Linus Benedict Torvalds l’avoue lui-même : il a toujours été obsédé par l’informatique. Dans sa biographie, ce suédophone de Finlande, né à Helsinki le 28 décembre 1969, raconte avoir profité de ses talents d’informaticien pour séduire une étudiante à qui il donne des cours (« comme devoir du soir, envoyez-moi un message », in Linus Torvalds, L’extraordinaire histoire d’une révolution accidentelle, Editions Osman Eyrolles Multimédia). Quelques années plus tard, l’étudiante en question, Tove Minni, deviendra sa femme. L’anecdote peut faire sourire. Elle révèle cependant les prédispositions quasi obsessionnelles du jeune étudiant en informatique de l’Université d’Helsinki.
Au début des années 1990, déjà, le jeune Linus, alors âgé d’une petite vingtaine d’années, passe des nuits entières enfermé dans sa chambre. Il peste contre son ordinateur personnel, furieux de ne pouvoir utiliser le système UNIX de l’université. Ce système d’exploitation doit permettre à ses utilisateurs d’exécuter simultanément certains programmes. Largement utilisé par les professionnels et les universitaires, UNIX présente l’avantage d’être stable et de proposer un niveau de sécurité élevé, notamment en matière de réseau. Pourtant, le logiciel ne fonctionne pas sur le PC de Torvalds.
Cela fait des semaines que Linus cherche une solution à ce véritable casse-tête informatique lorsqu’il entrevoit enfin une issue. Pourquoi ne pas créer un nouveau système d’exploitation ? L’idée fait son chemin dans l’esprit bouillonnant du jeune prodige. L’étudiant s’inspire de MINIX, le tout premier clone d’UNIX, un système d'exploitation simplifié pouvant être utilisé sur PC, dont Torvalds réussit à étendre les possibilités. Reste désormais à trouver un nom au nouveau système créé. Ce sera Linux (Linus + Unix), fusion sémantique des deux « composantes » initiales du programme.
La première version fiable est diffusée en mars 1992. Originalité du projet : par rapport aux autres systèmes d’exploitation concurrents comme Microsoft Windows, Mac OS ou les autres logiciels UNIX, Linux est constitué d’un noyau ainsi que de logiciels libres. En d’autres termes : les « codes sources » (c’est-à-dire la « recette » du logiciel, préciseusement cachée dans le cas des logiciels commerciaux) sont mis librement à la disposition des internautes. Désormais, par le biais d’Internet, des utilisateurs du monde entier adoptent Linux gratuitement, enrichissant le système par des applications spécifiques. Résultat : n’importe qui, personne ou entreprise, peut créer sa propre distribution. L’évolution de Linux est ainsi permanente, un millier d’amateurs perfectionnant un peu plus chaque jour le système d’exploitation.
Linux n’est donc pas un produit commercial et s’affirme comme un concept idéaliste. Aujourd’hui, la communauté des linuxiens compte plusieurs millions d’utilisateurs dans le monde. Avec le nombre croissant de spécialistes travaillant sur ce système, de nouveaux outils pour Linux se développent à une vitesse vertigineuse. Par ailleurs, Linux revêt un intérêt certain aux yeux des dirigeants : le principe de logiciel libre offre en effet une indépendance technologique et encourage l’implication des industries locales grâce au développement des licences libres.
Torvalds est fier de sa réussite. Une réussite fréquemment valorisée par toutes sortes de récompenses et de prix. Pas narcissique pour un sou, Linus va jusqu’à comparer son talent de visionnaire à celui des plus grands génies scientifiques : « Si j'avais un héros favori, ce serait Isaac Newton, en partie parce qu'il est indiscutablement l'un des scientifiques les plus influents qui aient jamais vécu, mais peut-être surtout pour l'une de ses célèbres citations : ‘J'ai vu plus loin que les autres parce que je suis monté sur les épaules de géants.’ Il est certes possible que Newton n'ait pas été une personne très agréable dans la vie courante, mais je pense que cette citation illustre bien ce qu'est la science. Et l'open source. Le principe consiste à se hisser sur les épaules de géants et à apporter des améliorations progressives à des concepts et des idées développés par d'autres » (entretien édité par www.zdnet.fr le 3 janvier 2005).
Difficile pourtant de contredire cet excès d’égocentrisme. Linux est devenu, en l’espace d’une poignée d’années, un acteur de tout premier plan de l'industrie informatique. La méthode de conception, nourrie d’engagement volontaire et de passion libertaire, fait de ce système d'exploitation le plus vaste projet de création collective jamais imaginé. Un concept révolutionnaire.
Si le développement de Linux demeure, au départ, quelque peu anarchique, l’explosion d’Internet donne, à partir de 1995, un souffle nouveau au logiciel. Salons, sites Internet spécialisés, associations promouvant les logiciels libres (les GUL, ou Groupes d’Utilisateurs Linux) : les vecteurs de diffusion et de développement se diversifient. En termes de succès commercial, les ventes de CD-Rom dépassent parfois celles de Windows 98. En outre, Linux devient rapidement leader sur le marché de l'hébergement de sites sur le Web. Parallèlement, l'apparition et le développement de sociétés privées facilitent l'implantation de Linux dans les entreprises.
Aujourd’hui, les applications recouvrent elles aussi des formes diversifiées. Le logiciel est utilisé pour des plateformes variées : superordinateurs, systèmes embarqués (téléphones portables, assistants personnels, lecteurs vidéo DivX), consoles de jeu vidéo et, bien sûr, ordinateurs personnels (PC et Mac). Même les cerveaux de la NASA programment leurs navettes spatiales avec Linux.
D’un point de vue idéologique – mais aussi commercial – Torvalds est parfois présenté comme le pourfendeur de Microsoft, chevalier solitaire cherchant à briser le monopole du géant américain. Pourtant, Linus se défend de vouloir causer du tort à l’homme le plus riche du monde. Et Bill Gates, beau joueur, accepte le défi pour prouver que Microsoft ne peut pas (plus ?) être taxé de monopole.
Finalement, si Nokia symbolise la réussite économique d’une entreprise finlandaise conquérante et victorieuse, Linux démontre qu’un petit pays comme la Finlande possède encore un vivier de cerveaux prolixes. Des hommes dont les capacités d’imagination, d’adaptation et de développement peuvent rivaliser avec ceux des puissances technologiques que sont les Etats-Unis ou le Japon. Aujourd’hui, tout le monde, ou presque, connaît Tux, l’adorable petit manchot, mascotte officielle depuis 1996.
Aux dernières nouvelles, Torvalds vit à Beaverton, dans l’Oregon, avec sa femme et leurs trois filles. Loin de San Francisco et de la Sillicon Valley. L’informaticien travaille comme simple employé d’un laboratoire chargé de la commercialisation de Linux. Mais son patron l’a autorisé, paraît-il, à poursuivre ses travaux sur son système d’exploitation. Le contraire nous aurait étonnés.
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