base qui leur permet d’effectuer leur 75 cours minimaux en trois ans. Libre ensuite à chacun d’y rajouter des matières.
« Cela facilite les choses pour ceux qui ne sont pas forcément très indépendants. Et, plus simplement, cela évite les groupes de 50 à 70 élèves. »
Car parfois, le choix des cours se fait sur des critères tout simplement… horaires : « Les cours entre 10h et 14h ont toujours le plus de succès », explique le proviseur en souriant. « C’est humain, certes, mais pas gérable ! ».
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