Peut-on être prêtre et faire de la politique ? La loi publique, ou le droit canonique, interdisent-ils cette double casquette ? En Finlande, légalement, rien n’empêche un ecclésiastique de briguer un mandat électoral. La tradition orthodoxe, cependant, refuse aux prêtres le droit de s’engager politiquement. Mitro Repo, ministre finlandais du culte orthodoxe, a bravé l’interdit. Il siège aujourd’hui à Bruxelles aux côtés des 735 autres eurodéputés.
Isä Mitro Repo est né le trois septembre 1958. Fils et petit-fils de prêtres, il est aussi le 9ème enfant d’une famille de treize. L’orthodoxie, une tradition familiale ? « Ma famille est originaire de Carélie, une région où l’Église orthodoxe est active depuis le 11ème siècle. J’ai commencé à peindre des icônes à l’âge de sept ans. Plus tard, j’ai passé quelques mois à Paris sous la férule du professeur Leonid Ouspensky [iconographe renommé, décédé en 1987, ndr.] Mon intérêt pour l’iconographie, les langues anciennes et la théologie s’est accru. J’ai alors choisi de suivre le chemin tracé par mes aïeux. » Ces racines slaves orthodoxes, il les revendique fièrement : « L’orthodoxie orientale a tant à apporter à l’Europe occidentale, notamment sa sincérité et son parcours émotionnel. »
Dans son pays, le Père Repo est un homme très médiatique. Célèbre pour son sens de l’humour, il participe à des talk-shows à la radio et la télévision. Il aime la bonne chère et se fait photographier au volant de sa voiture de sport ou entouré de jeunes femmes légèrement vêtues. L’air jovial, le crâne dégarni, ventripotent : on l’imaginerait bien en Père… Noël ! Le Père Repo n’a, en tout cas, fait aucun cadeau à ses adversaires lors du scrutin du mois de juin dernier.
A l’approche des élections, six partis politiques locaux l’avaient approché. « Je me suis familiarisé avec leurs programmes respectifs et j’ai eu l’opportunité de discuter avec les leaders de chacun de ces partis. J’ai choisi le SDP [le parti social-démocrate de la présidente Tarja Halonen, ndr.] en raison de son programme électoral. Celui-ci défend une Europe sociale et je crois que, en ces temps de grave crise économique, il est important de faire preuve de solidarité, de responsabilité et de justice sociale. Je retrouve ces valeurs dans ma vocation de prêtre. »
Le jour du scrutin, il a conquis le cœur de plus de 70.000 de ses compatriotes. « J’ai vraiment été surpris par le nombre de votes que j’ai obtenus ! Selon les estimations, 6.000 orthodoxes auraient voté pour moi. Ce qui veut dire que 90 % de mes électeurs font partie d’une autre Église ou sont tout simplement athées. De toute façon, je ne suis pas seulement chrétien, mais humaniste. Ma vocation est avant tout la philanthropie. » Beaucoup de Finlandais ont été surpris par son élection. Et Tarja Halonen, qu’a-t-elle pensé de cette victoire ? « La Présidente m’a chaleureusement félicité. Nous resterons sans aucun doute en contact à l’avenir. » Cette victoire n’a cependant pas été appréciée par tout le monde. Á commencer par les autorités religieuses.
L’Église orthodoxe finlandaise est une juridiction autonome de l’Église orthodoxe rattachée au Patriarcat œcuménique de Constantinople. Le Primat de l’Église porte le nom d’Archevêque de Carélie et de toute la Finlande. Sa Béatitude Léon, ou Leo Makkonen de son vrai nom, occupe cette charge depuis 2001. L’Église orthodoxe finlandaise compte environ 60.000 membres contre 4,3 millions pour l’Église évangélique-luthérienne, principale Église de Finlande. Mitro Repo n’est pas le premier religieux à siéger au Parlement européen. Quatre prêtres protestants ont fait partie de la promotion précédente, dont l’Irlandais Ian Paisley, député de 1979 à 2004. L’affaire fait néanmoins grand bruit en Finlande. « Je n’arrive pas à comprendre pourquoi l’Église orthodoxe finlandaise refuse que ses ministres exercent un mandat électoral. Certes, l’Église orthodoxe orientale n’a jamais été très active en politique, mais il y a eu des exceptions. L’archevêque de Chypre est devenu président de son pays. En Russie, plusieurs religieux ont siégé à la Douma. Même en Finlande, de nombreux prêtres orthodoxes ont été élus lors d’élections locales et nationales. J’ai donc été extrêmement surpris par la réaction de ma hiérarchie. J’espère que mon exemple permettra de reconsidérer la relation entre l’Église et l’Etat en Finlande. »
En attendant, sa « hiérarchie » a, en effet, manifesté son opposition de manière particulièrement hostile. Elle lui a interdit, pendant la campagne et depuis son élection surprise, de célébrer des offices religieux ou de porter la soutane et la croix. Plus grave encore : le prêtre serait menacé d’expulsion non seulement de la prêtrise, mais de l’Église elle-même. Deux anciennes règles apostoliques, datant des 2ème et 5ème siècles, interdiraient ce genre d’activités publiques, administratives et politiques, ce qu’aurait expliqué, avec moult précisions, Sa Béatitude Léon. L’affaire est actuellement entre les mains du ministre de la Justice, Mme Tuija Brax. Le député espère une fin heureuse : « Je pense que nous pouvons trouver une solution à ce conflit. Ainsi, les prêtres disposeront des mêmes droits fondamentaux que les autres citoyens européens. »
Ses déboires ont été très largement relayés dans la presse locale et lui ont assuré une publicité aussi gratuite que bénéfique, notamment à Strasbourg. « De nombreux collègues sont venus me féliciter lors de la première session parlementaire. J’ai noué de très bons contacts avec des députés originaires de pays orthodoxes comme la Grèce, Chypre, la Bulgarie, la Roumanie ou les États baltes. » Que pensent les autres eurodéputés finlandais de son élection ? « Le fait que nous ayons, en Finlande, un système d’élection directe de même qu’une seule circonscription a permis d’aboutir à la constitution d’un groupe parlementaire charismatique. Chacun de mes compatriotes a sa propre personnalité. Par ailleurs, huit sont des femmes, ce qui est une très bonne chose. Et puis, les Finlandais sont non seulement talentueux et compétents, mais audacieux et pieux. »
Mitro Repo apprécie donc de se rendre régulièrement à Strasbourg pour participer aux débats parlementaires, en dépit de déplacements difficiles. « J’aime beaucoup la ville, même si les connexions avec Helsinki sont compliquées. Au sein du Parlement, je fais partie de deux commissions chargées, d’une part, de la défense du consommateur et, d’autre part, d’éducation, de culture et des problèmes liés à la jeunesse. »
L’ecclésiastique, on l’a compris, n’est pas un prêtre, ni un homme politique comme les autres. Pas question pour autant de se voir affubler de l’étiquette d’original. « Je ne me considère pas comme un ‘cas spécial’ ! Mon éducation et mon parcours m’ont donné l’opportunité de m’impliquer dans différentes activités. Je me suis retrouvé dans des discussions politiques et je suis devenu une sorte de ‘leader d’opinion’. Mais c’est une question de foi, pas de stratégie. » Les voies qui mènent à la politique sont impénétrables.
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