« Et cornichons ! », souffle Pirjo, la doyenne des auxiliaires de puériculture du päiväkoti Haukka, l’une des crèches de la ville d’Helsinki (littéralement, « päiväkoti » signifie « maison de jour »).
Chacun reçoit son assiette: beaucoup pour Alvar, peu pour Luca, en fonction de l’appétit de chacun. Les aides du jour récitent un poème et le déjeuner commence tandis que les discussions s’envolent. Comme la majorité des Finlandais de 5 ans, Aleksi, Alvar et leurs camarades passent la journée à l’extérieur de chez eux, gardés pour l’essentiel dans des structures publiques, en attendant le début de l’école, à 7 ans. « Nos jumeaux ont commencé le päiväkoti à 14 mois, se rappelle Taru, maman de Alvar et Viola, 5 ans et demi. Au début, je me sentais coupable de les y laisser parce qu’ils étaient jeunes mais aujourd’hui, je pense que c’est un très bon endroit pour eux. »
Pour éviter les journées à rallonge, ces parents-là ont une organisation d’enfer : « Si l’un de nous les amène, l’autre va les chercher, et vice-versa. Si c’est le même qui fait à la fois l’équipe du matin et celle du soir, les enfants sont très contrariés ! »
L’objectif semble être, davantage qu’en France, de limiter, pour les petits, la longueur des journées loin des parents. « J’ai gardé Kaius jusqu’à un an et demi, explique Malla, sa mère, puis il est allé quelques heures par jour avec une « puistotäti » (une « marraine de parc ») avant de commencer la crèche, à 3 ans et demi. Même aujourd’hui, nous essayons de raccourcir ses journées là-bas parce qu’il a été souvent malade. »
Cela mis à part, les enfants finlandais ont, peu ou prou, le même rythme que les petits Français : Alvar et sa sœur se réveillent entre 7 et 8 heures et le petit Kaius ouvre l’œil à 7 heures, « très ponctuel », s’amuse sa mère. Le petit déjeuner se prend en famille, aussi tranquillement que le permet l’emploi du temps des parents, puis commence la journée à la crèche, autour de 9-10 heures le matin. Le rythme est assez souple dans l’ensemble. C’est sans doute parce que « les parents finlandais prennent particulièrement à cœur le temps passé en famille, note Sara, maman d’Aleksi, 5 ans et demi, et Laura, 2 ans. Chez nous, c’est moi qui les amène le matin parce que je commence tard et mon mari va les chercher vers 16h30 ».
| Longue journée |  |
Au päiväkoti, les plus matinaux arrivent à 7h30. « Nous prenons avec eux du porridge à 8h, pour le petit-déjeuner, en attendant les autres, entre 9 et 10 heures », précise Heli, elle aussi auxiliaire de puériculture au päiväkoti Haukka. Les enfants sortent chaque matin pour une heure sauf s’il pleut ou vente excessivement ou que la température descend en dessous de -15°C. Equipés de bottes fourrées, de combinaisons imperméables et de cagoules en laine bien plus adaptées aux jeux en extérieur que les manteaux citadins des enfants français, les petits Finlandais peuvent braver tous les temps. « Ici, nous avons l’obsession de leur faire prendre l’air, insiste Sara. Les parents y accordent une telle importance que le personnel de la crèche s’excuse quand les petits n’ont pas pu sortir ! »
En hiver, ils apprennent avant tout le patin à glace, histoire d’être à la hauteur de leurs aînés lorsque commencera l’école. Ils font aussi de la luge, notamment, et après une heure à l’extérieur, le plus souvent dans un jardin voisin, « ils étudient un peu de mathématiques ainsi que la langue maternelle, explique Heli. Nous veillons à équilibrer cela avec le jeu. » Rien d’académique dans cet enseignement, bien sûr : « Ils étudient une lettre à la fois et mon fils trouve ça un peu lent, ajoute Sara. Mais j’apprécie que ça ne soit pas compétitif parce que les activités scolaires ne sont pas le but du päiväkoti. Cela ne me gêne pas d’attendre qu’il ait 7 ans pour commencer l’école ! »
Depuis 2000, les enfants de 6 ans ont toutefois la possibilité de faire un apprentissage préscolaire de 1 an. 96% d’entre eux suivent cet enseignement, « qui reste optionnel parce que les parents ne souhaitent pas que l’école commence dès 6 ans, explique Tarja Kahiluoto, chef de secteur au département pour la Famille et les Affaires sociales du ministère des Affaires sociales et de la Santé. C’est une vieille tradition, qui repose sur le fait que les enfants devaient être assez grands pour parcourir seuls les kilomètres séparant leur maison de l’école. Pour le moment, il n’est pas question d’avancer l’âge de l’école obligatoire mais cet enseignement préscolaire nous permet de voir ce que ça donne. » Une chose est sûre : en Finlande, on semble à tout prix vouloir laisser aux enfants le temps de leur enfance, au lieu de les pousser inconsidérément. Malla note ainsi que « à 4 ans, mon fils Kaius avait envie de lire mais aujourd’hui, ça ne l’intéresse plus. On m’a bien dit ne pas le pousser, que ça viendrait en son temps. »
Après les quelques exercices arrive l’heure du déjeuner, à 11h30, en compagnie des adultes qui essaient de « donner le bon exemple », plaisante Heli. Les petits se reposent ensuite pendant une heure, allongés sur des matelas en écoutant une histoire –ceux qui le souhaitent dorment. Il y a bien quelques réfractaires « mais certains ont des journées si longues ici qu’il leur faut une pause et nous ne leur laissons pas le choix », insiste Heli. Les enfants jouent encore un peu à l’intérieur avant de sortir à nouveau. « En ce moment, c’est Star Wars qui leur plaît », commente Heli tandis que Alvar, Aleksi et quelques autres lancent en l’air des jouets en bois en émettant des bruits supersoniques. « C’est ce genre de jeu qui les intéresse à 5 ans et moins après. » Un coup part, Heli se lève tranquillement pour parler avec les deux bagarreurs, les amener à s’excuser. Dans la pièce à côté, les filles jouent à la corde à sauter, attendant sagement leur tour.
En début d’après-midi, les enfants avalent un petit goûter puis sortent jusqu’à la fin de leur journée de crèche, aux alentours de 17 heures. Cela suppose que les parents sortent bien moins tard du travail qu’en France, sans pour autant commencer vraiment plus tôt. Du reste, « beaucoup de femmes travaillent à 80% jusqu’à ce que leur plus jeune enfant ait 8 ans », souligne Sara.
Taru poursuit : « Nous somme rarement tous les 2 à la maison en même temps que les enfants mais l’un de nous sort assez tôt pour aller les chercher et dès que je le pourrai, je travaillerai moins. » De retour à la maison, ses deux enfants, Alvar et Viola regardent à la télé Pikku Kananen, un vieux dessin animé, « histoire de se délasser un peu après l’activité du päiväkoti, ajoute leur maman. Ils reçoivent parfois un copain ou vont chez lui puis nous dînons ensemble vers 18 heures, ce qui leur laisse le temps de jouer un peu avant la douche. Ils prennent encore un petit yaourt et vont au lit vers 21 heures. »
Du côté des activités, la petite Viola, par exemple, fait de la danse une fois par semaine « mais rien de très sérieux, seulement des mouvements de base, souligne sa maman. Alvar s’était mis au Kantele –un instrument traditionnel à 5 cordes, proche de la cithare- mais c’était après la journée de crèche et, c’était trop pour lui. Je regrette mais je crois qu’il vaut mieux écouter ce dont les enfants ont besoin ! Nous allons quand même essayer la natation un soir par semaine. Ils sont très enthousiastes mais c’est un vrai effort et j’espère qu’ils seront suffisamment motivés ! »
D’aucuns trouvent que la vie de leurs enfants diffère assez de celle qu’ils avaient, eux, à 5 ans, « parce qu’à l’époque, il était plus courant d’avoir une aide à la maison pour s’occuper de nous, et aussi parce que le rythme de la vie était plus calme », souligne Taru. « Et quand j’étais petite, on ne connaissait pas cette surconsommation de jouets, s’agace Malla. Kaius demande des choses sans arrêt, parce que les copains en parlent, parce que la télé en parle, et il faut chaque jour répéter la même chose… »
Ombres au tableau
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Les choses ont un peu changé, mais dans l’ensemble, les parents Finlandais les plus enveloppants reconnaissent le caractère irremplaçable du päiväkoti. « Il leur apprend à être ensemble, à évoluer avec les autres, à respecter les règles du jeu, insiste Sara. Il ne s’agit pas d’acquérir un savoir scolaire, c’est trop tôt pour cela, mais de développer des aptitudes sociales. » C’est aussi un moyen, pour les enfants, d’essayer toutes sortes d’activités « que je n’aurais pas la patience de faire à la maison », ajoute cette maman : à Haukka, les petits pensionnaires font de la gymnastique et de la musique une fois par semaine, dessinent ou bricolent autant que possible, vont parfois au théâtre ou au musée : « Nous avons vu des tableaux représentant Jésus qui les ont beaucoup intéressés car certains y croient, d’autres pas », indique Heli.
Autre point fort salué par les parents : le dialogue. « Deux fois par an, précise Taru, nous avons un rendez-vous avec la personne qui s’occupe de nos enfants au päiväkoti, pour parler d’eux, de nos attentes, et le personnel est toujours disponible en cas de problème. » Il y a bien quelques frictions, comme lorsque « les parents ne comprennent pas l’enjeu d’une situation, note Heli, mais lorsqu’il y a un conflit de règles, ils savent que nous devons avoir une règle pour le groupe et non pour chaque enfant. »
Les structures existantes semblent adaptées aux attentes des parents : il existe entre 2500 et 3000 päiväkoti, gérés en majorité par les municipalités (seuls 3,5% des enfants de 0 à 6 ans sont en jardin d’enfant privé). A cela s’ajoutent les crèches familiales municipales, les crèches familiales privées et les gardes d’enfants à domicile. 73% des petits Finlandais de 5 ans vont au päiväkoti. « Les parents peuvent choisir ce qu’ils veulent pour leurs enfants : structure publique ou privée, garde à la maison, congé parental, poursuit Tarja Kahiluoto. Toutefois, ils voudraient que nous améliorions la formation de nos éducateurs, amenés à faire face à de nouvelles demandes : nous accueillons davantage d’enfants avec des besoins spécifiques, comme les enfants d’immigrants, et notre travail suppose une collaboration plus étroite qu’autrefois avec les parents. La formation est aussi critiquée parce qu’elle est trop généraliste- c’est presque la même pour les auxiliaires de puériculture que pour les personnes travaillant auprès des personnes âgées ou handicapées ! »
Autre problème, le manque d’argent qui amène « de nombreux päiväkoti à avoir des groupes d’enfants bien trop grands et du personnel qui change sans arrêt », affirme la maman de Kaius. L’auxiliaire de puériculture Heli ajoute : « les budgets se rétrécissent ; c’est difficile de travailler en faisant des économies. » Certains parents se plaignent d’un manque de structures, en dépit du droit de chaque enfant d’avoir, dans un délai de 4 mois, une place en crèche si ses parents en font la demande (depuis 1990 pour les moins de 3 ans et depuis 1996 pour tous les enfants de moins de 7 ans). Il est parfois difficile, en effet, de trouver où confier son enfant à une distance raisonnable de son domicile. « Il y a une grande différence d’une ville à l’autre, insiste Tarja Kahiluoto.
La moitié des municipalités finlandaises n’ont pas les moyens d’ouvrir des päiväkoti et ne proposent que des crèches familiales (une assistante maternelle prend en charge à son domicile 4 enfants à temps plein et un 5e à mi-temps). De plus, nous trouvons de moins en moins de personnel qualifié pour les crèches, surtout pour les établissements suédophones. » La Finlande a 2 langues officielles, le finnois et le suédois, et doit offrir la possibilité aux parents de donner un encadrement à leurs enfants dans la langue qu’ils souhaitent. La même obligation vaut vis-à-vis des Sames dans les régions concernées. « Les personnes qui suivent la formation destinée aux auxiliaires de puériculture choisissent souvent de la poursuivre, pour travailler dans des écoles au lieu des crèches, poursuit Tarja Kahiluoto : les journées y sont moins longues, les salaires, plus confortables, et l’année scolaire, plus courte. Les municipalités veulent aussi que les päiväkoti fonctionnent avec le minimum de personnel autorisé par la loi (au-delà de 5 ans, un adulte pour 7 enfants). » En dépit d’un système bien rôdé, le manque de moyens commence ainsi à génèrer quelques problèmes...
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