| Être ou ne pas être, voilà la question |  |
Ce drame, Shakespeare l’écrivit en 1601. Plus de quatre siècles se sont écoulés depuis, et la Finlande est aujourd’hui confrontée à la même question classique. Heureusement, elle n’a pas à se demander, à l’instar du prince danois, s’il est plus noble de recevoir la flèche mortelle d’un bonheur funeste ou de s’en remettre aux armes pour en finir avec ses peines. La question dont la Finlande doit peser les termes est la suivante: doit-elle rester attachée au principe du non-alignement militaire ou bien y renoncer et adhérer à l’Organisation de l’Atlantique–Nord (Otan)?
En Finlande, le débat relatif à l’Otan a véritablement été lancé en 2003. Et ceux qui continuent d’en débattre le plus ne possèdent pas le pouvoir de décider en la matière. Le débat sur les alternatives politiques de sécurité assure déjà leur pain quotidien aux chercheurs, aux éditorialistes et aux chroniqueurs. Comparé au débat sur la question en Suède, par exemple, celui qui a lieu en Finlande est particulièrement animé. Par contre, une grande partie des décideurs politiques continuent d’aborder le sujet dans une sorte de langage codé.
Sur la scène politique internationale, la position de la Finlande est plus solide que jamais. Membre actif de l’Union européenne (UE) et un partenaire pour la paix assidu, nul problème aigu, nul déficit en matière de sécurité, en tant que tel, ne l’oblige à aller chercher refuge dans une adhésion à l’Otan. Dans la pratique, toutefois, tout le monde en Finlande sait que les alternatives seront pesées, à partir de cette année, aux plus hauts échelons du pouvoir et plus sérieusement encore que dans le passé. La décision pourrait tout à fait s’énoncer comme suit: la Finlande s’en tient fidèlement à sa ligne de conduite actuelle : rester, formellement, en dehors de l’Otan, garder en réserve l’option de l’adhésion et coopérer plus étroitement avec l’alliance militaire.
Mais la question de l’adhésion à l’Otan est, cette année, d’une particulière actualité; le gouvernement doit en effet soumettre à la Chambre son rapport de politique étrangère et de sécurité. Un rapport qui, depuis plusieurs décennies déjà, énonce les grandes orientations à long terme de la politique de sécurité. Le précédent gouvernement était convenu que lorsque viendrait le moment d’apprécier, à mi-parcours, la politique de sécurité, la décision de principe dans ce domaine serait l’objet d’une évaluation en 2004. L’actualité du rapport est accrue par le fait que les trois États Baltes - l’Estonie, La Lettonie et la Lituanie - tous trois situés dans la région du proche voisinage de la Finlande, adhèrent cette année à l’Otan. Débat dans le vide Le débat sur l’Otan, en Finlande, s’inscrit dans une sorte de vide. Il a lieu essentiellement sans que les changements survenus - et qui continuent de se produisent - dans l’architecture européenne de sécurité, au lendemain de la Guerre Froide et après le début de la guerre contre le terrorisme, soient pris en considération. Pas étonnant donc que, vu de l’étranger, le débat finlandais semble pour le moins étrange!
Le rapide resserrement des relations entre l’Otan et la Russie, par exemple, n’a reçu que peu d’attention en Finlande où cette évolution n’a pas même suscité de conclusions. Dans leur grande majorité, les citoyens continuent d’avoir de l’Otan des idées très négatives. Les sondages révèlent que l’opposition à une adhésion à l’organisation atlantique a augmenté, tandis que le soutien à cette dernière est tombé à moins de 5%. Si un pays est candidat à l’adhésion, le soutien des citoyens de ce pays est une condition préalable. En Finlande, cette condition ne serait présentement pas satisfaite. Mais, si la direction de l’Etat proposait une telle adhésion, on présume généralement que l’opinion s’y rallierait plus volontiers.
Aussi, en raison du rejet de l’Otan, les partis et la classe politiques soucieux de leurs indices de popularité choisissent-ils plus volontiers d’enfourcher un autre cheval de bataille que celui de la politique de sécurité. La meilleure manière d’apprécier les réelles positions relatives à une adhésion à l’Otan est de suivre l’avis des uns et des autres sur la nécessité ou non d’organiser un référendum sur cette adhésion. Le débat finlandais sur la politique de sécurité fait place au paradoxe suivant : on évite de discuter de manière analytique des avantages et des inconvénients d’une telle adhésion, mais on évoque par contre bien plus la nécessité d’un référendum en la matière.
La décision d’organiser un référendum serait une décision on ne peut plus politique ; la législation ne prévoit pas d’obligation absolue d’organiser une telle consultation. Dans le passé, la Finlande a organisé des référendums : sur les lois relatives à la prohibition et sur l’adhésion à l’UE.
Les paradoxes ne manquent pas. En marge du référendum, l’autre motif du débat parallèle est la question de savoir comment serait décidée une éventuelle demande d’adhésion. Dans une interview accordée en décembre dernier au quotidien Helsingin Sanomat, la Présidente de la République Tarja Halonen, a clairement énoncé les choses : le pouvoir de décider en la matière lui appartient ou alors l’auteur de la proposition devrait au moins connaître sa position.
Madame Halonen tient plus fermement en main les rênes de la politique étrangère depuis que Paavo Lipponen, qui fut longtemps Premier Ministre, est Président de la Chambre, depuis le printemps 2003. Monsieur Lipponen a assumé les fonctions de Premier Ministre pendant huit ans sans interruption. Durant cette période, il eut une forte emprise non seulement sur les affaires communautaires, qui relèvent du Premier Ministre, mais également sur la politique étrangère. Le nouveau Premier Ministre, M. Matti Vanhanen, n’a pas acquis – du moins par encore - un rôle aussi influent que Lipponen en politique étrangère.
Entre les lignes des discours de la Présidente Halonen, on pouvait lire depuis un certain temps déjà que ses préférences personnelles iraient plus volontiers en faveur de l’alternative du non-alignement plutôt qu’à l’alignement. Les préférences personnelles et l’intérêt national sont cependant deux choses différentes. Comparée aux précédents discours, la traditionnelle allocution du chef de l’Etat à l’occasion du Nouvel An a fait place à des choix de termes nouveaux : « La Finlande n’est pas exposée à une menace pour sa sécurité telle qu’elle impliquerait de notre part un changement de notre choix fondamental au chapitre de la politique de sécurité. La défense de la Finlande relève toujours, en premier lieu, de notre responsabilité, que nous soyons ou non membres de l’Alliance », a-t-elle déclaré.
Les éléments contenus dans cette citation sont, en fait, des évidences, mais le choix des termes et le moment choisi pour les exprimer ont accru la portée du discours. L’histoire et la géographie La Finlande et les Finlandais voient leur sécurité à travers leur histoire et leur géographie. La situation périphérique du pays a suscité l’idée, profondément ancrée, selon laquelle la Finlande défend au mieux ses intérêts en gardant un profil bas tout en évitant soigneusement de s’immiscer dans les affaires d’autrui. L’envers de cette psychologie du « je reste dans mon coin », c’est qu’en situation de détresse, la Finlande s’est retrouvée seule. L’expérience historique douloureuse est là pour le prouver, voilà donc la question-clé à laquelle la Finlande doit répondre : Être seule ou non ?
Après la seconde guerre mondiale, la Finlande a été amenée à jouer les funambules entre l’Est et l’Ouest. En pratique, la Finlande avait un traité d’alliance militaire avec l’URSS; mais, sur le plan politique, elle réussit à s’assurer une position qui, dans le meilleur cas, satisfaisait aux critères de neutralité. La Finlande connut la plus grande précarité dans les années 1970, l’URSS exerçant alors sur elle des pressions dans le sens de la coopération militaire.
Jusqu’à présent, on savait seulement que le ministre soviétique de la Défense Dimitri Oustinov avait proposé à la Finlande, en 1978, des manœuvres militaires communes. Les récentes Mémoires du général Lauri Sutela, ancien commandant des Forces de Défense, font apparaître qu’une rude pression militaire fut exercée, en coulisse, dès le début des années 1970. Et voilà un nouveau paradoxe finlandais ! Il aura fallu 30 ans avant que des informations, vitales pour l’existence de la nation, soient révélées au grand jour !
Dans les derniers temps de la Guerre Froide, la Finlande dénonça unilatéralement les restrictions imposées par le traité de Paris de 1947, et répudia le Traité d’Amitié, de Coopération et d’Assistance mutuelle, conclu avec l’URSS en 1948. La Finlande se trouvait enfin dans une situation où sa position sur la scène politique internationale n’était plus redevable d’exigences formulées par d’autres pays. La période de neutralité politique de la Finlande a officiellement pris fin en 1995, avec son adhésion à l’Union européenne. Ce qui subsiste de la neutralité, c’est son noyau dur, c’est à dire le non-alignement militaire. Lors du référendum sur l’adhésion à l’UE, environ 57% des électeurs se sont prononcés en faveur de cette adhésion, principalement pour des raisons qui tiennent à la politique de sécurité.
Mais le temps ne s’est pas arrêté là. L’Otan ne cesse de s’étendre vers l’Europe orientale, de même que l’UE. Sous la direction du général finlandais Gustav Hägglund, l’UE se dote de forces d’intervention dans la gestion des crises, et les ambitions de doter l’Union de sa propre capacité de défense ont reçu une nouvelle impulsion par l’effet de la guerre en Irak. Récemment, l’UE est parvenue, au chapitre des garanties mutuelles en matière de sécurité, à un compromis dont la Finlande a été l’initiateur majeur. La Finlande a annoncé son intention de s’engager également dans la coopération structurelle de l’UE.
Que reste-t-il, après tout cela, du non-alignement militaire de la Finlande ? L’adhésion à l’Otan ne serait-elle finalement qu’un point sur le « i »? Tout dépend de la personne qui évalue ces questions. De même, quelle valeur accorder aux clauses de sécurité de l’UE, si elles n’ont pas le soutien de l’article cinq de la charte de l’Otan. La troisième question à évaluer est la suivante : comment la Russie, la stabilisation interne du pays, d’une part, et l’évolution politique que reflètent les élections à la Douma d’autre part, influent-elles sur l’équation de la politique de sécurité de la Finlande ?
Quelle que soit la solution retenue par la Finlande, elle jure même plus sincèrement par les relations transatlantiques que certains pays membres de l’OTAN. La présence militaire de l’Otan en Europe et, par ce biais, l’existence même de l’Otan est, au plus haut point, dans l’intérêt national de la Finlande. Et c’est là, malgré le peu d’attention dont il a été l’objet, un paradoxe supplémentaire qui s’ajoute à la longue liste des paradoxes du débat finlandais sur la politique de sécurité. |