Ils ne sont pourtant pas les plus mal lotis, en Europe notamment : en moyenne, le budget mensuel de ceux qui vivent sans l’aide de leurs parents atteint 1115€ (970€ pour les filles contre 1330€ pour les garçons), contre 670€ pour leurs homologues français !
« Je sais comment ça se passe dans d’autres pays et ici, on ne réalise pas bien la chance qu’on a, insiste Karoliina Nurminen, étudiante en gestion. A l’étranger, mes amis trouvent que c’est incroyable qu’on reçoive autant ! Et puis nous sommes jeunes, flexibles, nous pouvons quand même travailler à temps partiel pour avoir un peu plus d’argent. »
Du reste, 65% des étudiants finlandais arrondissent leurs fins de mois avec un job en parallèle. « C’est très commun de travailler en même temps que les études, d’autant qu’on a le temps ! », estime Katri Hanski, étudiante en espagnol.
Les jeunes Finlandais ont pourtant à leur disposition un arsenal de mesures de soutien financier calculé pour leur permettre de vivre décemment : ils peuvent recevoir jusqu’à 738€ d’aides par mois. Ces mesures sont destinées aussi bien aux 170 000 élèves d’universités (Yliopisto) qu’aux 140 800 étudiants des écoles supérieures professionnalisées (Ammattikorkeakoulu ou AMK). Elles comportent trois volets : une bourse d’études, une aide au logement, et un prêt bancaire garanti par l’Etat. | Un soutien financier en trois volets |  |
1- L’aide financière (660 millions d’euros au total pour 2005) est distribuée par la Sécurité sociale finlandaise, Kela, en coopération avec les AMK et les universités. Elle comprend au moins une bourse, de 259€ maximum par mois. 50% des étudiants d’université et 60% des étudiants d’AMK y ont droit.
« Cela dépend de leurs revenus, qui sont la seule chose que l’on vérifie, note Leena Koskinen, chargée de l’aide financière pour les étudiants au Ministère finlandais de l’Education. Tous peuvent y prétendre mais s’ils ont gagné davantage que déclaré, ils devront rembourser après coup. »
Pour garder le bénéfice de la bourse, les étudiants ont devant eux 55 mois pour se diplômer, « qu’ils peuvent fractionner à loisir, si bien que certains étudient pendant 10 ans », se désole Leena Koskinen. Si, à côté de cette bourse, ils gagnent plus de 500€ les mois où ils en bénéficient et plus de 1500€ les mois où ils ne l’utilisent pas, la bourse leur est retirée. Garde-fou raisonnable, mais qui en irrite plus d’un.
« Le système est un peu pervers, juge Karoliina Nurminen : même si l’on étudie bien, on n’a plus droit à rien si l’on gagne trop. La bourse est un peu juste pour vivre et je n’ai jamais pu travailler autant que je le voulais en plus de mes études. Mieux vaudrait sanctionner les mauvais élèves ! De même, une de mes amies, étudiante en droit, a voulu travailler dans un cabinet juridique pour acquérir une expérience professionnelle. Elle n’a eu droit à aucun soutien financier de Kela. »
2- A cette bourse peut s’ajouter une aide pour le logement, échelonnée de 27€ à 200€ (210€ si l’on étudie à l’étranger –ce qui concerne 16%x des étudiants) selon le loyer, dont elle est supposée couvrir 80% en deçà de 250€ (le loyer moyen des appartements d’étudiants s’élève à 260€). Cette aide bénéficie à plus de 60% de la population estudiantine.
3- Le troisième volet de l’aide financière est le prêt garanti par l’Etat, réévalué à l’automne 2005 pour atteindre 300€ par mois (440€ pour les étudiants finlandais inscrits à l’étranger). Les termes en sont négociés entre l’étudiant et la banque, et le remboursement doit le plus souvent s’achever à l’issue d’une durée double de celle des études.
Pour 2005, l’Etat a garanti un montant total de 1,3 milliards d’euros, le montant moyen du prêt étant de 5 700€ pour un diplômé d’AMK et de 6 400€ pour un étudiant diplômé à l’université. 40% seulement des étudiants boursiers souscrivent le prêt chaque année car bien souvent, ils craignent de « payer à 40 ans ce qu’ils auront fait à 20 ans », explique Katri Hanski. Pourtant, « les conditions sont très souples et les prêts sont remboursés correctement dans l’ensemble, souligne Leena Koskinen. Or le montant de la bourse est insuffisant pour vivre, donc il leur faut travailler à côté et ils n’étudient pas aussi efficacement qu’ils le pourraient, c’est un cercle vicieux... »
Une dernière mesure d’aide financière a été introduite en 2005, sous forme d’une remise d’impôts accordée aux étudiants qui souscrivent un prêt et se diplôment en 7 ans maximum. Cette remise est calculée pour le montant restant de l’emprunt dépassant 2 500€ à l’issue des études. | Tarifs préférentiels |  |
« Dans l’ensemble, cette aide est suffisante pour vivre mais les étudiants, bien sûr, trouvent que c’est trop peu », conclut Leena Koskinen. Pourtant, aucun étudiant finlandais n’est jamais obligé de jeûner, faute de ressources, comme c’est parfois le cas pour leurs homologues français.
« Si l’on compare avec mon pays, les étudiants sont très favorisés, commente Leonardo Albarran, jeune Espagnol qui entame à Helsinki sa 2e année d’études en ingénierie des télécommunications : les appartements pour étudiants sont très bon marché, les repas au resto U ne coûtent que 2,35€ et la carte étudiant donne droit à de nombreuses réductions, notamment sur les transports publics ou le train. Il y a, enfin, l’accès gratuit au système de soins. »
Fondé en 1954 par le syndicat national des étudiants finlandais, SYL, le système de soin estudiantin, l’Ylioppilaiden terveydenhuoltosäätiö, ou YTHS, couvre aujourd’hui tous les étudiants des universités finlandaises, dans 16 villes différentes. Une fois acquittée la cotisation annuelle modique à l’YHTS (31,62€), et moyennant un forfait de 1 à 6 euros par consultation, l’étudiant a accès à de la médecine préventive, des soins médicaux, dentaires et psychologiques pris en charge par Kela. Pour des raisons historiques, les étudiants d’AMK ne sont pas pris en charge par cet YHTS et se font soigner par le système public de soins.
Tout est fait, en somme, pour inciter les étudiants à se consacrer pleinement à leur formation. La Finlande souhaite en effet raccourcir le cursus, dont la durée est parmi les plus longues de la zone OCDE : en moyenne, les études, qui ne commencent pas avant 23 ans, s’étirent jusqu’à 27 ans pour un mastère ! Ce retard pris au démarrage s’explique notamment par le fait que 42% des étudiants ont eu une expérience professionnelle avant de se lancer d’intégrer l’enseignement supérieur. Il se poursuit, ensuite, avec cette tenace habitude d’arrondir les fins de mois…
| Une formation pratique systématique |  |
Depuis le lancement du processus de Bologne, en 1999, sur l’harmonisation des systèmes d’études européens, la Finlande a dû procéder à quelques adaptations majeures. Il y a eu tout d’abord l’intégration du système ECTS (European Credit Transfer System), puis celle du “ 3-5-8 ” relatif aux diplômes de l’enseignement supérieur (licence, mastère, doctorat), qui a entraîné une révision des programmes d’enseignement. Enfin, ce processus a instauré l’obligation d’insérer dans le cursus une formation pratique.
« Notre Université a intégré cette obligation en 2005, note Merja Enkovaara-Pälvi, agent de planification et conseillère d’orientation professionnelle à l’Université de Helsinki. Désormais, à tous les niveaux, les formations doivent inclure une orientation professionnelle (työelämäorientatio) ». Pour une licence, cela représente 3 crédits ECTS, soit 3 fois 27 heures de formation, théorique ou pratique.
« D’anciens étudiants peuvent par exemple venir partager leur expérience professionnelle, ou nous aidons les étudiants à se projeter dans leur avenir professionnel, à élaborer un CV », indique la conseillère. Quant à la pratique, elle repose sur des stages, et notamment sur un certain nombre d’« internats » financés par l’Université au sein de l’administration : 880 chaque année, pour un coût de 1,9 millions d’euros.
« Pour les mastères, en revanche, nous n’avons aucune indication de l’importance à donner à cette työelämäorientatio, poursuit Merja Enkovaara-Pälvi. Pour certains départements, ça peut être 2 ou 3 mois, pour d’autres, bien davantage. La réforme commence seulement à être appliquée et je pense que nous tendrons à développer la pratique, plutôt que la formation théorique. La difficulté, pour les étudiants, restera la recherche de places et, pour nous, celle de crédits supplémentaires pour financer davantage d’internats ! Nous tâchons d’aider les étudiants en lançant chaque année une grande campagne, commune à toutes les universités, pour solliciter les différentes administrations. Les offres ne manquent pas mais les structures qui proposent de prendre des étudiants rechignent à les rémunérer et on les incite à le faire -au moins un peu. »
Dans les AMK, la formation pratique occupe une place plus importante. « C’est un moyen essentiel pour bâtir une qualification professionnelle », estime Maija Innola, conseillère d’éducation au ministère finlandais de l’Education. Et selon 44% des étudiants d’AMK, elle bénéficie pleinement à leurs études (Source : opala.ncp.fi). Cette formation pratique représente généralement 30 crédits ECTS, soit à peu près 6 mois d’études pour des formations comme le commerce.
Pour les AMK orientés vers la santé ou les services sociaux, elle est plus conséquente (70 crédits ECTS pour une élève infirmière, par exemple). « La pratique est très intégrée dans les études et elle peut être fréquente sans être longue, poursuit Maija Innola. Le ministère de l’Education en détermine l’importance pour chaque niveau de diplôme, mais l’organisation est du ressort des AMK. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’elle varie d’une structure à l’autre, y compris pour la même discipline. »
Les AMK ont d’ailleurs lancé depuis 2004 un projet commun pour le développement des stages, et émis une série de recommandations pour réformer le système.
Les étudiants des écoles supérieures professionnelles sont sans doute davantage payés, lors des stages, que leurs homologues des universités. « C’est le cas pour la majorité des élèves ingénieurs, mais pas pour les services de santé, déplore Maija Innola. Il est vrai que les entreprises déploient déjà un effort financier pour former ces stagiaires, considérant qu’ils les emploieront peut-être un jour et qu’ils investissent à long terme. Et il est difficile d’évaluer ce que ça leur coûte. »
Le ministère de l’Education a mis en place en 1991 un Centre pour la mobilité internationale des étudiants, ou Cimo, qui gère les programmes d’échanges universitaires. 500 à 600 étudiants finlandais trouvent chaque année un stage à l’étranger par son biais, et autant d’étudiants étrangers en Finlande.
« Nous leur offrons des stages rémunérés ou indemnisés, précise Samu Seitsalo, sous-directeur du Cimo. Lorsqu’ils sont à l’étranger, nous versons aux étudiants finlandais une bourse allant de 670€ à 1350€ par mois. Quant aux étrangers en stage en Finlande, ils sont rémunérés par l’employeur, autour de 1000€ en général. ».
Les places via Cimo sont rares, et les étudiants doivent souvent se contenter de ce qu’ils trouvent. « Comme, dans l’ensemble, les entreprises ne proposent que des postes peu ou pas payés, j’ai préféré un stage bien rémunéré à l’étranger, mais qui ne correspondait pas vraiment à ma formation note Karoliina Nurminen, qui vient d’achever sa licence de gestion. C’est dommage parce qu’il ne valorise pas vraiment mon CV ! Je pense que la majorité des étudiants acceptent un stage sans salaire pour obtenir un poste plus intéressant et, qui sait, une possibilité d’embauche par la suite… » Certains étudiants prolongent d’eux-mêmes le lien noué avec l’entreprise où ils ont effectué leur stage en la choisissant comme terrain pour leur travail de recherche théorique. | Un chômage persistant |  |
En dépit des efforts financiers déployés pour rendre les études plus efficaces, et malgré la systématisation de la formation pratique, les étudiants finlandais peinent à pénétrer le marché professionnel. Selon l’Institut national de la statistique, le chômage toucherait 14,5% des diplômés d’AMK et plus de 14% des titulaires de mastère (2004). D’autres chiffres, ceux d’Eurostat 2005, font état d’un chômage de 20% parmi les Finlandais de moins de 25 ans contre 18,5% dans l’Europe des 25 et 16,7% dans l’Europe des 15. Ce niveau est en deçà du taux français (22,3%) et décroît régulièrement mais il reste élevé.
Il se concentre dans les métiers qui attirent les jeunes par leur image « moderne », comme les technologies de l’information, par exemple, alors que 30% des entreprises peinent à trouver une main d’œuvre moins qualifiée, désormais importée des pays voisins. Curieusement, ce chômage touche davantage les garçons que les filles « parce que d’une façon générale, ils sont moins enclins aux études et renâclent à suivre des formations pour des emplois sous-qualifiés et peu payés, analyse Pekka Ylöstalo, chercheur au ministère du Travail. Les jeunes femmes, en revanche, peuvent accepter un salaire moyen et des conditions de travail difficiles pourvu qu’elles trouvent un emploi qui leur plaît. » Si la période d’essai est limitée à 4 mois, le recours au travail temporaire est massif, ce qui « revient au même qu’une longue période probatoire », selon la ministre du Travail Tarja Filatov. La Finlande détient un record en la matière avec 40% des contrats décrochés par les jeunes de 15 à 24 ans ! La précarisation guette…
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