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Le choix d’un cinquième réacteur

Economie > Industrie
12-04-05
Auteur : Jean Pierre Frigo
La mer ne gèle jamais devant Olkiluoto, sur la côte ouest finlandaise. Le mercure peut descendre à - 20 °, une banquise d’un demi-mètre se former au large, l’eau chaude rejetée par le système de refroidissement des deux réacteurs nucléaires finlandais Olkiluoto 1 et 2 garde la baie en eau libre 365 jours sur 365.
L’Ouest aussi

 Pêcheur habitué des lieux, Sakari Lehto en profite et a pris l’habitude de poser ses filets, hiver comme été, pratiquement en-dessous des deux unités nucléaires en activité. Sur ce kilomètre de littoral, entre Pori et Rauma, ronronnent depuis 1978 deux réacteurs suédois ABB de 870 MW chacun: Olkiluoto 1 et 2. En 2003, ces deux petits monstres ont presque fourni 20 % de l’électricité finlandaise. Cette performance ne réjouit pas pour autant Sakari: “D’ici cinq ans, je ne pense pas que je pourrai continuer à pêcher dans les parages. L’eau sera devenue trop chaude et mes poissons vont migrer. Ou bien il y aura alors des algues.” Allusion à peine voilée à la mise en activité d’Olkiluoto 3 (FIN 5), en 2009, un super réacteur unique de 1600 MW, une puissance presque équivalente à celle des deux unités déjà existantes. L’EPR (European Pressurised water Reactor) nouveau est arrivé en Finlande.

Conçue par le consortium Framatome-Siemens, cette nouvelle technologie a été choisie par la Finlande en décembre 2003. Dans la foulée, le chantier a démarré dès janvier 2004 avec l’abattage des pins sur deux hectares de côte. A la mi-2009, la Finlande sera le premier pays au monde à se lancer dans l’aventure EPR, un choix qui aura fait couler beaucoup d’encre. Déjà à cause du très vif débat public ayant précédé le vote du Parlement finlandais en mai 2002, à une étroite majorité de 15 voix (107 pour / 92 contre), ensuite à cause de la puissance énorme de la nouvelle unité. Et puis, pourquoi avoir choisi Olkiluoto, à l’origine un coquet lopin de côte occidentale de la Finlande, situé entre Rauma et Pori? “Dans les années 1970, trois raisons ont présidé au choix de construire une deuxième centrale nucléaire à Olkiluoto: après celle de Loviisa, à l’est du pays, il fallait aussi doter l’Ouest. Le site d’Olkiluoto a été préféré parce qu’il n’y avait aucune île au large de ce coin de la côte, le refroidissement de la centrale étant facilité par la mer ouverte. De plus, l’État possédait déjà ce domaine et il n’a pas été nécessaire de racheter les terrains à différents petits propriétaires, explique Martti Kätkä de TVO (Teollisuuden Voima Oy), le consortium exploitant les centrales nucléaires finlandaises.

Opinion changeante

TVO a été créé en 1969 par Björn Westerlund, capitaine d’industrie visionnaire. Longtemps ce grand patron finlandais dirigera Nokia qui était la nébuleuse que l’on sait, produisant aussi bien des câbles, que des pneus, du bois, des bottes en caoutchouc ou les tout premiers téléphones portables: “Björn Westerlund a été le premier à pressentir la nécessité pour Nokia de se concentrer davantage sur les communications électroniques”, rappelle Martti. Dès le départ, l’originalité de TVO a été d’être la propriété de 16 compagnies industrielles et non de l’État finlandais: “Personne ne souhaitait donner naissance à un monopole étatique dans le secteur de l’énergie, avec un grand corps fixant de façon monopolistique le prix de l’électricité”, précise Martti. De fait, une telle situation n’a jamais existé en Finlande, la production d’électricité ayant toujours été soumise à concurrence, avec parfois jusqu’à 200 producteurs privés répartis sur tout le territoire. Pourtant le boum nucléaire des années 1970 a connu un coup d’arrêt après la catastrophe de Tchernobyl dont les émanations avaient touché la Finlande au premier chef. Ainsi, pendant quinze ans il a été totalement exclu d’envisager de nouveaux projets nucléaires, la population finlandaise, sondages à l’appui, étant particulièrement montée contre cette forme d’énergie. Avant 1997 les opinions négatives l’emportaient encore. Cette année-là la situation s’équilibrait à 35% de favorables contre 35% de défavorables pour tourner par la suite en faveur des pro-nucléaires. En 2004, on comptait 46% de favorables et 25% de contre

L’indispensable diversification

Le choix d’un cinquième réacteur nucléaire était-il évitable? On ne le dira jamais assez, la Finlande est gourmande en énergie: per capita le Finlandais en consomme deux fois plus que le Français. Au niveau individuel, celui des citoyens, il faut bien chauffer les maisons et contrer les rigueurs de l’hiver mais il y a d’autres impératifs économiques: l’industrie nationale, reposant sur le bois-papier et la métallurgie, dévore gloutonnement une électricité qui doit être bon marché. Au surplus, la Finlande ayant adhéré au Protocole de Kyoto se sent obligée de produire l’électricité la moins polluante possible. De fil en aiguille on en arrive aisément à trouver le nucléaire civil incontournable. Les projections de consommation réalisées sur 2012 montrent un décrochage entre l’offre et la demande d’électricité et vers 2020 il faudra probablement arrêter la moitié des unités nucléaires actuellement en service: “Nous pensons pouvoir prolonger la vie de nos anciennes unités de Loviisa 1 et 2 et Olkiluoto 1 et 2 jusqu’à 45 ans, mais ce sera un maximum. Quant à l’EPR nous estimons qu’il aura une longévité de 60 ans, ce qui justifie aussi notre choix”, souligne Martti. Une autre explication tourne autour de la stabilité des prix: accroître la dépendance énergétique de la Finlande vis à vis de la Russie - en ayant choisi de construire des centrales au gaz naturel, par exemple - la placerait en situation de vulnérabilité alors que les importations d’uranium australien et canadien permettent de diversifier les approvisionnements. Sans oublier, qu’en choisissant une technologie 100% européenne, la Finlande revêt, une fois de plus, les habits de l’élève-modèle de la classe “Europe”.

Un œil attentif sur l’évolution des travaux

Retour sur le chantier: le gros œuvre teminé, la première pierre d’Olkiluoto 3 sera posée en juin prochain. Actuellement, en plus de l’abattage de la forêt alentour, il a été creusée une cavité de dix mètres de profondeur sur trente de diamètre. Olkiluoto 3 devrait être un modèle de sûreté nucléaire, avec un soubassement d’eau de deux mètres de profondeur, en cas de fonte et de descente du réacteur (c'est à dire syndrome chinois) et une enceinte de confinement particulièrement épaisse, puisque portée à trois mètres de béton afin de pouvoir résister à un éventuel crash aérien, nouvelle réglementation en vigueur après le 11 septembre 2001. Il y a également l’argument EPR et la sécurité nucléaire: “Avec l’EPR nous disposons d’une technologie fiable, solidement garantie par nos partenaires franco-allemands”, a assuré Mauno Paavola, PDG de TVO, en décembre 2003, à l’heure de la signature de l’accord. De 2005 à 2009 le chantier d’Olkiluoto 3 occupera l’équivalent annuel de 30.000 emplois puisque 2.300 à 2.500 personnes seront constamment présentes sur le site, un impact économique déterminant pour la Finlande. Par la suite, l’option nucléaire finlandaise pourrait bien peser sur les stratégies des autres pays européens: Allemagne, Belgique et Suède ont gelé leurs programmes d’implantation mais, qui sait, pourraient être amenées à changer de politique. Pour cette raison également il sera utile de garder un œil attentif sur l’évolution des travaux à Olkiluoto, le démarrage de 2009 et le cours de l’exploitation. Sur place, Sakari Lehto, notre pêcheur, regardera les murs s’élever de plus en plus haut, jusqu’à 57 mètres de hauteur, verra le réacteur et l’énorme turbine de 1600 MW démarrer et ses poissons s’éloigner très probablement pour toujours.

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www.tvo.fi

 

 
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