« C’est vrai que ce chiffre est impressionnant, concède Timo Ritonummi, ingénieur principal à la direction de l’Energie du ministère finlandais du Commerce et de l’Industrie, mais la pierre d’angle de notre politique énergétique est la diversification de la nature et de l’origine de nos importations : charbon, uranium enrichi, gaz, électricité, etc., provenant de Russie, Suède, Norvège, Danemark, et j’en passe. C’est là-dessus que repose la sécurité de notre approvisionnement. »
La Finlande consomme aujourd’hui 1487 pérajoules (PJ) ou 35,5 mégatonnes équivalent pétrole (Mtep) chaque année. En dépit de propos lénifiants, le pays est lié par sa dépendance énergétique car il dispose de peu de ressources naturelles : pour ce qui est du pétrole, par exemple, les trois-quarts du carburant brut viennent de Russie –le reste vient du Danemark, de la Norvège et du Kazakhstan.
« L’importance du pétrole est toutefois moindre que dans les années 70, où il représentait 60% de la consommation d’énergie, insiste Timo Ritonummi. Aujourd’hui, sa part est tombée à 25% et la Finlande raffine davantage de pétrole qu’elle n’en consomme : sur 12000 tonnes, nous en exportons près de 5000. Bien sûr, nous moins en sécurité que des pays producteurs, d’autant que les produits pétroliers sont utilisés dans le secteur des transports, très stratégique, mais la sécurité de l’approvisionnement est assurée. En cas de problème, nous pouvons en effet changer de fournisseur et qui plus est, la loi oblige les entreprises énergétiques à constituer des stocks pour 2 mois et l’Etat, à détenir des réserves pour 3 mois, notamment pour l’armée. »
Pour ce qui est du charbon, qui représente 15% de sa consommation d’énergie, la Finlande se félicite de la multiplicité de ses sources même si « l’essentiel vient de Russie, reconnaît Timo Ritonummi. C’est la loi du marché : il y a 10 ans, nous nous fournissions en Pologne, où la production et le transport étaient moins chers. »
La dépendance est grande mais le charbon, à la différence de l’essentiel des ressources énergétiques, est facilement emmagasinable. Pour autant, aucun stock n’est constitué pour parer à d’éventuelles baisses d’approvisionnement.
La situation est encore plus critique pour le gaz car la Finlande dispose d’un seul fournisseur. Cette source d’énergie, qui représente 11% de la consommation finlandaise, est exclusivement livrée par la Russie, via un gazoduc unique. La Finlande est aujourd’hui le seul pays membre de l’Union européenne dans cette situation « et s’il arrive le moindre accident d’approvisionnement, avoue Timmo Ritonummi, cela posera problème. Nous ne pouvons pas stocker le gaz en Finlande car notre sous-sol ne le permet pas mais nous envisageons de constituer des réserves de ce gaz russe en Lettonie, via un nouveau gazoduc que l’on construirait entre la Finlande et l’Estonie. Ce n’est qu’à l’état d’hypothèse, toutefois. » Pour l’heure, la seule parade envisagée contre une coupure d’approvisionnement est un remplacement du gaz russe par des produits pétroliers. Eux aussi soumis aux aléas des importations…
Pour le combustible nucléaire (qui alimente les réacteurs produisant 16% de l’énergie consommées), la Finlande s’approvisionne dans des proportions équivalentes en Allemagne, en Suède, en Russie et en Espagne. « C’est différent du gaz en termes de sécurité même si les fournisseurs sont peu nombreux, poursuit Timo Ritonummi, car nous pouvons théoriquement l’acheminer par bateau, par train ou par avion. Nous pouvons aussi le stocker, même si ça coûte excessivement cher. »
Coupures d’électricité |  |
Enfin, la Finlande importe une partie de son électricité (les chiffres varient considérablement d’une année à l’autre en fonction de la production finlandaise et de celle des pays voisins, mais en 2004, le pays a importé 18 TWh pour une consommation de 87 TWh, soit plus de 18%). Elle a très récemment vu planer une menace de coupure d’approvisionnement lorsqu’au début de l’année 2006, la Russie a soudain diminué de 2/3 ses exportations d’électricité vers la Finlande pour garantir l’alimentation en électricité de son propre territoire. Cela s’est fait sans préavis raisonnable alors que la Russie fournit, en temps normal, une quantité respectable d’énergie à la Finlande (11 TWh en 2004).
Un mois avant, la Suède avait elle aussi arrêté brièvement mais brutalement ses livraisons d’électricité pour assurer l’approvisionnement du Sud du pays, mais les répercussions ont été moindre. La Suède livre en effet moins d’électricité à la Finlande. Le pays s’est relevé de ces coupures grâce à la mise en route de centrales de réserve. L’entreprise Fingrid, qui gère le réseau électrique finlandais, a estimé à cette occasion que la capacité maximale de production finlandaise d’électricité était supérieure à 109 TWh mais le ministre finlandais du Commerce et de l’Industrie, Mauri Pekkarinen, a tout de même souligné la nécessité d’une évolution: « Jusqu’à présent nous nous en sommes bien sortis. Mais la situation devient chaque année plus critique. Nous pourrions être en sérieuse difficulté si dans les hivers à venir nous étions confronté à un grand froid et à des difficultés d’approvisionnement. » Il a également reconnu que « la société finlandaise est si dépendante de l’électricité qu’il faut renforcer les exigences en matière de garantie de l’approvisionnement ».
Aucune révolution n’est pour autant en perspective dans les échanges énergétiques finno-russes. En témoigne Arto Lepistö, directeur général du département de l’Energie au ministère du Commerce et de l’Industrie : « La Russie a toujours été fiable jusqu’à présent. Cette baisse nous a surpris mais nous n’avons pas besoin, pour autant, de reconsidérer notre coopération. » David Dusseault, coordinateur de recherches sur l’énergie à l’Institut Alexandre, à Helsinki, ajoute: « La Finlande cohabite depuis des années avec son voisin. Tous deux savent se mettre d’accord et le pays ne risque rien, au fond. »
Les industries finlandaises telles que le métallurgiste Outokumpu, plus gros consommateur d’électricité du pays, militent d’ailleurs pour l’augmentation des importations depuis la Russie, même si d’aucuns avancent que la récente baisse d’approvisionnement, en janvier, pourrait jouer en la défaveur du projet lancé par l’entreprise russe United Power et réclamé à cors et à cris par les gros groupes industriels. Il s’agirait d’un nouveau câble reliant la Russie à la Finlande, entre Kornovo et Kotka, qui permettrait d’importer 1000MW soit 8 TWh, l’équivalent de la production d’un réacteur nucléaire. Ce projet, dont la réalisation pourrait amoindrir de 10% le prix de l’électricité en Finlande, est contesté par ceux qui, comme la présidente du parti des Verts finlandais, Tarja Cronberg, estiment qu’il faut diminuer la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. « Ce n’est pas nous qui décidons de cela, mais le marché lui-même », insiste Timo Ritonummi.
Pour l’heure, la construction d’un câble entre l’Estonie et la Finlande a été lancée. La structure sera gérée par Estlink et permettra d’importer 2TWh. « Cela nous aidera à diversifier nos sources d’approvisionnement puisque l’Estonie est membre de l’UE », se félicite Timo Ritonummi.
Par ailleurs, un 5e réacteur nucléaire, Olkiluoto 3, est en construction dans le Sud-Ouest du pays et devrait entrer en fonction en 2009. Le directeur de la recherche de Fingrid, Timo Kaukonen, estime qu’en raison de la fermeture de centrales plus anciennes, la production d’électricité du nouveau réacteur ne suffira pas, toutefois, à compenser l’augmentation des besoins. Interrogé en novembre dernier, le ministre des Finances et président du PSD finlandais, Eero Heinäluoma, soulignait ainsi que le pays aurait besoin de 32 TWh supplémentaires en 2020. « Le réacteur d’Olkiluoto 3 ne produira que 12,8 TWh , a-t-il ajouté, aussi reste-t-il un énorme besoin d’investissement supplémentaire. » Le ministre a souligné qu’il ne fallait pas exclure la construction d’« une capacité supplémentaire de production d’électricité ». Produire davantage en Finlande |  |
Bien que décriée par les opposants au nucléaire, l’idée d’un 6e réacteur est dans l’air en Finlande. Le pays mise aussi sur l’énergie renouvelable pour se dégager un peu de l’emprise de ses fournisseurs. Elle atteint aujourd’hui 29% de la consommation totale si l’on inclut la tourbe (6%).
Le caractère renouvelable de celle-ci est souvent contesté par les écologistes mais elle figure en bonne place dans le rapport sur la politique énergétique publié fin novembre par le gouvernement, qui affiche sa volonté de promouvoir le renouvelable: « les sources d’énergie indigènes jouent un rôle impôrtant dans la sécurité de l’approvisionnement énergétique. Notre objectif est d’augmenter d’au moins un quart la part de l’énergie produite en Finlande d’ici 10 à 15 ans. Le ministère du Commerce et de l’Industrie a lancé une enquête pour savoir comment renforcer l’emploi de la tourbe face aux carburants importés pour la génération d’électricité dans les centrales à condensation. »
S’ajoutent à cela les carburants tirés du bois, à hauteur de 21%, qui proviennent des déchêts produits par le secteur papetier finlandais, ainsi que, pour 2%, le solaire, les pompes thermiques, etc. « La production devrait atteindre 543 PJ, soit 1/3 de notre consommation totale dans 20 ans, avance Timo Ritonummi. Nous pourrions produire bien davantage d’éolien sur la côte, en off-shore et même à l’intérieur du pays, nous avons aussi du potentiel avec l’hydraulique, le solaire, le thermique, etc., mais il faut prendre en compte les retombées environnementales et l’investissement considérable que cela représente. Soutenir le solaire, par exemple, coûte excessivement cher et il faudrait prélever l’argent sur un autre poste… »
Finalement, la véritable solution au problème de la dépendance énergétique « passe avant tout par l’organisation de l’usage et la distribution de l’énergie au sein de l’Union européenne, insiste David Dusseault, de l’Institut Alexandre. Le problème ne tient pas tant à la menace russe -la Russie adopte une logique de marché plus qu’une logique stratégique- qu’au fait que l’Union européenne, et la Finlande avec elle, n’est absolument pas préparée pour le futur. Le problème vient seulement d’apparaître et il est urgent de diversifier l’approvisionnement au lieu de s’en tenir à des vœux pieux. »
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