| Tchernobyl-la-hantise |  |
En décembre 2003, à la signature du contrat entre les Franco-Allemands d’Areva-Siemens et les Finlandais de TVO, tout semblait se dérouler comme dans un rêve, une nouvelle Entente Cordiale, cette fois franco-germano-finlandaise. Trois ans plus tard, presque jour pour jour, rien ne va plus et certains murmurent que les 18 mois de retard admis par Martin Landtman, le directeur du projet, pourraient même s’étendre à trois ans de délai. Manque de réussite?
Les déconvenues techniques se sont ajoutées aux malentendus culturels. Siemens n’est pas touché puisqu’il y a découplage dans la réalisation, les Allemands s’occupant uniquement de la mise en place de la turbine génératrice d’électricité, une tâche s’avérant nettement plus aisée que celle des Français Areva et Bouygues. Siemens serait donc dans les temps, mais sur une technologie considérablement plus simple.
Areva pour l’ensemble du réacteur, nettement plus sophistiqué, Bouygues, pour le béton, sont responsables du bon fonctionnement de l’ensemble et doivent répondre de sa parfaite sécurité, point non négligeable lorsqu’il s’agit du nucléaire. D’autant plus que l’accident de Tchernobyl (avril 1986) a tellement hanté les Finlandais que le Parlement finlandais, en 1993, avait d’abord rejeté la construction d’un cinquième centrale nucléaire. | Excuse-béton |  |
La sécurité nucléaire reste donc le grand point sur lequel les autorités finlandaises ne badinent pas: leurs concitoyens ne sont, après tout, que 5,2 millions et elles n’ont visiblement aucune envie de prendre le plus petit risque qui soit avec leur vie ou leur santé. Cette sacro-sainte sécurité passe par la qualité du béton et par la validation de quelques milliers de pièces entrant dans l’élaboration de la centrale. Très officiellement et pour visiblement justifier une partie du retard, Areva a accusé quelques entreprises finlandaises de ne pas être à la hauteur, soit qu’il s’agisse de mauvaise qualité de béton, soit que les pièces fournies pour les circuits de refroidissement ne correspondaient pas aux normes.
Quand on sait que la communication d’Areva s’effectue généralement dans un silence assourdissant, ces quelques affirmations font bonne mesure et sont de bonne guerre. Force est de constater qu’un producteur local de béton - Forssan betoni - a bien été montré du doigt, sans que la chamaillerie ne prenne des proportions démesurées: son béton avait été jugé poreux par Bouygues et Areva. L’entrepreneur a assuré qu’on ne lui avait pas fourni les bonnes données pour la composition de ce béton très spécial. Personne n’a pris de mesures et aujourd’hui Forssan betoni travaille toujours pour le chantier d’Olkiluoto. En réalité, au-delà de cette excuse-béton il se sont produits quelques malentendus de taille. | Double hâte |  |
En 2003, lors de la signature du contrat, tout le monde sait que la technologie employée - EPR (Evolutionary Power Reactor), un réacteur dit de “troisième génération” - sera testée pour la première fois par les Finlandais sur le site d’Olkiluoto. Une première mondiale, aucun pays n’ayant encore tenté l’aventure. En l’occurence, tout est à faire et le délai prévu, de 6 ans et demi, paraît a posteriori, relativement court considérées toutes les nouvelles procédures à mettre en place. Olkiluoto devra servir d’expérience-pilote afin de vendre cette technologie à d’autres pays, dont la Chine. Mais TVO et les Finlandais sont également pressés puisque toutes les projections des besoins en électricité montrent qu’à l’horizon 2010 il faudra absolument se pourvoir en nouveaux approvisionnements énergétiques, la structure industrielle du pays reposant sur une grande consommation d’énergie électrique, notamment à cause de l’industrie du bois-papier.
Le nucléaire finalement semble la solution ad hoc, la Finlande ayant déjà quatre réacteurs fonctionnant sur son sol, deux à Loviisa, au Sud-Est et deux à Olkiluoto, sur la côte Ouest, et l’État finlandais désirant honorer sa signature du Protocole de Kyoto. Pressés d’expérimenter leur nouvelle technologie, les intérêts d’Areva-Siemens s’harmonisent au mieux avec ceux des Finlandais. | Opposition de styles |  |
De sont côté STUK, l’Autorité finlandaise pour la sécurité nucléaire et la radioactivité, ne connaît pas le même empressement et va redoubler d’attention sur l’homologation des pièces utilisées sur le chantier, sécurité oblige. Un soin extrême dont Areva semble avoir sous-estimé la lenteur puisque la société française n’aurait, de son côté, pas dévolu assez de personnels pour recevoir les demandes de modifications, ou, plus simplement, les réformes émanant de STUK, de façon à valider les documents. De fait, sur les 5000 à valider, seuls 500 auraient pu déjà recevoir l’aval de STUK, fin 2006. Plus grave, à cette rigueur toute nordique se sont ajoutée des difficultés culturelles, des incompréhensions. En effet, les Finlandais travaillent traditionnellement dans une hiérarchie “plate”, horizontale, les cadres accordant leur confiance à leurs subalternes, déléguant et privilégiant l’avancement des projets, un style de management en porte-à-faux avec la hiérarchie verticale et quelque peu cloisonnée d’Areva. Dans ce climat de travail, les Finlandais ont eu progressivement le sentiment que toute décision ne pouvait venir que du siège d’Areva à Paris, se gardant de tout zèle intempestif.
| Retombées |  |
Ce malaise ambiant a forcément conduit à nommer en novembre dernier un nouveau responsable de la direction générale du projet en la personne de Philippe Knoche, 37 ans, X-Mines, et directeur des participations industrielles à la Cogema, puis à Areva, depuis juillet 2000. Aujourd’hui Olkiluoto ne compte que 122 personnels travaillant pour Areva (13 pour le consortium et 109 sur le réacteur), sur un total de 680. Une pénurie en main d’oeuvre qui pourrait entraîner un retard plus conséquent puisqu’on évoque jusqu’à trois ans de retard sur ce dossier ce qui entraînera de lourdes pénalités. Areva a déjà fait figurer dans sa comptabilité une somme comprise entre 200 et 250 millions d’euros, destinée à les couvrir, mais certains experts tablent plutôt sur 500 millions d’euros. Deux retombées négatives se sont déjà produites: le résultat d’exploitation d’Areva a chuté de 68 % (- 115 millions d’euros) et le marché chinois de quatre réacteurs de troisième génération convoité par Areva-Siemens, a été emporté par l’Américain Westinghouse, le 18 décembre 2006 mais Areva serait en discussions avancées pour livrer à la Chine deux réacteurs nucléaires de troisième génération EPR. Affaire à suivre.
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