| L’innovation booste l’État-Providence |  |
“La Finlande a perdu sa condition physique de 1998-2002. Tel ces ex-athlètes sur le retour, mon pays se répète chaque jour: ‘Quand je serai en meilleure forme, je reprendrai l’entraînement!’, mais ça ne se passe pas ainsi. Si un cap nouveau n’est pas pris, il y a de la crise en perspective. Et l’Europe vit encore plus dangereusement!”, martèle Pekka Himanen. Sur les scénarios socio-économiques et les possibles crises européennes à venir, Himanen ne manque pas d’images: “Attendre l’infarctus pour repartir, c’est prendre le risque d’y laisser sa peau! Pourquoi attendre la salle d’urgences pour réagir?”. Dans un livre en anglais (The Information Society and the Welfare State, 2001 Oxford) Pekka Himanen et son ami Manuel Castells ont déjà montré que le modèle finlandais liait innovation et protection sociale: “Très humain, le modèle social finlandais, avec son État-Providence fort, dispense à chacun l’égalité des chances. Sa survie dépend de la capacité à innover du peuple finlandais”, explique Himanen. Tout en reconnaissant que depuis 2002 les Finlandais ne mettent plus autant l’accent sur l’innovation même si la Finlande reste une exception européenne avec des taux de croissance tournant autour de 3%. Pour combien de temps? Pekka Himanen craint que les Finlandais ne suivent l’exemple d’une Europe se reposant sur ses lauriers. Pour l’Europe il entrevoit quatre défis stratégiques.
| Mélodies nordiques |  |
Selon Himanen, la production industrielle traditionnelle se faisant maintenant en Asie, s’obstiner à tenir tête tient du non-sens, les coût de main-d'œuvre européens étant par trop élevés. Les Européens devraient se concentrer sur leur point fort, l’innovation: c’est la solution. Himanen s’inspire à nouveau de l’exemple finlandais: “Dans le secteur du bois-papier les Nordiques sont les plus forts parce qu’ils ont constamment misé sur l’innovation et employé des personnels hautement qualifiés”. Ce qui le conduit à l’idée de collaborations entre designers finlandais et industries du bois-papier et du métal, combinant ainsi créativité et puissance de l’argent. Dans le domaine de la musique il y aurait également beaucoup à faire selon lui: “Les jeunes musiciens sortant des institutions finlandaises ont toujours un très haut niveau. Mais cela n’empêche pas les exportations musicales finlandaises de stagner à 20 millions d’euros alors qu’en Suède elles caracolent à 700 millions!” Et d’ajouter: “Il va de soi que les Suédois ne sont pas 35 fois plus doués que les Finlandais. Simplement ils disposent d’une chaîne éprouvée producteur-manager-structure commerciale, inexistante en Finlande”. Et les faits prouvent que le groupe pop Abba a rapporté davantage aux finances suédoises que Volvo dans l’automobile. Pekka Himanen voit une énorme marge de progression possible pour les Finlandais dans ce domaine musical où des groupes comme Him et The Rasmus ont déjà fait leur percée: “De toute façon on ne peut pas jouer éternellement la carte Nokia pour enrichir le pays. Tôt ou tard il faudra mettre en place de nouvelles synergies, en Finlande, comme en Europe.”
Secteur public innovant aussi
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Paradoxe et surprise: Pekka Himanen conçoit les services publics en innovateurs, eux aussi: “Jusqu’à maintenant la Finlande a suivi un cercle vertueux la conduisant à financer son État-Providence par le biais de l’innovation constante. Au fil du vieillissement des populations et des déséquilibres financiers induits, ce cercle risque fort d’arrêter de tourner. Je propose donc que l’État-Providence - et son service public - puisse innover, au même titre que le secteur privé”. Dans ce cas il s’agit surtout d’innovations en services, dans le secteur des services ou de la Santé. Himanen envisage d’abord une énergique mise à niveau des personnels du secteur public aussi bien en nouvelles technologies, qu’en processus, structures d’organisations et cultures d’entreprise. Cela devrait amener une coopération accrue entre secteurs public, privé et nationaux. Selon lui, il faudrait, par exemple, qu’en Finlande les patients puissent librement choisir leurs centres médicaux et médecins traitants: “Grâce à la petite compétition que cela déclencherait, des innovations se développeraient certainement plus vite pour rendre les gens plus indépendants, par exemple. Il me semble aussi que Finlandais et Européens ont une certaine avance dans le domaine de la gériatrie”. Quelques industriels finlandais continuent à produire de gros efforts pour surveiller ou soigner à les patients à distance. “Pas de malentendu: je suis persuadé que c’est une erreur de réduire les crédit de la Santé. Il s’agit de procéder différemment et d’aller vers plus d’efficacité. De plus, je suis persuadé que les innovations du secteur public trouveraient facilement à s’exporter”, prétend Pekka Himanen. | Overdose de matières scientifiques |  |
Par allusion à Leibnitz et à son “meilleur des mondes possibles”, (il n’est pas philosophe pour rien), Pekka Himanen ironise sur les niveaux d’enseignement comparés en Europe et aux USA: “Dans le classement des 20 meilleures universités mondiales, 19 sont américaines. Après les excellents résultats Pisa de la Finlande on peut échafauder que le pays idéal disposerait d’un enseignement secondaire finlandais complété par un enseignement universitaire américain!”. On sait qu’aux USA les thésards et leurs directeurs de thèse collaborent activement entre eux, que les professeurs sont rétribués selon le niveau d’enseignement prodigué et le taux d’intégration de leurs étudiants dans leurs propres groupes de recherches: “Il faut savoir que les idées nouvelles viennent le plus souvent des thésards”, précise Himanen qui déplore qu’en Europe l’enseignement universitaire délaisse l’imagination et, par conséquent, la capacité à innover: “Actuellement les systèmes universitaires produisent trop de diplômés, excessivement rationnels, préférant la sécurité de l’emploi aux enthousiasmes de la recherche”. Pekka ajoute que les universités finlandaises - les meilleures se situant entre la centième et la deux-centième place du classement précité - restent trop provinciales, qu’elles devraient s’ouvrir davantage sur les échanges d’étudiants et de chercheurs. “De plus le système finlandais oriente toujours les élèves vers les matières dites rentables pour l’économie du pays: les maths et les sciences, tout cela au dépend des sciences humaines et de l’art, champs de prédilection pour la créativité pure”, constate-t-il.
| Vers une Finlande multiculturelle |  |
Pekka souhaiterait voir une ouverture progressive des universités finlandaises à l’international et ne conçoit l’Europe du futur que multiethnique: “Les succès à répétition des USA viennent justement de l’imigration, de l’ethnicité et de cette ouverture sur le monde. Souvenons-nous que la plupart des Nobels sont américains, surtout en économie. Si l’Europe retombe dans des errements xénophobes, comme c’est un peu le cas actuellement, nous aurons bien d’autres raisons de nous faire du souci!” En Finlande, le Sitra a déjà produit un rapport sur la problématique de l’intégration à la finlandaise (Suomi 2015) mais Pekka poursuit: “La population finlandaise reste encore trop homogène. Davantage d’immigration, donc de multicultures, créerait de l’énergie par les contradictions et flots d’idées différentes générés.” Ainsi, selon Pekka, la Finlande pourrait réussir l’intégration des nouveaux arrivants et rester un modèle pour l’Europe.
Qui est Pekka Himanen? |  |
Il a 32 ans (né en 1973) et reste à ce jour le plus jeune docteur ès-philosophie finlandais, puisqu’il a été nommé professeur à 20 ans. “J’ai toujours souhaité évoluer dans l’interdisciplinarité et travailler en dehors de la Finlande. Mes textes sont d’abord publiés en anglais, puis en finnois”, insiste-t-il. Pekka Himanen a produit des rapports sur la Société de l’Information pour le gouvernement et le parlement finlandais. Il est connu également pour être intervenu à Davos, au célèbre Forum Économique réunissant les principaux décideurs mondiaux. Ces différentes activités en font le socio-philosophe finlandais le plus en vue actuellement.
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