La Finlande réussissant avec 5 millions d’habitants, nous avions donc tendance à penser que la mauvaise place de la France était à chercher du côté de ses 60 millions d’habitants. Or, le Japon réussit avec 127 millions d’habitants. Nous devions donc nous tourner vers une autre hypothèse. Peut-être du côté de la bonne réussite économique ; le Japon avec ses 127 millions d’habitants est le 1er pays au monde en ce qui concerne le revenu par habitant. L’émulation et la motivation jouent, même si cela ne suffit pas et même si cette motivation peut se retourner contre elle-même lorsque les conditions économiques ne sont plus aussi bonnes (le taux de chômage est passé de 2% en 77 à 5,4 en 2002). C’est une crainte qui habite parents et professeurs japonais, soucieux d’une réussite scolaire garante de réussite sociale.
Fortes de nos deux expériences, nous pouvons commencer par rapprocher le Japon et la Finlande et les opposer à la France sur certains points : il n’y a pas de redoublement, pas de différenciation, pas de sanction, pas de sélection jusqu’à la dernière année de ce que nous nommerions le collège, tous les élèves ont alors 15 ans. Il n’y a pas d’inspecteur, pas de surveillant. Et même, au Japon, il n’y a pas de personnel de service, le ménage étant fait par les élèves et les professeurs, voire le directeur. Il n’y a parfois pas non plus de réfectoire, les repas sont pris en classe, apportés par les élèves ou fournis par l’école. Les élèves nettoient ensuite. Ceci développe un sens de la collectivité, un esprit de camaraderie entre les élèves et entre la classe et le professeur qui joue ainsi un rôle éducatif.
Pendant ces premières années d’école, l’accent est mis sur ce que nous appellerions la « socialisation », ce que les Japonais nomment « l’harmonie », (nous aurons l’occasion d’y revenir), sur l’intégration des élèves dans le système éducatif, dans le groupe, plus que sur les apprentissages qui doivent découler d’une bonne intégration. En Finlande, c’est la « psychologie » qui passe avant les apprentissages, un élève doit se sentir à l’école comme chez lui. Dans les deux pays il y a un réel souci d’égalité des chances, en Finlande avec l’idée que chacun doit trouver sa place dans l’école, au Japon avec l’idée que tous sont égaux naturellement et doivent pouvoir réussir. Plutôt que de pointer les difficultés, on s’accordera à montrer les possibilités et les points positifs de chaque élève. Au Japon en particulier, le maître fait confiance au groupe pour que l’élève en détresse se reprenne. Même et surtout en cas de conflit physique, de violence, l’ « harmonie » doit résulter, l’élève s’il « cherche » le groupe va le trouver, le maître n’intervient pas. Il fait confiance au bon sens naturel de l’élève. Tant qu’il y a un problème dans la classe, l’harmonie n’est pas trouvée et le groupe y travaillera. Nous avons vécu une petite expérience de ce type à l’école primaire de Gyosey, « L’Etoile du matin » : un élève n’ayant pas réussi à prononcer la phrase d’accueil en français correct, toute la classe a d’abord ri, puis l’élève a eu honte (haji) et a pleuré, toute la classe lui a alors fait la leçon, gentiment, comme l’aurait fait un parent, riant de ses pleurs et lui disant que ce n’était pas grave. Le maître a gardé son sourire imperturbable, nous prenant à témoin de la bonne « harmonie » de son groupe.
Une pratique diffère de la Finlande et de la France : le port de l’uniforme. Cela est d’abord séduisant et émouvant : la petite fille avec son chapeau et son col marin, le petit garçon tout de noir vêtu, avec sa casquette et ses boutons dorés ont l’air de petits hommes et de petites femmes sérieux et le nombre accroît encore ce sentiment. Néanmoins, après coup et en y réfléchissant, un trouble fait surface : d’où nous vient cette émotion ? Ne retrouvons-nous pas, dans cette importation du modèle prussien, les bons vieux phantasmes de l’école élitiste occidentale, celle dont nous aimons à croire qu’elle a « vécu » (sauf dans certaines écoles privées catholiques) ? Rien de japonais dans cet habit pourtant obligatoire à l’école primaire et au collège. Et les arguments avancés pour le justifier sont plutôt du type « Harry Potter » : s’identifier à sa communauté, défendre les couleurs de l’établissement, avoir très vite des repères, une certaine égalité. C’est pour nous archaïque même si nous pouvons tomber dans le piège de l’esthétique. Le port de ces uniformes va d’ailleurs de pair avec une absence de mixité de laquelle la fille ne sort pas gagnante sauf peut-être devant les machines à sous...
Le Japon et la Finlande se rapprochent encore, comparés à la France, au sujet du baccalauréat : en Finlande il a une importance psychologique mais pas administrative puisqu’il faut passer un concours très difficile pour entrer à l’université, soit directement après le bac, soit en le préparant pendant un ou deux ans. Au Japon il n’existe carrément pas et les trois années passées au lycée, de 15 à 18 ans, servent à se mettre au niveau du concours d’entrée à l’université. Cette sélection commence à se faire sentir dès le collège car certains lycées préparent bien d’autres moins et il faut donc beaucoup travailler pour pouvoir entrer dans ces lycées au moyen d’un examen. C’est là que le bât blesse, tout le beau travail d’harmonisation qui est fait et qui est une réussite pendant les six années de primaire et les trois années de collège conduit à une compétition finale qui est strictement individuelle, surtout en cas de déclin économique, quand il n’y a pas de place pour tout le monde. Les grandes entreprises recrutent directement auprès des très bonnes universités, les parents le savent et veulent le meilleur pour leur enfant, le stress commence donc au collège voire avant et les cours privés, les juku, sont une véritable industrie. Peut-on dire que la même chose existe chez nous mais de manière plus feutrée, moins nationalisée ? Les écoles privées huppées mènent aux grandes écoles qui conduisent aux multinationales. La différence avec le Japon c’est que les familles défavorisées ne sont pas au courant. C’est pourquoi le modèle finlandais paraît plus juste, dans l’intention qu’il a de trouver une place pour chacun et d’avoir instauré un système avec passerelles et un enseignement professionnel de qualité et surtout une formation continue gratuite, chacun pouvant reprendre des études quand il veut. Au Japon, la peur de l’échec grandit avec l’ambition et « l’enfer des concours ».
De fait l’absentéisme s’accroît et la violence, ce qui fait craindre le pire aux parents et aux enseignants. Néanmoins, de plus en plus d’élèves accédant au niveau supérieur (lycée), le système propose un éventail de possibilités qui devrait permettre à tous de trouver une voie pour réussir. Au lycée Inagahuen, qui nous a très cordialement reçus, nous avons pu assister à un certain nombre de cours obligatoires.
L’enseignement ménager par exemple. Mais l’enseignement professionnel n’est pas très prisé des élèves ; la filière est tombée de 40 % dans les annnées 1970 à 23 % maintenant. Ceci est dû à l’élévation économique des ménages, les mères connaissent le système et veulent le meilleur pour leur enfant. Cet accroissement du niveau de vie a entraîné une plus grande homogénéité des élèves et ceci associé à un programme national standard obligatoire et à une très grande confiance de la part des maîtres font du primaire et du collège une école réussie. Et cela dans des classes que nous dirions « surchargées » à quarante voire quarante-cinq élèves. Mais cela ne suffit pas encore pour entrer dans un très bon lycée, autorisant l’entrée dans une très bonne université, c’est pourquoi, pour éviter la filière professionnelle ou le lycée de basse catégorie ou l’université payante (1000 à 1500 euros mensuels), les élèves prennent des cours particuliers très coûteux et le parascolaire explose. Il faut ajouter que, comme en Finlande, il n’y a pratiquement pas d’immigration et que, contrairement à la Finlande, les langues (autres que l’anglais) ne sont pas maîtrisées ou pas autant qu’il le faudrait, malgré quelques efforts en ce sens. | Les niveaux de scolarité au Japon |  |
Ecole maternelle : 2 à 5 ans (non obligatoire, privée et publique)) Ecole primaire : 6 à 11 ans (6 ans, obligatoire, quasiment pas de privé) Ecole moyenne (collège) : de 12 à 14 ans (3 ans, obligatoire, quasiment pas de privé) Aucun redoublement, aucune sélection, les élèves ont donc tous le même âge dans les classes dans lesquelles ils restent souvent deux ans avec le même professeur. Pas d’illettrisme. Ecole supérieure (lycée) : de 15 à 18 (3 ans, non obligatoire, mais fréquentée à 97 %, privée et publique) Université : 4 années avant le 1er diplôme, à l’issue desquelles le travail est souvent assuré (salaryman…) (privée et publique)
1°) Ecole maternelle :
Elles ne sont pas obligatoires et sont pour moitié publiques et privées. Mais les écoles privées ne sont pas nécessairement religieuses, les crèches d’entreprises ou d’université ont beaucoup de succès. Elles sont fréquentées à 43 % par les enfants de 3 ans et à 90 % par les enfants de 4 et de 5 ans. Au Japon les enfants sont rois, une grande attention leur est accordée, faite d’indulgence et de soutien (l’amae). Bien souvent la mère arrête ses études pour les élever donc elle est très présente à l’école avec qui elle collabore bien souvent. L’école maternelle a pour but de faire passer les enfants d’un milieu très bienveillant et très protégé à un milieu scolaire dans lequel ils doivent « se trouver harmonieusement ». Les apprentissages ne sont donc pas privilégiés, on y manipule et l’on s’y exerce à l’art du pliage (origami). Le maître intervient peu, il laisse faire et plus les enfants sont nombreux mieux c’est car de la différence va naître l’harmonie et le respect du matériel, de plus, une classe avec peu d’élèves paraît triste aux parents. La notion d’autorité n’est, à ce stade (mais c’est vrai de tous les stades) pas bien vue, il faut laisser l’enfant s’exprimer et prendre conscience au contact des autres de ses limites (même physiquement). A la fin de la maternelle l’enfant saura peu lire et peu compter mais ce n’est pas l’objectif. Par contre il aura déjà fait connaissance avec la notion de groupe et de responsabilité et avec les « routines », réunions, rassemblements, débats, rituels et cérémonies, qui sont indiscutables.
2°) Ecole primaire :
Elle est obligatoire et fait l’objet d’une mesure de carte scolaire. Il n’y a quasiment pas d’école privée (1%,) tout y est national et avec un programme unique. Elle est sous la responsabilité du département et des communes, des commissions se chargent du fonctionnement des établissements et du recrutement des professeurs (après 4 années d’université). Les manuels sont fournis et laissés aux élèves. Il y a un directeur, un sous-directeur et les professeurs polyvalents plus quelques professeurs spécialisés (art, musique et art ménager ou langue, parfois). Bien souvent il n’y a pas de cantine, pas de personnel de service, sauf exception comme à Gyosey où nous avons, très gentiment, été invités à déjeuner.
L’année scolaire dure 240 jours, il y a sept semaines de vacances en été, 15 jours en hiver et 15 jours au printemps. L’école reste ouverte pendant les vacances, il y a des terrains de sport et des piscines (80% des écoles en sont équipées) que les élèves fréquentent avec assiduité. Les professeurs se relaient pour être « moniteurs ». Les élèves ont des périodes de cours de 45 minutes et des interclasses qui leur laissent le temps de faire du sport. Ils travaillent tous les jours de la semaine à partir de 8h30 et le samedi matin. L’après-midi après une période de cours ils font le ménage, ont une réunion et rentrent chez eux vers 16 heures. Les professeurs restent jusqu’à 17 heures. Ils doivent 18 heures par semaine mais se relaient pour assurer les permanences pendant les vacances et assistent à beaucoup de réunions. Toutes les écoles ont une association « parents-enseignants » avec inscription obligatoire, il y a beaucoup de portes ouvertes pendant lesquelles les parents viennent voir fonctionner les cours et tâcher d’être rassurés par les enseignants au sujet de leur enfant. De nombreux liens existent entre l’école et la famille, carnet de correspondance, journal de classe, journal d’école, le téléphone. Les maîtres vont, au début de l’année prendre connaissance de la famille de l’enfant chez lui.
Tout ceci accroît la charge éducative de l’enseignant qui de ce fait est plus qu’un simple instructeur répétiteur, ce qui est palpable dans la salle des professeurs…
Jusqu’à la fin de la 3ème année, les enseignements à l’école primaire comptent toujours moins que la bonne intégration dans la communauté, ils en sont au contraire un résultat. Si l’enfant se développe bien dans l’école il apprendra bien. Beaucoup de cérémonies et de fêtes ponctuent les étapes de ce développement et de ces passages auxquelles les parents participent activement. Les « routines », c’est-à-dire les incontournables, réunions, bilans, annonces, se multiplient et les élèves en les appliquant assimilent les valeurs japonaises d’effort, de responsabilité et en particulier celles selon lesquelles on peut toujours faire mieux (« C’est très bien mais… »). A partir de la 4ème année il faut ajouter les clubs, de musique, de sport, de jeux, gérés là encore par l’enseignant et très importants au Japon. L’esprit d’équipe mais aussi de compétition s’y développe et tous y participent, y croient. Comme aux Etats-Unis. En 5ème année il y a la classe verte et en 6ème année le voyage scolaire qui marque la transition avec le collège (qu’on retrouve le film d’Ozu, « Il était un père »…). Toutes ces activités ne sont pas facultatives mais constituent un art de vivre qui demande à l’enfant de donner le meilleur de lui-même et développe son endurance. L’enfant au japon ne peut pas être « désoeuvré ». Au niveau des apprentissages, pas de sanction mais des encouragements à l’effort. On y manipule encore beaucoup et on va à l’abstrait en passant par le concret. On expérimente avant d’apprendre par cœur. Les élèves sortent de l’école primaire avec un grand sens de l’intégration au groupe, une bonne culture générale, des connaissances solides en sciences, une bonne maîtrise de la langue (dont la difficulté est propre à développer attention et rigueur) et une bonne connaissance du Japon, ils connaissent la musique et pratiquent les arts qui resteront obligatoires jusqu’au lycée.
Le collège :
Toujours pas de filière, ni de redoublement, ni d’illettrisme, mais la pression commence. Il y a un enseignant par discipline et un professeur a la charge de sa classe pendant deux ou trois ans et la tâche difficile d’orienter ses élèves. Or tous veulent aller dans les meilleurs endroits et tous ne pourront pas. Par ailleurs on leur demande de plus en plus d’autonomie et le professeur croulant sous les réunions et les tâches administratives ne peut les aider individuellement. Il y a les mêmes périodes de cours qu’en primaire sauf qu’elles durent 50 minutes et les mêmes interclasses sportives. Les professeurs doivent 14 heures mais restent jusqu’à 17 heures et plus. Il y a toujours les cérémonies, les clubs, les rencontres sportives, les fêtes et les parents sont toujours aussi présents. Après 15 heures l’école se transforme en centre d’activités sportives et culturelles. Au collège les cours sont magistraux et on estime que l’élève peut se prendre en charge. Il y a beaucoup de disciplines et le programme est bien rempli. Des contrôles sont bimestriels sur trois jours. Les résultats sont très importants car ils figureront dans le contrôle continu qui comptera pour l’entrée au lycée. La pression monte, le parascolaire et les cours particuliers se développent et les élèves se soumettent à des tests d’évaluation privés très onéreux pour savoir s’ils sont au niveau. A la fin de la seconde année, l’élève doit composer son plan d’orientation à l’aide de son professeur responsable. Le professionnel étant mal perçu, tous voudraient aller au lycée. La gamme va d’établissements qui ouvrent sur un cycle universitaire court de deux ans, en général réservé aux filles, à une université réputée qui assure un recrutement dans le monde du travail. La concurrence est rude, les parents sont prêts à tout et les enseignants ont fort à faire.
Ce cycle marque le fin des études obligatoires et gratuites. L’élève a 15 ans.
3°) Les lycées
Non obligatoires ils sont néanmoins fréquentés à 97 %. Le lycée Inagakuen dans lequel nous avons été reçus avec beaucoup d’égards, (drapeau français hissé), a été conçu pour faire face à cette forte demande de scolarisation de la part des 15-18 ans. Trois mille places et une forte diversification des disciplines pour permettre à chacun de trouver sa voie. Il y a au lycée 4 périodes de 50 minutes le matin et deux l’après-midi, on y travaille le samedi et on y assiste à des cérémonies, des rencontres, des fêtes, on participe à un club, si bien que la journée est longue, en particulier pour ceux du lycée visité qui draîne la population alentour. Les élèves partent à 6h30 de chez eux et rentrent à 20 h avec encore des devoirs à faire. Le ménage est toujours de rigueur et les classes à 40 ou 45 élèves. Les professeurs sont plutôt masculins, le pourcentage des femmes tombe à 22 %. Il n’y a plus de programme à l’année mais un nombre d’unités de valeurs à obtenir sur les trois années.
L’art et l’enseignement ménager sont toujours obligatoires. Les travaux des élèves sont valorisés et exposés. Ils décorent les bureaux administratifs ainsi que les couloirs et les halls .
Les disciplines enseignées sont celles qui permettront la réussite au concours d’entrée à l’université de son choix. Conclusion |  |
Les élèves japonais nous sont apparus très calmes, très bien élevés et très raffinés. Si les incivilités existent, elles sont peu apparentes. Bien sûr nous n’avons pas été sans rencontrer l’angoisse, ici ou là, de l’échec, du « décrochage » qui hante l’esprit des pédagogues et des parents. Les directeurs de deux établissements qui nous ont reçus, privé et public, nous ont fait part de la volonté de prendre des mesures plus autoritaires, par exemple, les deux nous ont dit qu’il était interdit de se teindre les cheveux, cela semblait avoir beaucoup d’importance. C’est qu’on ne sait pas à quoi attribuer ce décrochage : est-il dû à une trop grande pression de la part de la société ou à un manque d’autorité, à une dégradation de l’exigence ? S’est-on suffisamment interrogé sur l’absence des pères dans l’éducation, que les cours de morale ne peuvent pas toujours compenser ? Le problème n’est pas nouveau, OZU, en 1942 dans son très beau film « Il était un père » (présenté pour la première fois en France justement à notre retour du Japon) le pose déjà : un enseignant emmène ses élèves en voyage scolaire. C’est un très bon professeur et qui leur fait confiance. Malheureusement un élève se noie et ce professeur renonce à son métier : Ozu lui fait dire plusieurs fois qu’il n’a pas eu assez d’autorité et qu’il ne peut plus exercer une mission avec une telle responsabilité, malgré l’insistance de ses supérieurs et collègues qui lui demandent de reprendre ses fonctions. Il se consacrera à l’éducation de son fils qu’il ne rencontrera quasiment pas car il le confiera à l’institution, pour qu’il réussisse. Au moment ou père et fils peuvent enfin vivre ensemble, le fils étant marié, installé et le père âgé, ce dernier meure, et le film se termine, laissant planer comme un sentiment de culpabilité ; « La réussite mais à quel prix ? ». Tout ceci semble encore présent au Japon, le très difficile équilibre entre amour et exigence, tel qu’il se manifeste dans toute l’œuvre d’Ozu, le sens de la famille et de la responsabilité de l’éducation. Si les résultats sont si bons au Japon, dans le 1er et second degré, c’est donc dû pour une part à la bonne situation économique qui, ayant élevé le niveau de vie des ménages, a également élevé leurs exigences. Les familles sont très présentes et très attentives. C’est dû également à la simplicité du système,qui a su adapter et moderniser ses emprunts de l’ère Meidji à l’occident et en particulier à l’école française de Jules Ferry : pendant le temps d’école obligatoire, 1er et second degré (6 ans + 3 ans), l’école est la même pour tous, avec un programme élaboré et standardisé. C’est enfin dû à « l’harmonie », tradition quasi religieuse qui veut que toute vie soit une réincarnation et à ce titre respectable. Au respect des êtres et des choses s’ajoute l’exemplarité de sa propre vie (si l’on veut une bonne réincarnation, jusqu’à l’ultime). En dehors de quelques Lolitas et apprentis geishas, une vie exemplaire au Japon passe par de bonnes études et un bon travail. Ceci crée de la solidarité et de l’homogénité, que l’on retrouvera chez les adultes, dans la manière dont syndicats et patronat travaillent de concert. En France, ces trois éléments sont exactement à l’opposé : il y a des écarts phénoménaux de niveaux de vie et par conséquent les attentes et les exigences ne sont pas du tout les mêmes suivant la famille dans laquelle on se trouve. Les élèves de bonnes familles de Versailles vont dans des écoles privées huppées qui les conduiront dans d’excellentes Grandes Ecoles pour finir dans une grande multinationale. Ils auront un très bon salaire et seront très exigeants pour leurs enfants. Ils ont encore de beaux jours devant eux avant que ceux des zones prioritaires aient une idée de leurs privilèges mais aussi bien sûr et surtout du travail fourni et de la présence assidue des parents qui talonnent ces enfants. Ce n’est pas le coup d’éclat de « Science-po » pour attirer l’attention ; en extraire deux pour montrer qu’ils peuvent suivre, qui va changer quoi que ce soit. A cela il faut ajouter le flou artistique s’agissant des programmes et des filières, dont c’est à se demander si leur multiplicité ne va pas avec la volonté de maintenir dans l’ignorance cette partie de la population qui n’aura jamais accès aux Grandes Ecoles parce qu’elle se sera découragée avant : citons l’article d’Odon Valet : République et Fraternité (dans son livre « Petite grammaire de l’érotisme divin, Albin Michel 2005, pages 94-95) : «Les rites d’intégration ont disparu avec le conseil de révision et « le rendez-vous citoyen » est mort-né. Le baccalauréat pourrait en être la version civile car il semble ouvrir sur le monde. Mais le chômage de nombreux bacheliers ne permet plus de fédérer la jeunesse autour du culte d’un diplôme… L’école a remplacé l’armée comme lieu de passage obligatoire et la « classe » qui désignait l’appel des citoyens sous les armes a fini par nommer la convocation des élèves dans une même salle ou autour d’un même programme. Mais découpée en multiples sections ou options, en filières d’excellence et en modules dévalués, l’institution scolaire ne contribue guère à créer, parmi ses utilisateurs, le sentiment d’une commune appartenance. » En France, les élèves sont découragés avant d’avoir commencé (au double sens de cette expression). Pour beaucoup les études n’ont pas de sens et conduisent au chômage. Résultat, ce sont toujours les mêmes qui réussissent, les derniers chiffres le montrent : sur 32 % d’enfants d’ouvriers entrés en 6ème en 1995, 6 % sont en classes préparatoires en 2002 et sur 12 % d’enfants de cadres supérieurs, 42% sont en classes préparatoires aux Grandes Ecoles. Mieux encore, dès qu’une filière excellente devient populaire, les parents ayant enfin compris, elle est désertée des bons élèves et se reconstitue ailleurs (la classe d’Allemand, la terminale S…). A quoi il faut ajouter le goût historique du français pour l’indépendance. Chacun étant un sujet qu’il faut amener à l’autonomie, très vite son « choix » est respecté, ce qui revient souvent à un très grand désoeuvrement. A beaucoup de Français, élèves, professeurs, enseignants, l’école au Japon apparaîtra comme une vaste école privée à la mentalité « scout », soit le contraire de la personnalité, de l’identité, de la sacro sainte « liberté ». Le groupe pour le français, professeur ou élève, est un embrigadement et l’école, non seulement on peut en sortir mais on le doit… Ce n’est donc pas demain que les professeurs y resteront pendant les vacances… Pour lutter contre ce découragement, la Finlande a institué un seul bloc d’études, sans sélection et sans redoublement, appelé socle fondamental, du primaire au collège. Cela n’est possible que parce que, comme au Japon, il n’y a quasiment pas d’école privée dans le premier et le second degré ; en France, l’idée d’un socle commun de connaissances, dans la mesure où il devrait être adapté à tous, ferait fuir les familles vers le privé. L’inégalité perdure donc dans un pays qui a pour valeurs l’égalité, la fraternité et la liberté. Pour en finir avec les comparaisons, la Finlande semble avoir le mieux envisagé la prise en compte des inégalités. Au Japon, le système très égalitaire au départ, conduit à une compétition individuelle cruciale. En France règne la plus grande hypocrisie et une très grande inégalité ainsi qu’une grande solitude des élèves livrés à eux-mêmes. En Finlande, il semblerait que le système s’occupe de chacun, cherche à lui trouver une place pour réussir. Cela passe par le développement économique, par la revalorisation des filières technologiques et par la mise en place de moyens qui mettent les écoles en phase avec les réalités actuelles (langues et technologies). En France les élèves ont beaucoup de retard de ce point de vue, les écoles ne sont pas assez modernisées, les classes y sont vieillotes, les relations aux élèves trop autoritaires. Quand exceptionnellement une classe est équipée, cela est dû le plus souvent à la débrouillardise du maître. Terminons quand même par une note positive sur notre beau mais perfectible pays : la fille y tient toute sa place (mais elle l’a également en Finlande) et les immigrés y sont généreusement accueillis (5,5 % de la population totale en 2000 en France contre 1,7 en Finlande, 5% en moyenne en Europe et quasiment pas au Japon). Et un mot de philosophie : la question de la finalité de l’école ; dès l’instant que l’école apparaît comme un lieu de formation professionnelle, elle perd son sens, l’élève qui ne suit pas bien attend le moment où il sera enfin professionnel et il passe à côté de l’école. En Finlande pour lutter contre cela le primaire et le collège ont été scindés en un seul socle. C’est au terme de ce socle obligatoire que l’élève entrevoit un choix. La réussite de tous passe donc par une revalorisation de l’école pour elle-même. Elle passe par une réflexion, toujours à poursuivre, sur ses enjeux, qui prend le risque de la pensée comparative, loin des enfermements puristes, en apprenant de l’autre, ici du Japon - par exemple : comment soutenir les plus faibles, comment travailler en profondeur à l’autonomie sans pourfendre la tradition, comment concilier le respect de l’héritage et l’hyper modernité, comment mettre en tension les savoirs scolaires et la culture en train de se faire ?
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