Pas de quoi fouetter un chat, direz-vous Pourtant,; replacés dans le contexte historique et politique finlandais, ces trois mots prononcés au début septembre de l’autre côté de la planète, n’en ont pas moins secoué la Finlande pendant plusieurs semaines.
Le lecteur étranger moyen, peu versé dans les nuances et dans les codes finlandais du politiquement correct, est facilement perdu. C’est pourquoi une explication s’impose. La voici ! Bienvenue dans le cabinet aux miroirs, version finlandaise !
M. Häkämies, un néophyte au sein du gouvernement finlandais, a défrayé la chronique lors de sa visite à Washington D.C.. L’itinéraire était jalonné de réunions avec les pontes de la défense et de la politique étrangère américaines, notamment le secrétaire de la Défense Robert Gates. M.Häkämies a prononcé un discours au CSIS, une tribune régulière pour les dignitaires étrangers. | Qu’a-t-il dit? |  |
Le discours, judicieusement intitulé « La Finlande : semblable à elle-même et pourtant différente » était à 99,99% une mise à jour sans surprise des positions finlandaises sur différentes questions en matière de politique de sécurité et de défense. Seulement voilà, en Finlande c’est la petite différence de 0,1% qui a compté.
Pour être précis, citons le passage incriminé ! « D’une manière générale, la Finlande est privilégiée en ce sens qu’elle est située dans un des coins les plus sûrs de la planète. Toutefois, compte tenu de notre localisation géographique, en matière de sécurité, les trois principaux défis auxquels la Finlande doit faire face sont la Russie, la Russie et encore la Russie. Et ce n’est pas seulement vrai pour la Finlande, c’est vrai pour tout le monde», a déclaré M. Häkämies.
Celui-ci a ensuite abordé la question de la Russie en passe de redevenir un acteur mondial, renforçant ses capacités militaires avec une démonstration musclée dans le Grand Nord. M.Häkämies a conclu ses remarques sur la Russie par ces mots : « Qu’est-ce que tout cela signifie sur le plan de la sécurité nationale de la Finlande ? Je pense qu’il serait déraisonnable – voire erroné – de conclure que la nouvelle Russie en vienne à menacer la sécurité de la Finlande. Ce n’est pas le cas. Ce qui signifie d’abord et par-dessus tout que ceux qui, à la fin de la Guerre Froide, étaient enclins à proclamer que le temps de la géopolitique était révolu dans le Nord de l’Europe avaient tort. La géopolitique est de retour, elle revient même en force, et nous qui sommes responsables de la politique de défense de la Finlande, devons tirer certaines conclusions. »
D’une manière générale, les propos de M. Häkämies relatifs à la Russie étaient francs, en termes finlandais, tant du point de vue politique que sur le plan rhétorique. Des propos rarement voire jamais prononcés par les personnalités politiques de premier plan et par les hauts fonctionnaires de ce pays. Ailleurs, sauf Russie bien sûr, ce genre de style n’a rien d’extraordinaire. Pour une audience américaine familière des cercles de réflexion ils friseraient peut-être même l’ennui.
Comment a-t-on réagi en Finlande ?
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Les fameux trois mots commençant par R – fameux ou infâmes si vous préférez – ont pénétré le conscient finlandais par le biais des infos de la fin d’après-midi. La tempête intérieure qui s’est déclenchée immédiatement n’était toujours pas apaisée au moment d’écrire ces lignes. Trouver une personnalité politique qui n’aurait pas commenté le discours de M. Häkämies relèverait de la mission impossible. Le style rhétorique, spéculatif, consistant à répéter un mot par trois fois, que ce soit oralement ou par écrit, est même devenu une blague populaire, l’accent devenant quelque peu folklorique. Les auteurs des chroniques et commentaires qui font face aux éditoriaux se sont délectés, jour après jour, de cette juteuse histoire.
Voisine de la Russie avec laquelle elle partage une frontière qui s’étire sur 1300 kilomètres, la Finlande partage avec ce pays une histoire commune, ancienne et pas toujours facile. Les cicatrices laissées par les deux guerres entre 1939 et 1944 démangent encore. De temps en temps, le passé refait surface. A titre d’exemple, le tout récent débat très animé autour de la question suivante : au début des années 1990, la Russie envisageait-elle réellement de restituer la Carélie, ce territoire de la Finlande orientale, annexé et rattaché à l’URSS à l’issue de la seconde guerre mondiale.
La réaction au choix des mots utilisés par M. Häkämies a été mitigée – pour garder un ton diplomatique. Pour dire les choses sans ambages, comme c’est souvent le cas lorsqu’un débat s’installe véritablement en Finlande, la teneur du message a commencé à évoluer. Par exemple, bien que M. Häkämies ait prudemment utilisé le mot « challenge/défi », dans certains commentaires finlandais (et russes, également), il est rapidement devenu « menace » Le débat a également dérivé sur des questions du genre – qui, finalement, est en charge de la politique étrangère ; y a-t-il une crise au sein du gouvernement et qui a le droit de s’exprimer sur la politique étrangère.
Les commentaires les plus acides sont venus des rangs du Parti social-démocrate (SPD), aujourd’hui dans l’opposition. L’ancien ministre des Affaires étrangères Erkki Tuomioja a déclaré que M. Häkämies et son parti, le Parti de Rassemblement, conservateur modéré, étaient en train de brouiller la ligne de politique étrangère au point de rendre celle-ci opaque. Selon Eero Heinäluoma, président du SPD, les commentaires de M.Häkämies ont suscité, en Russie et même aux Etats-Unis, l’incertitude et la préoccupation.
M. Tuomioja a osé s’étonner : la Présidente de la République avait-elle été informée à l’avance du fameux discours. Le Secrétaire général du cabinet de la Présidente, M. Jarmo Viinanen, a admis que le discours lui avait été adressé à l’avance, en ajoutant qu’il n’avait pas eu le temps de le lire attentivement. Ilkka Kanerva, le ministre conservateur des Affaires étrangères, qui aurait reçu le discours à l’avance, n’a pourtant pas réagi.
La Présidente de la République, Tarja Halonen, s’est jointe, elle aussi, à l’empoignade, à plusieurs occasions. Elle a qualifié de « personnel » le choix des mots employés par M. Häkämies et laissé entendre qu’ils peuvent donner lieu de s’interroger sur la position de la Finlande. La Présidente a également fait savoir qu’elle discute des questions de politique étrangère uniquement avec le Premier ministre et avec le ministre des Affaires étrangères, pas avec le ministre de la Défense. En vertu de la Constitution, Le Président de la République dirige la politique étrangère de la Finlande en coopération avec le gouvernement. Le Premier ministre et leader du Parti du Centre Matti Vanhanen s’est retrouvé quelque part entre le marteau et l’enclume. D’un côté, il se devait de prendre la défense de M. Häkämies et de son discours, dont il n’a remis en cause que la rhétorique. D’un autre côté, M. Vanhanen a soutenu la Présidente Halonen en déclarant que la politique de sécurité et la politique de défense sont subordonnées à la politique étrangère.
Finalement, la pression exercée sur M. Häkämies s’est avérée irrésistible. Il a déclaré, en clignant des yeux, qu’il réviserait sa rhétorique s’il devait tenir à nouveau le discours. M. Kanerva (qui, parmi les Conservateurs, est dans les termes les plus étroits avec la Présidente Halonen) est intervenu en déclarant malheureux le choix des mots employés par son collègue. Il a rappelé que la Russie est une réalité pour la Finlande. La Présidente Halonen a choisi de qualifier la Russie de défi positif.
Nouvelle situation |  |
Malgré la forme inattendue du discours, il n’est pas surprenant qu’un nouveau tour de discussion sur la politique étrangère et sur la politique de sécurité ait démarré ; et ce pour plusieurs raisons.
En premier lieu, les Conservateurs détiennent présentement trois positions majeures dans la hiérarchie de la politique étrangère et de sécurité. Le portefeuille des Affaires étrangères et celui de la Défense sont entre leurs mains, de même que la présidence de la commission des Affaires étrangères au Parlement. La Finlande n’avait pas eu de Conservateur comme chef de la diplomatie du pays depuis plus de 70 ans ; les sociaux-démocrates avaient présidé, sans interruption, la commission des affaires étrangères depuis le début des années 1930.
En second lieu, depuis 1981, le Président élu est issu des rangs sociaux-démocrates ; souvent, il a été secondé par un ministre des Affaires étrangères venant de le même famille politique. La mainmise du SDP sur la politique étrangère et de sécurité a été interrompue à l’issue des dernières élections parlementaires. La présidence de la République reste le seul atout des sociaux-démocrates.
Bien que l’attaque lancée par les Conservateurs ait été exprimée, jusqu’à présent, plus par les mots que par les actes, il pourrait bien y avoir une suite. En août dernier, Jyri Katainen, le chef de file du Parti de Rassemblement et ministre des Finances, s’est exprimé en faveur d’une politique étrangère « active et réaliste ». A l’opposé, c’est « une fuite nostalgique et un idéalisme aveugle qui, au pire, frise le double langage ». Un coup à peine déguisé, porté à la Présidente Halonen et plus spécialement à M. Tuomioja. Sauli Niinistö, le président conservateur du Parlement, a jeté davantage d’huile sur le feu en appelant une «nouvelle politique étrangère ».
Toutefois, la surprise serait de taille si les principes fondamentaux de la politique étrangère et de sécurité de la Finlande étaient modifiés avant les élections prévues en 2011. Quoi qu’il en soit, un nouveau type de débat a été lancé - un débat probablement appelé à se poursuivre.
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