Selon un vieil adage, l’économie nationale de la Finlande repose sur une jambe de bois. Malgré la croissance de nouveaux piliers au cours des 30 dernières années ou environ pour diversifier son assise industrielle, la Finlande reste réputée dans le monde, pour ses produits forestiers tout autant que, par exemple, pour les téléphones mobiles Nokia, les luxueux navires de croisière.
Il n’est donc pas étonnant que les intentions russes annoncées - augmenter dans les prochaines années les tarifs aux exportations du bois abattu - soient, c’est le moins que l’on puisse dire, une préoccupation extrême en Finlande. Les importations de bois brut en provenance de Russie sont, depuis longtemps, tellement cruciales pour l’industrie forestière finlandaise que la question tarifaire est, de loin, le problème le plus épineux des relations russo-finlandaise, depuis de nombreuses années.
La question tarifaire était de nouveau sur la table lorsque le Premier ministre russe, M. Mikhaïl Fradkov, a rendu une visite d’un jour à Helsinki, à la fin du mois de mai, afin d’y rencontrer son homologue finlandais M. Matti Vanhanen. Les deux parties n’ont pas bougé de leurs positions. Le Premier ministre Fradkov a maintenu que la Russie adoptera, le moment venu, les tarifs aux exportations. Pour sa part, M. Vanhanen a souligné que ces tarifs auraient des effets néfastes sur l’économie finlandaise.
Sauf surprises de dernière minute, les tarifs douaniers frappant les exportations russes entreront progressivement en vigueur, à compter du 1er juillet. Le tarif douanier, jusqu’à présent de quatre EUR le mètre cube, passera dans un premier temps, à dix EUR. Les intentions russes visent un tarif d’au moins quinze EUR en avril prochain et finalement de cinquante EUR au début de 2009. Fin des exportations, à coup sûr |  |
Il ne faut pas être un économiste confirmé pour calculer qu’avant longtemps les augmentations des tarifs douaniers mettront sûrement un terme aux importations de bois brut de Russie. Le niveau des prix du bois brut importé sera tout simplement trop élevé. La part des importations de bois russe représente environ 20% du volume total de bois consommé par l’industrie forestière finlandaise. Quatre cinquièmes des importations de bois brut viennent de Russie. Ces importations ont également bénéficié à ce pays car son secteur forestier était gravement négligé depuis l’éclatement de l’Union soviétique, survenu au début des années 1990.
La Russie aspire à développer son secteur forestier en imposant des tarifs douaniers frappant les exportations et, de cette manière, en essayant d’amener les entreprises étrangères à y investir. Jusqu’à présent, les investissements finlandais en Russie ont été minimes en raison des incertitudes juridiques et administratives qui y règnent. Les réactions de l’industrie forestière finlandaise à l’annonce des intentions tarifaires de la Russie ont été plus que frileuses, à tel point qu’il ne faut pas s’attendre prochainement à de nouveaux investissements – à moins que l’environnement n’y devienne soudainement plus propice aux investissements. Ces dernières années, la mondialisation donnant le ton, le secteur forestier finlandais a réduit les effectifs de sa main-d’œuvre et a fermé des sites de production en Finlande pour en ouvrir de nouveaux dans d’autres pays et sur d’autres continents, afin d’être plus près des clients. Les usines ont également commencé à importer des matières premières plus exotiques provenant de régions très éloignées. Par exemple, Stora Enso importe en Finlande de l’eucalyptus brésilien, dont la croissance est rapide. Le scénario du pire, envisagé par les experts en foresterie, est que les tarifs douaniers russes, s’ils étaient imposés comme annoncé, pourraient donner le coup de grâce à un cinquième de la capacité actuelle de l’industrie forestière finlandaise. Au total, environ 20.000 emplois pourraient ainsi être menacés. A titre d’exemple, la société nationale des chemins de fer finlandais pourrait connaître des difficultés majeures, du fait que les importations de bois brut russe représentent environ un cinquième du volume de marchandises qu’elle transporte. Le lien avec l’adhésion à l’OMC |  |
Si la Russie maintient ses intentions, plusieurs options s’offrent à l’industrie forestière finlandaise. D’abord, celle-ci a déjà commencé à accroître le volume de bois abattu sur le sol finlandais. Les experts en foresterie estiment qu’il est possible de compenser les baisses d’importation en provenance de Russie en leur substituant des ressources forestières nationales. Cette option pourrait s’accompagner d’autres problèmes. En premier lieu, les forêts finlandaises sont principalement des propriétés privées. C’est pourquoi le niveau des prix, sur le marché domestique, pourrait encore grimper. Deuxièmement, l’accroissement de l’abattage domestique pourrait facilement conduire à d’âpres discussions avec les groupes écologistes, lesquels ont de vastes connexions internationales. En plus de l’accroissement du volume des coupes forestières domestiques, l’industrie forestière finlandaise augmentera sûrement ses importations en provenance d’autres horizons. La troisième option, la plus désagréable pour la Finlande, est que les entreprises forestières affichent leur mécontentement en allant, de plus en plus, s’installer ailleurs. D’aucuns ont dit que sans les importations de bois russe, il serait impossible d’avoir en Finlande une industrie forestière aussi étendue qu’à l’heure actuelle. On aura compris que la question des tarifs douaniers est étroitement liée aux intérêts nationaux de la Finlande. En même temps, la politique commerciale est la prérogative de la Commission européenne. Les politiciens finlandais réitèrent que c’est cette dernière, et non pas la Finlande, qui négocie les tarifs douaniers frappant les importations. La Commission et la Finlande ont dit et répété que les tarifs douaniers vont à l’encontre les engagements que la Russie devrait accepter comme condition à son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
Lors de sa visite, le Premier ministre Fradkov avait indiqué qu’en guise de compromis la Russie serait disposée à considérer un abaissement des tarifs douaniers frappant les importations contre les équipements requis dans l’industrie de la pâte à papier et du papier et à faciliter les investissements en Russie. Pour sa part, le Premier ministre Vanhanen a omis de répondre à la question suivante : la Finlande s’opposerait-elle à une adhésion de la Russie à l’OMC si ce pays ne renonçait pas à ses intentions en matière de tarifs douaniers. Reste à voir si la Finlande considère le règlement de la question du bois brut comme un préalable à l’adhésion de la Russie à l’OMC et si elle est prête, en dernier ressort, à bloquer l’entrée de la Russie à moins qu’une solution acceptable au problème tarifaire soit trouvée. L’incident avec l’Estonie : soutien sans faille |  |
S’agissant de la politique étrangère et de la politique commerciale de la Finlande, la question des tarifs douaniers peut être considérée comme une sorte de test décisif pour le nouveau gouvernement de coalition de centre-droite. Un premier test a eu lieu fin avril, suite à la décision du gouvernement estonien de déplacer la statue du Soldat de Bronze, située dans le centre de la capitale estonienne Tallinn pour la replacer dans le cimetière militaire. On notera que le gouvernement finlandais a réagi très tôt. Après une première déclaration plutôt réservée, le Premier ministre Vanhanen a déclaré tout net que la Finlande soutient le gouvernement estonien contre les exigences de démission de celui-ci, formulées par la Russie. Il a indiqué qu’un pays souverain a le droit de décider des sites des statues et des mesures à prendre pour réprimer les manifestations violentes. Pour sa part, le ministre des Affaires étrangères Ilkka Kanerva avait pressé de bonne heure l’Union européenne à forger une ligne de conduite politique commune en soutien à l’Estonie. A propos de l’incident, un détail mineur et sans gravité est néanmoins intéressant. M. Kanerva a reçu une lettre de son homologue russe M. Sergeï Lavrov, adressée à tous les ministres des Affaires étrangères des Etats membres de l’UE. Le ministre finlandais n’en a informé ni le Premier ministre Vanhanen ni la Présidente de la République, Madame Tarja Halonen. Dans cette lettre, M. Lavrov exprimait les points de vue, bien connus, de la Russie sur la question. Un sondage d’opinion réalisé en Finlande a montré que dans leur écrasante majorité les Finlandais soutiennent l’Estonie dans ce différend. Les médias finlandais ont suivi de très près l’incident. Apparemment, la couverture médiatique a été d’une telle intensité que la Présidente Halonen a même suggéré une enquête sur la manière dont les médias finlandais ont couvert la guerre en Irak et l’incident estonien. La réaction des médias a été plutôt laconique. En marge du différend russo-estonien, de nombreux Finlandais se sont souvenus du traitement réservé à l’époque par l’Union soviétique aux centaines de cimetières, de tombes et d’églises finlandais situés dans les contrées de la Carélie que la Finlande avait du céder au lendemain de la seconde guerre mondiale. Le président de l’Union carélienne, M. Markku Laamanen, l’avait exprimé dans ces termes, dans une interview publiée dans le journal Kaleva : « Pour la plupart, ils ont été détruits. » Le député du Parti du Centre avait qualifié un tel comportement de « consternant, d’insultant et d’attristant. »
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