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Johan Ludvig Runeberg

Société > Histoire
05-02-08
Auteur : Info-finlande
Johan Ludvig Runeberg (1804–1877), le poète national de la Finlande, est surtout connu pour être l’auteur des paroles de l’hymne national finlandais Vårt land ("Notre pays") et pour le cycle épique "Le Porte-Enseigne Stole" qui rassemble des tableaux de la guerre de 1808–1809. En 2008–2009, on commémore un peu partout en Finlande le bicentenaire de certaines batailles immortalisées par Runeberg. L'article par Osmo Pekonen, écrivain et mathématicien finlandais.


Paradoxalement, le poète national de la Finlande n’a rien écrit en finnois. Toute son œuvre est en suédois, sa langue maternelle. Très apprécié dans toute la suédophonie, Runeberg est aussi considéré comme un grand poète en Suède, même s’il a passé toute sa vie en Finlande.

Bien connu dans son temps dans les pays de l’Europe du Nord, en Russie, en Allemagne etc., Runeberg est resté méconnu en France, même s’il existe quelques traductions. Ici nous présentons un aperçu de sa vie, de son œuvre, et de son influence et rayonnement posthume.


La vie du poète


Johan-Ludvig Runeberg est né à Pietarsaari (Jakobstad en suédois), en Finlande, au bord du Golfe de Botnie, le 5 ou le 7 février 1804 ; on célèbre sa fête le 5 février. Ses parents furent le capitaine au long cours Lorens Ulrik Runeberg et Anna Maria Malm, issue d’une famille bourgeoise.

Johan-Ludvig est né, premier enfant de ses parents, alors que son père était en mer. Le père ne vit son fils qu’à l’âge de trois ans. L’enfant, maladif, souffrait des écrouelles. La maladie ralentit son développement de telle manière qu’il n’apprit à marcher qu’à l’âge de 3-4 ans.

Un drame de l’enfance du poète fut la guerre de 1808–1809 entre la Suède et la Russie, une conséquence de l’accord de Tilsit entre Napoléon Bonaparte et Alexandre 1er, qui fit passer la Finlande de la domination suédoise à celle des Russes. La guerre traversa la petite ville de Pietarsaari sans trop y faire de dégâts. Plus tard, le petit Johan-Ludvig se ferait le chantre de cette guerre.

En 1821, Lorens Ulrik devint paralysé et dut cesser son métier. La famille se trouva en faillite et fut contrainte de vendre sa maison en 1823. Les Runeberg, désormais démunis, furent locataires ici et là, à Pietarsaari. Malgré la pauvreté, leur vie familiale était marquée par le bonheur. Leurs enfants avaient des dons artistiques : une sœur de Johan Ludvig, Ulrika Carolina Runeberg, devint la première femme finlandaise à publier un recueil de poèmes.

Au-dessus de tout le monde brillait Johan-Ludvig qui, selon la légende, écrivait des hexamètres à l’âge de 14 ans. En 1812, Johan-Ludvig fut envoyé à Oulu (Oleåborg en suédois) qui possédait une école de grammaire enseignant les rudiments de latin. Il put continuer ses études à l’école de grammaire de Vaasa (Vasa en suédois), de 1815 à 1822. Cette institution faisait porter l’accent sur l’enseignement des langues : grec, latin, allemand, russe et français. La langue maternelle de Runeberg étant le suédois, il se lança à la découverte de la poésie suédoise (Bellman, Franzén).

Désormais rattachée à la Russie comme un grand-duché autonome, la Finlande pouvait sauvegarder ses institutions, ses anciennes lois suédoises et sa religion luthérienne. En septembre 1822, Runeberg fit le voyage à Turku, capitale du grand-duché, pour passer son baccalauréat et pour s’inscrire à l’Université de Turku, berceau et bastion de la civilisation finlandaise. À l’époque, la langue d’enseignement était le suédois et la langue des thèses, souvent, le latin. Runeberg approfondit sa connaissance des langues et littératures anciennes et pratiqua la philosophie. Il écrivit sa thèse sur une comparaison du thème de Médée chez Euripide et chez Sénèque. Pour gagner les frais de sa scolarité, il servit comme précepteur chez plusieurs familles bourgeoises de la ville. Il découvrit les poètes romantiques suédois Atterbom, Stagnelius et Tegnér. Ses autres auteurs modernes préférés étaient Cervantes et Shakespeare, Goethe et Schiller, Jean-Paul et Sir Walter Scott.

À l’Université de Turku, Runeberg faisait partie d’un cercle d’amis dont les membres Elias Lönnrot et Johan Wilhelm Snellman allaient devenir, avec Runeberg, les fondateurs spirituels de la Finlande. Lönnrot, médecin par sa formation, réunit en 1835 l’épopée nationale, le Kalevala, à partir des chants folkloriques anciens qu’il avait collectionné en faisant des longs voyages, souvent à pied, en Carélie et en d’autres parties reculées du pays, tandis que Snellman, philosophe hégelien, posait les fondements de la construction d’un État finlandais dans son ouvrage Läran om staten ("La Doctrine d’État") paru à Stockholm en 1842. Lönnrot et Runeberg contre Snellman, c’était Herder contre Hegel, la Nation contre l’État.

En 1823, après avoir obtenu un premier grade universitaire, Runeberg fut obligé, pour des raisons financières, de chercher un poste de précepteur en dehors de Turku. Il s’installa quelque temps chez des notables de Saarijärvi, petite paroisse rurale éloignée des villes, dans une partie encore peu développée de la vaste Finlande. À Saarijärvi, Runeberg fit pour la première fois la découverte de la Finlande profonde et de la vie quotidienne, dure et primitive, du paysan finlandais. Le jeune intellectuel rencontra des gens dont l’existence dépendait entièrement de la nature et qui vivaient dans la misère, souvent menacés par la famine. En fréquentant ce milieu populaire, il a acquis une certaine connaissance de la langue finnoise.

L’attitude des classes cultivées, le plus souvent suédophones, vis-à-vis du peuple finnophone était un mélange de pitié, de mépris et d’amusement. Runeberg, inspiré par le romantisme à caractère national, renouvela l’image du peuple. Pour ainsi dire, il trouva à Saarijärvi le "noble Sauvage" finlandais dont il dressa un portrait idéal, surtout dans son poème bien connu Bonden Pavo ("Le paysan Paavo", 1830), histoire d’un paysan pieux et généreux qui, frappé par la famine, n’hésite pas à partager son pain avec son prochain. Humble, patient, persévérant, taciturne, content de peu, laboureur infatigable, il ne cesse de prier le Très-Haut. Ce poème idéaliste est devenu la nouvelle lecture obligée des classes aisées dans les salons, dans les manoirs et surtout dans les presbytères. Selon les critiques, le poème de Runeberg contribua à susciter un paternalisme bienveillant chez les puissants, qui n’ont pourtant rien fait pour soulager les ravages de la terrible Grande Famine qui a frappé la Finlande pendant les années 1866–1868. Les paysans affamés étaient obligés de mélanger dans leur pain des farines faites de l’écorce du pin (pettu) ; la contribution de Runeberg fut d’élever cette nourriture d’urgence au rang de symbole du patriotisme finlandais, surtout chez ceux qui n’en mangeaient pas. Runeberg, certes, offrit une partie de son revenu de poète pour aider les pauvres mais il ne se lança pas dans l’action politique pour améliorer leur condition. Il n’avait rien d’un révolutionnaire. C’était un homme de Biedermeier, un bourgeois tranquille qui faisait confiance à l’ordre établi par Dieu et par les Souverains. La passivité politique de Runeberg fut une source de conflits avec son camarade Snellman qui, lui, travaillait pour changer la société et reprochait à son camarade son manque de zèle politique et sa conception du monde purement esthétique.

En 1825, Runeberg continua d’enseigner comme précepteur à Ruovesi, une autre contrée quasi déserte, puis en 1827 à Parainen où il fut chargé d’enseigner les petits-enfants de l’archevêque luthérien Jakob Tengström. Tengström s’était vite rallié aux nouvelles autorités russes après la défaite de 1809. Il était un homme cultivé et un grand amateur de poésie. Ce personnage puissant était étroitement lié à la famille Runeberg et devint le patron du jeune poète. Sa bibliothèque personnelle était l’une des mieux fournies de la Finlande et Runeberg y puisa nombre de nouvelles lectures. L’archevêque réunissait autour de lui les beaux esprits de l’époque. C’est sous l’influence de son cercle littéraire que naquit le premier poème imprimé de Runeberg, une ode au soleil parue dans le journal Åbo Tidningar le 16 décembre 1826.

Un incendie anéantit une bonne partie de Turku le 4 septembre 1827. Les conséquences politiques de la catastrophe furent considérables : l’université fut transférée à Helsinki, devenue la nouvelle capitale par l’ordre de l'Empereur. Le siège de l’archevêque resta cependant à Turku – jusqu’à nos jours.

Un chapitre souvent mis entre parenthèses dans l’écriture hagiographique de la vie de Runeberg concerne ses nombreuses escapades et liaisons amoureuses avec des filles de campagne. Poète érotique, il dédia de ses poésies à des muses et maîtresses bien réelles qu’il connut à Saarijärvi, à Ruovesi et à Parainen. Il était le poète de la passion inconditionnelle qui s’exprime notamment dans Svartsjukans nätter ("Les nuits de la jalousie"), un recueil de jeunesse. L'archevêque voyait, sans doute, tout cela d’un œil désapprobateur. En 1828, le poète avait un temps envisagé de s’évader en Espagne mais préféra rester chez les Tengström parce qu’il avait fait la connaissance de mademoiselle Fredrika Charlotte Tengström (1807–1879), nièce de l’archevêque et jeune femme hautement cultivée. Elle devint en janvier 1831 l’épouse du poète.

Fredrika était surdouée, comme Johan-Ludvig : elle devint la première femme romancière de la littérature finlandaise. Les héroïnes de ses romans sont des femmes exceptionnelles qui cherchent leur place dans un univers dominé par les hommes. Elle mériterait un essai indépendant mais, de son vivant, elle fut complètement éclipsée par la gloire de son mari, le poète bientôt proclamé national. Son rôle de femme fut de donner naissance à huit enfants, de s’occuper d’une grande maison, et de constater, parfois avec amertume, que son mari n’avait pas complètement abandonné les habitudes galantes de sa jeunesse.

La tradition est de camper Fredrika en épouse idéale d’un grand homme. Bien rangée, sage et parfaite en tout, elle réussissait aussi bien à la cuisine – il existe un livre de cuisine de Fredrika qui continue à mieux se vendre que ses romans – qu’au jardin (son jardin était célèbre pour ses épices et pour ses roses). Sa carrière plutôt avortée d’écrivain a été longtemps sous-estimée dans les histoires de la littérature finlandaise. Son autobiographie posthume Min pennas saga (L’histoire de ma plume) n’a été imprimée qu’en 1946 en suédois, et seulement en 1984 en traduction finnoise. On redécouvre aujourd’hui Fredrika Runeberg et on célèbre les deux époux ensemble.

Les époux Runeberg s’installèrent tout d’abord à Helsinki, nouvelle capitale, où Johan-Ludvig poursuivit ses études des langues et des littératures anciennes. Runeberg fit partie, avec les autres intellectuels en vue de l’époque, de la "Société des Samedis", un club de discussions qui se réunissait souvent chez les Runeberg. Certains des membres du club fondèrent de nouvelles institutions culturelles, comme le Lycée d’Helsinki (1831) ou la Société de la Littérature Finlandaise (1831). Selon Fredrika, cette période conviviale et intellectuellement stimulante fut la plus heureuse de leur vie. Les deux Runeberg se lancèrent aussi dans journalisme en contribuant des articles au nouveau journal Helsingfors Morgonblad. Ils traduisaient des articles de journaux étrangers et informaient de l’actualité européenne les lecteurs de la capitale finlandaise.

Pour Johan-Ludvig, l’intérêt des études classiques était les valeurs esthétiques et morales de la littérature ancienne. Il voulait faire renaître les grandeurs gréco-romaines en Finlande et non pas consacrer sa vie à l’érudition scolaire conçue comme un but en soi. La poursuite d’une carrière universitaire, avec ses contraintes, ne l’intéressait pas. Il fut même un virulent critique du milieu universitaire qu’il estimait stérile et dépourvu d’idées nouvelles.

En 1837, les Runeberg déménagèrent à Porvoo (Borgå en suédois) où Johan-Ludvig avait obtenu un poste de professeur de littérature grecque, puis romaine dans un lycée de haut niveau, qui fonctionnait de manière presque universitaire. Comme enseignant, il était redouté pour sa discipline spartiate ; ses élèves se plaignirent parfois de sa dureté. Il cherchait à inculquer les vertus masculines de l’Antiquité comme la virilité et le patriotisme dans les têtes et les cœurs de ses élèves.

Le déménagement coupa les Runeberg de la vie sociale de la capitale, ce que Fredrika surtout ressentit durement. Son mari préférait la tranquillité de la campagne finlandaise à la vie mondaine de la capitale, et trouva son bonheur en se plongeant dans la création poétique, tout en touchant un salaire de professeur relativement confortable. C’est à Porvoo qu’il écrivit la plupart de ses œuvres. De 1847 à 1850, il fut directeur du lycée ; en 1857, dès l’âge de 53 ans, il bénéficia d’une retraite avec plein salaire. À ses heures libres, Runeberg s’adonnait à la chasse et à la pêche.

Comblé de toujours plus d’honneurs, Runeberg fut couronné comme le poète national et ce dès son vivant. À partir de son 50e anniversaire, un véritable culte se développe.
Runeberg vendait beaucoup aussi en Suède. Les revenus considérables en provenance du marché suédois lui ont permis une existence bourgeoise aisée. À Porvoo, les Runeberg acquirent en 1851 une maison spacieuse à dix pièces (qui est aujourd’hui leur musée) ; ils acquirent aussi une résidence secondaire pour l’été. Ils eurent jusqu’à cinq domestiques.
Parfois ils hébergeaient comme locataires des étudiants – dont le jeune Zachris Topelius, un futur grand écrivain lui aussi.

Reconnu comme le plus grand poète finlandais de son temps, Runeberg fut chargé de la révision du livre de cantiques de l’église luthérienne finlandaise ; l’ancienne version remontait à 1695. Le travail était considérable ; Runeberg remania 347 vieux cantiques et en produisit 66 nouveaux. Il réussit si bien qu’il laissa là une contribution durable à la spiritualité finlandaise et même aux autres pays luthériens d’Europe du Nord. Runeberg siégea aussi au chapitre du diocèse de Porvoo ce qui demanda son ordination au sacerdoce luthérien. Dans les portraits officiels, on voit ainsi Runeberg habillé en pasteur luthérien, en manteau noir, ce qui lui conférait une position d’autorité aux yeux du peuple.

Au printemps 1846, à Porvoo, un scandale éclate au grand jour quand Runeberg fait la connaissance d’Émilie Björkstén, une beauté de la haute société, vingt ans plus jeune que lui. Lors d’une réception chez l’évêque Ottelin, on voit le couple s’embrasser tendrement. Malgré les protestations de sa fidèle épouse Fredrika, Johan-Ludvig à continué à recevoir Émilie à Porvoo jusqu’à sa mort. Les nombreuses lettres d’amour de Runeberg adressées à Émilie n’ont été publiées qu’en 1940, encore en odeur de scandale. La même année, leur liaison a fait l’objet d’un film à succès Runon kuningas ja muuttolintu ("Le roi de la poésie et l’oiseau migrateur"). De nombreuses personnalités académiques et ecclésiastiques avaient fait appel pour empêcher sa diffusion.

En hiver 1863, pendant une partie de chasse, Runeberg a subi une apoplexie qui l’a contraint au repos pour les 14 dernières années de sa vie. Pendant ces longues années de douleur, la fidèle Fredrika est devenue son infirmière, sa secrétaire et son éditeur. Johan-Ludvig Runeberg s’est éteint à Porvoo le 6 mai 1877. Fredrika a survécu deux ans à son mari. C’est à elle que l’on doit la publication de son œuvre posthume en trois tomes, dont le dernier est sorti l’année de sa propre mort. L’œuvre de Fredrika, non moins volumineuse que celle de son mari, en revanche, est restée largement inédite jusqu’à une mise en valeur assez récente.

Des huits enfants des Runeberg, on connaît surtout son fils Walter Runeberg (1838–1920). Sculpteur, il a créé le monument en bronze, fondu à Paris, de son père qui domine le Parc de l’Esplanade à Helsinki.


Son œuvre


Johan-Ludvig Runeberg est un classique de la littérature finlandaise et fait véritablement partie du patrimoine littéraire de l’Europe. Son œuvre est vaste. L’édition scientifique de son œuvre complète, entamée en 1930, continue encore et devrait comporter 20 volumes et inclure ses publications académiques, ses lettres, essais, critiques littéraires et polémiques. Or Runeberg est tout d’abord un poète. Il est surtout connu pour ses vastes cycles poétiques, dont trois épopées en hexamètres : Elgskyttarne ("Les chasseurs d’élan", 1832), Hanna (1836) et Julkvällen ("La Veillée de Noël", 1841). On retient aussi la tragédie sur un thème scandinave Kung Fjalar ("Le Roi Fjalar", 1844) et surtout son œuvre la plus connue Fänrik Ståls sägner ("Le Porte-Enseigne Stole", en deux parties, 1848; 1860).

Dans sa poésie lyrique, parue en plusieurs cahiers, Runeberg combine, d’une manière heureuse, les aspirations d’un poète classique, nourri à la fois des modèles de l’Antiquité et du courant du romantisme de son temps. Il décrit l’émotion amoureuse subjective, chez les jeunes gens en particulier, mais toujours en cherchant la clarté classique et la validité psychologique générale. Il évite toute démesure et refuse de devenir une "âme malade" ou un "poète maudit".

Examinons quelques-uns des chefs-d’œuvres de Runeberg plus en détails.

"Les chasseurs d’élans" est une épopée agraire en hexamètres, très nettement inspirée par les Géorgiques de Virgile. L’épopée se situe à Kuru et Soini, dans les contrées désertes de la Finlande centrale, où le poète a passé une partie de sa jeunesse. Il donne une description vivace et humoristique de la condition humaine des paysans qui vivent dans la pauvreté mais en conservant toute leur dignité. Curieusement, l’épopée se déroule en intérieur et ne contient finalement aucune description de la chasse à l’élan à laquelle on se prépare.

"Hanna" est aussi une épopée en hexamètres. Son action se situe au foyer d’un pasteur luthérien. En Finlande, où l’aristocratie a toujours été peu nombreuse et où, au début du XIXe siècle, la bourgeoisie est encore peu développée, c’est surtout le clergé luthérien qui est la classe culturellement privilégiée et c’est lui qui suscita une certaine vie de salon. Les pasteurs ont de familles nombreuses : on lit et on discute chez eux, et c’est pour cette audience cultivée que Runeberg écrit. L’héroïne Hanna est la fille d’un pasteur de campagne ; elle vivra son grand amour avec un jeune étudiant pendant la nuit blanche de la fête de Saint Jean-Baptiste. Runeberg est le premier à faire des nuits blanches du Grand Nord un thème romantique qui désormais revient partout dans la littérature finlandaise. "Hanna" est une idylle pastorale qui appartient à la littérature reflétant le génie de Biedermeier. "Hanna" a été traduit quatre fois en allemand, une fois en italien, mais jamais en français. Il contient de sublimes pages sur la nature finlandaise au cours
D’une nuit lumineuse d’été qui enveloppe la passion des jeunes amoureux.

La troisième épopée en hexamètres de Runeberg, "La veillée de Noël", se situe dans un manoir. Son thème est tragique : lors d’une veillée de Noël, une famille aristocrate attend le retour de deux jeunes gens partis à la guerre contre les Turcs ; un seul revient, l’autre est tombé au combat. L’épopée décrit les attitudes de chaque membre de la famille face à l’annonce d’une mort héroïque.

"Le roi Fialar" est un des sommets de la poésie de Runeberg ; c’est sa réponse à la "Saga de Frithiof" (1825) de son rival suédois Tegnér. Cette fois-ci, le poète quitte la Finlande et s’aventure dans la mythologie suédoise au temps des Vikings. Le roi suédois Fialar n’a plus le goût des guerres et veut proclamer un âge d’or de paix universelle. Un messager des dieux, Dargar, intervient et lance une malédiction contre lui parce que le roi, en voulant recréer l’âge d’or, rivalise avec les dieux. Selon la malédiction, la famille royale périra dans l’inceste. Or, le roi Fjalar n’a que deux enfants : Gerda et Hjalmar, une fille et un garçon. Pour déjouer les dieux, Fjalar décide de mettre à mort sa fille et la lance à l’océan du haut d’une falaise. Cependant, Gerda se sauve et est adoptée par le roi Morannal. Comme l’on ignore son origine, on l’appelle désormais Oihonna, la princesse surgie de l’Océan. Bien entendu, Hjalmar tombera amoureux d’elle et l’épousera.

Plus tard, le frère et la sœur se reconnaissent. Gerda choisit de se suicider. Hjalmar vient rapporter les événements à la cour de son père et, coupable d’inceste, se donne la mort. Fjalar reconnaît maintenant que personne n’échappe à l’autorité des dieux. Pour se plier à leur volonté, il se jette sur son épée. Par pitié, les dieux l’accueillent en leur compagnie. Le thème devient ainsi celui de la grâce tragique.

"Le Porte-Enseigne Stole" est l’œuvre de Runeberg qui, pour la plupart des lecteurs finlandais, avec l’hymne national et les cantiques religieux, résume toute sa poésie. Il s’agit d’un vaste cycle d’une geste héroïque qui rassemble des tableaux de la guerre de 1808–1809. Le poète réussit à interpréter cette guerre malheureuse, où les armées
suédoises-finlandaises ont, après tout, subi une défaite, comme une grande victoire morale. Dans cette poésie, Runeberg crée les archétypes des patriotes finlandais : le fils d’un soldat tombé qui, à l’âge de 15 ans, rêve de partir lui aussi au champ d’honneur ; Sven Dufva qui, seul, refoule tout un bataillon russe en défendant un pont ; le jeune Wilhelm, un enfant prodige qui promettait beaucoup et qui trouve son accomplissement dans la mort héroïque ; le lieutenant Zidén qui ne regardait jamais en arrière pour voir si les troupes le suivaient et qui, un jour, croit qu’on l’avait abandonné alors que, en réalité, tout le monde est déjà tombé, et il tombera à son tour, fier de la fidélité de ses troupes ; la jeune vierge qui désire la mort parce qu’elle ne trouve pas son fiancé parmi les tombés, etc. Autant de thèmes typiques de la poésie nationaliste d’un petit pays qui a souvent traversé des guerres. L’influence des chants folkloriques serbes que Runeberg avait étudiés et traduits se fait sentir.

La singularité de Runeberg comme poète nationaliste, c’est qu’il ne diabolise pas l’adversaire : le Russe. Il chante aussi les prouesses et les exploits des héros russes. Chez Runeberg, la lutte séculaire entre les Finlandais et les Russes revêt les aspects d’un formidable tournoi aux couleurs médiévales digne des récits de Sir Walter Scott.

Runeberg a habilement manipulé l’opinion finlandaise pour créer un fort sentiment national finlandais, en premier lieu chez les élites suédophones qui, autrefois, s’identifiaient au royaume de Suède. Sans Runeberg, la nation finlandaise n’aurait sans doute jamais pris forme comme une nouvelle entité spirituelle, culturelle et politique en Europe. Le dessein de Runeberg n’est pas passé inaperçu des nouvelles autorités russes. Pour eux, le souci immédiat était d’éloigner les Finlandais de la Suède et frustrer tout rêve de reconquête suédoise du pays. Ainsi, les Russes ont choisi de favoriser la naissance d’un nationalisme finlandais. Runeberg a été vite récupéré pour le panthéon intellectuel de l’empire russe. Bientôt comparé à Pouchkine, il est devenu très connu et apprécié aussi en Russie, surtout grâce à une œuvre romantique Nadeschda qu’il a écrite pour le public russe. Peu importe s’il chante une guerre qui a opposé les Finlandais et les Russes : l’Empereur lui offre une tabatière en or et, à partir de 1839 déjà, une bourse annuelle de 1000 roubles.

Certes, Runeberg exalte la guerre, mais il cherche aussi à la transcender. Entre les héros finlandais et russes, il veut faire passer un message de fraternité universelle qui, en temps de guerre, hélas, est souvent bafouée. Son héros le plus sympathique est, sans doute, le gouverneur Wibelius, ce vieux fonctionnaire finlandais auquel l’occupant russe veut dicter sa loi mais qui obéit sa conscience et choisit la résistance. Dans une scène célèbre, un général russe entre dans le bureau de Wibelius en exigeant qu’on punisse les familles des hommes de la résistance. Wibelius répond : "Monsieur, vous avez vaincu. Vous avez le pouvoir maintenant. Faites de moi ce que vous voulez. Mais les anciennes lois qui sont nées avant moi resteront en vigueur après moi." Le général russe en est fort ému, serre la main du vieux Wibelius, fait sa révérence et quitte le bureau sans dire un mot. Un rayon de soleil éclaire et transcende la scène. Au-dessus des lois de guerre, le poète veut parler du patrimoine commun de l’humanité qui, même au milieu des hostilités, permet de songer à une réconciliation.

Les héros de Runeberg sont parfois des personnes réelles (tels les généraux Adlercreutz, Döbeln, Sandels, etc.), parfois fictives (tel le porte-enseigne Stole, qui est le narrateur des gestes). Or, dans l’imaginaire populaire, les héros de Runeberg sont devenus plus réels que la réalité historique. Les anciens combattants de 1808–1809 se sont immédiatement reconnus dans "Le Porte-Enseigne Stole" et, déjà en 1854, lors de la parution de la première partie, ils ont offert un pichet en argent au poète. Encore de nos jours, un peu partout en Finlande, on continue à montrer des endroits où telle ou telle célèbre scène des gestes aurait eu lieu. Le poète lui-même prétend d’avoir tout entendu, jeune étudiant, de la bouche du vieux porte-enseigne Stole : "Ces chansons que j’ai composées, je les ai entendues, de la bouche de ce noble vieillard, les nuits au clair des copeaux. Ce sont des récits sans parures : reçois les, ô Patrie !"

Un poème célèbre contenu dans "Le Porte-Enseigne Stole" est "Le cinq juillet". C'est cette date, celle de la mort de Joachim Zachris Duncker, un héros tombé en 1809, que Runeberg aurait voulu célébrer comme la fête nationale de la Finlande. (Aujourd'hui, comme on sait, la fête nationale est le 6 décembre, date de la proclamation d'indépendance du pays en 1917.) "Le cinq juillet" évoque la mort de Duncker mais exalte plus largement, avec des accents panthéistes, la nature finlandaise. Vu du haut d’une colline, le beau paysage des milliers de lacs reflétant le soleil, est transfiguré et devient un presque paradis où s’épanouira le génie finlandais.

Le 13 mai en 1848, le jour de Flore, à l’occasion d’une fête du printemps, une foule d’étudiants entonna pour la première fois ce qui sera l’hymne national finlandais Vårt land ("Notre pays"), le poème sublime de Runeberg, dont l’air a été composé par Fredrik Pacius. Le moment est dangereux parce que c’est l’année de toutes les révolutions en Europe. En Finlande, les autorités russes, mais aussi les chefs étudiants, redoutent un dérapage nationaliste et un bain de sang. Pour éviter le pire, on trouve une solution bien à la finlandaise : tout le monde se soûle et l’on chante la première mondiale de l’hymne national finlandais dans un allègre état d’ivresse qui garantit une ambiance détendue envers les Russes. Nageant contre la marée de l’Europe révolutionnaire, Runeberg le poète national n’appelle pas la jeunesse agitée à la révolution mais au sang-froid et à la fidélité envers l’Empereur. Runeberg veut bien donner une identité à la nation finlandaise mais en évitant une confrontation avec les Russes. Quand les Polonais se révoltent,
Runeberg n’invite pas à suivre leur exemple. Les Russes finissent par comprendre l’utilité de Runeberg pour maintenir le calme dans le pays et reconnaissent son rôle de leader culturel modéré qui abhorre la révolution malgré ses chants martiaux. Une étude récente par Matti Klinge (2004) révèle d’ailleurs combien Runeberg a été habile comme diplomate dans son rôle pivotal entre des aspirations politiques diverses, pro-suédoises et pro-russes.

L’hymne national est l’apogée de la poésie de Runeberg. Plus aucune allusion à la guerre dans ce poème limpide, mais une grande confiance dans une évolution pacifique qui atteindra, un jour, les plus hautes valeurs spirituelles de l’humanité. La Finlande, nouvelle nation européenne, est comparée à un bourgeon qui s’ouvre irrésistiblement et, le jour du printemps venu, fleurira : "Ton épanouissement encore contenu dans le bouton / éclatera un jour délivré de toute contrainte. / Vois ! Ta lumière, ton espoir, ta splendeur, ta joie / surgiront de notre tendresse. Et notre hymne filial / Retentira alors plus haut que jamais."


L'actualité de Runeberg


Johan-Ludvig Runeberg, sa poésie et tout ce qui touche à sa vie constituent un lieu de mémoire finlandais de la première importance. Pour comprendre son rôle, il faut le comparer avec Pouchkine en Russie, Adam Mickiewicz en Pologne, Pet?fi en Hongrie, ou peut-être Victor Hugo en France. Le poète a fait l’objet d’un véritable culte et, comme a bien témoigné l’année de son bicentenaire 2004, continue à le faire.

De nos jours, le 5 février, date de naissance du poète, on pavoise, on dépose une gerbe aux pieds de son buste, et on mange des "tartes de Runeberg" – de petits gâteaux sucrés couronnés de confiture aux framboises. Jusque dans les années 1950, le 5 février fut un jour férié pour les écoliers.

C’est surtout grâce à la musique de Jean Sibelius que certains textes de Runeberg font partie du patrimoine universel. Vingt-quatre de ses poèmes ont été mis en musique par
Sibelius. Douze de ces poèmes appartiennent au recueil "Idylles et épigrammes", disponible en traduction moderne en français ; citons notamment les nombreux poèmes d’amour, tel Flickan kom ifrån sin älsklings möte ("La jeune fille venait de rencontrer son amoureux"). Un exemple bien connu est aussi Norden ("Le Nord"), qui décrit le séjour des cygnes migrateurs aux pays du sud où ils regrettent leur patrie du nord. Le cygne qui revient souvent dans la mythologie finlandaise est un motif central à la fois pour Runeberg et pour Sibelius. Le mal du pays des cygnes migrateurs, qu’ils ressentent aux pays chauds et paradisiaques du Sud, symbolise l’aspiration surnaturelle de l’homme que rien de terrestre ne peut contenter.

Fredrik August Ehrström a composé le très populaire Vid källan ("À une source") que chaque Finlandais connaît par cœur dans sa traduction par Lönnrot. La fontaine devient chez Runeberg un miroir de l’âme. Le poète n’y plonge pas son regard à la manière d’un Narcisse mais laisse la fontaine refléter les nuages, le ciel et l’univers : toute la création est contenue, ou du moins reflétée, dans le microcosme de l’âme humaine. Dans plusieurs endroits en Finlande, on montre la "fontaine de Runeberg" ; la plus connue se trouve à Ruovesi. Une cérémonie y est organisée chaque année le 5 juillet. Bien d’autres compositeurs finlandais, suédois et norvégiens ont travaillé sur les poèmes de Runeberg ; on compte plus que 1000 compositions !

L’œuvre-phare de Runeberg, celle qui ait le mieux traversé les temps, est "Le Porte-Enseigne Stole", dont nous avons déjà parlé. Jusqu’à nos jours, on en a imprimé plus d’un million exemplaires, on le trouve dans presque chaque foyer finlandais, souvent à côté de la Bible, et il continue à être réédité. Les illustrations par Albert Edelfelt (connu en France pour son portrait de Pasteur) ont fait beaucoup pour former l’image visuelle généralement admise des héros de Runeberg. Plusieurs films, hélas, assez médiocres, ont été produits d’après l'œuvre. Le livre a atteint son apogée comme un grand symbole de la résistance finlandaise pendant la Seconde Guerre mondiale. Pendant des générations, chaque enfant finlandais apprenait les gestes de Runeberg par cœur ; et ceci dura jusqu’à la révolution culturelle des années 60. Bien des Finlandais qui ont été scolarisés avant cette date connaissent encore leur "Porte-Enseigne Stole" et regrettent son absence du programme scolaire d’aujourd'hui. Aujourd’hui, on redécouvre et revalorise Runeberg de plus en plus mais ce n’est pas forcement le même Runeberg patriotique et religieux qu’on retiendra. Une récente pièce de théâtre, écrite par Panu Rajala, veut faire revivre Runeberg surtout comme un auteur érotique.

Runeberg fut le premier grand poète à magnifier le sentiment national finlandais. Pour lui, la Nation avait priorité sur l’Etat, d’où un conflit idéologique avec son contemporain hégélien, le philosophe Snellman. Si Runeberg a découvert la Nation, c'est Snellman qui a fondé l’Etat. Dans la situation actuelle de l’Europe où les Etats seraient voués à fusionner dans une Fédération, c’est sans doute la vision de Runeberg qui a tendance de gagner du terrain.

 

 

 

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