| Trois théories pour un mot |  |
Comment définir l’agriculture bio? Curieusement, les trois théories majeures sur l’agriculture biologique sont issues d’Europe du Nord: le biodynamique, en Allemagne, sous l’impulsion de Rudolf STEINER, l’organique, lancé par Sir HOWARD en Angleterre et le biologique, développé en Suisse par Messieurs RUSCH et MÜLLER. Ces mouvements ont donné souche à des termes repris et protégés par la réglementation UE. Essentiellement ils prônent le lien entre agriculture et nature et le respect des équilibres naturels. Ils se distancient notoirement de l’approche agricole conventionnelle, maximalisant les rendements par tous les moyens possibles, y compris des produits chimiques nocifs tels engrais et pesticides. En dépit de la vigueur de ces thèses, l’agriculture biologique n’a vraiment percé en Europe que vers le milieu des années 1980. A partir de cette époque on constate un frémissement, les consommateurs européens, nord-américains, australiens et japonais commençant à se tourner vers le bio. Par la suite on assiste à un net accroissement du nombre de producteurs et fermiers bio. Reste qu’à l’origine de cette nouvelle tendance se place l’intérêt grandissant du consommateur occidental pour des produits sains, respectant nature et environnement. Il va de soi que les Finlandais, en bons Européens, n’ont pas échappé à ce mouvement. Parti de zéro, en 1988, le bio finlandais connaît un boum remarquable du côté des producteurs. | Élevage et seigle, les leaders |  |
Et les chiffres parlent: sur dix ans, la surface consacrée à l’agriculture bio a été multipliée par huit: parti de 20.000 ha en 1994, on approche actuellement des 160.000 ha, soit 7,3% de la superficie consacrée à l’agriculture pour un taux de croissance de 25% par an, le troisième d’Europe. Un véritable exploit si on tient compte de la rudesse des conditions finlandaises et si l’on sait que les deux pays tirant cette croissance sont l’Italie et l’Espagne. En outre, le pays compte plus de 5000 fermes bio (6,7% du nombre total des exploitations finlandaises) et le Ministère de l’Agriculture a tablé sur une part de 15% pour le bio à l’horizon 2010. Enfin, le nombre des importateurs, exportateurs, industriels du bio atteint 500 sociétés (6000, extrapolé pour la France). En 2002, la répartition par types de terrains de l’agriculture bio finlandaise donnait: pâturages (39%), céréales fourragères (31%), jachères (15%), céréales à pain (11%), pommes de terre (1%), légumes divers (3%). Sachant que la mise en jachère fait partie d’un cycle à respecter en agriculture bio, apparaissent alors deux tendances: l’une vers l’élevage et l’autre vers les céréales. Dans ce cas il s’agit principalement de seigle. | Avantage au froid |  |
Paradoxalement, un climat froid n’a pas que des inconvénients en agriculture bio: “A cause du froid la plupart des maladies frappant les productions agricoles des climats plus cléments ne se propagent pas en Finlande, pays le plus septentrional du globe”, explique Seppo HEISKANEN, directeur de l’Agence Alimentaire. Ce particularisme rend l’agriculture bio relativement adéquate pour certaines spécialités, comme les céréales dites pauvres (seigle, orge, avoine) ou les baies, sachant que fruits, tomates ou raisin n’ont évidemment aucune chance de pousser de façon naturelle, en accord avec les principes bio, dans le pays (ceci dit la Finlande dispose d’une grande région productrice de tomates, sur la côte Ouest, entre Vaasa et Pori, autour du bourg de Narpäs. La façon de les y faire pousser - très intensivement - n’a, bien entendu, rien à voir avec la ligne bio). Une autre bonne surprise, en faveur du bio, vient de la faible densité de population (17h/km2) et de l’attention soutenue que les Finlandais portent à leur nature, l’entretiennent, la surveillent jalousement. La conjonction de ces facteurs fait qu’un agriculteur bio n’aura pas à lutter exagérément contre les nuisances causées par l’activité humaine, la nature finlandaise étant jusqu’ici relativement préservée. | L’exemple danois |  |
Les deux grandes forces de l’agriculture bio finlandaise sont donc le seigle et les produits laitiers, pourtant: “Le seigle est une céréale traditionnelle en Finlande où l’on consomme beaucoup de ce pain. 30% de notre production de seigle est bio, pourtant la plus grande partie se vend sur le marché allemand, le consommateur finlandais ne suivant pas”, note Seppo HEISKANEN. Dans les produits laitiers on trouve dans tout supermarché local du lait et différents yaourts et fromages blancs, denrées dont les Finlandais sont friands mais qui coûte souvent le double des produits normaux: “Les dépenses entraînées par l’élevage bio sont nettement plus importantes ici qu’ailleurs. Il faut plus d’espace et plus de personnel aussi, ce qui revient cher. De plus l’hiver étant ce qu’il est, le fermier bio est obligé de nourrir ses bêtes en compléments nutritifs bio qui coûtent leur prix”, explique Seppo Heiskanen. C’est dans l’Est du pays, et surtout dans la région de Juva - entre Mikkeli et Joensuu - que l’élevage bio s’est le plus concentré. Pour se diversifier, se différencier, ces régions agricoles misent sur la qualité, donc sur le bio. Mais ce type de consommation ne représente que 2 à 3% de la consommation totale de laitages: “Ce n’est pas comme au Danemark où le Ministère de l’Education Nationale a décidé que le lait bio serait donné aux enfants des écoles. Grâce à cette décision 20% de la production totale de lait danois est d’origine bio!”, constate Seppo Heiskanen. | Petites quantités et prix hauts |  |
A prime abord, la non-visibilité du segment bio d’un grand magasin finlandais peut surprendre là où ailleurs en Europe - et particulièrement en France - le bio occupe un rayon bien spécifié. Seppo Heiskanen a son interprétation: “Bien sûr le bio finlandais est cher à la consommation mais ce n’est pas la seule raison décourageant les gens. Il ne faudrait jamais perdre de vue que quatre Finlandais sur cinq, en moyenne, gardent des contacts réguliers avec la campagne, nos villes n’étant généralement peuplées que par la deuxième génération de citadins. Et pour ces nouveaux citadins le bio n’a vraiment rien d’exotique: ça reste quand même un truc pour citadins endurcis essayant de ne pas perdre le contact avec le naturel. Pour cette raison le bio marche très fort en Allemagne ou en Grande-Bretagne”. Plus circonspect, Tero TOLONEN, chargé de la section biodynamie au Ministère de l’Agriculture, précise que la stratégie marketing des deux ou trois grands groupes de distribution finlandais ne vise pas à mettre le bio en valeur: “Vous le savez bien, les produits bio sont noyés dans la masse générale des produits ordinaires. Ainsi vous trouverez une farine “bio” au milieu des autres farines ou un paquet de gâteaux au milieu du reste et cela complique notre analyse puisque nous n’arrivons pas à savoir si cette stratégie éloigne ou rapproche le consommateur finlandais du bio. Mais nous sommes dans l’impossibilité d’obliger ces grands groupes de distribution à changer leur marketing...”, déplore-t-il avec un léger sourire. Ainsi, par exemple, faute d’un marché local suffisant, l’avoine bio finlandaise part à l’exportation en Grande-Bretagne pour être transformée en flocons pour le porridge. “La petite taille du marché finlandais ne dégage que de petites quantités, entraînant la cherté des produits, des économies d’échelle étant irréalisables”, ajoute Tero Tolonen.
| Luomu est AB |  |
Selon Tero, la réticence de l’industrie alimentaire finlandaise à lancer une ligne de plats tout-préparés bio, en sachets ou en boites de conserves, s’explique difficilement: “Nos confrères nordiques suédois et danois ont déjà mis sur pied une telle industrie. Nous pourrions prendre modèle sur eux car ce secteur en étant encore une mini-niche, nous savons qu’il existe des places à prendre sur ce marché bio appelé à l’expansion”, regrette Tero. Les baies - myrtilles, airelles, canneberges, cassis, mûres et framboises - occupent une place à part dans la production bio locale: “Il s’agit d’une de nos richesses naturelles, authentiquement bio, puisque les baies n’ont besoin d’aucune sorte de stimulation artificielle, chimique ou autre, pour pousser. Pourtant pour qu’elles soient considérées comme bio il faut s’assurer que le territoire où elles poussent, ainsi que ses environs n’ont pas été traité dans les trois années précédent la certification par des épandages chimiques”, précise Tero. Le contrôle bio en Finlande est le même qu’en France ou dans le reste de l’UE. En Finlande, réussir au test de contrôle ouvre l’accès au label LUOMU, équivalent de l’AB français: “Pour le consommateur allemand ce label revêt une importance capitale car notre seigle et nos baies partent davantage en Allemagne qu’en France!”, précise ironiquement Tero. | Une mayonnaise en attente |  |
Datant du début des années 1990, une nouvelle tendance en consommation est née consistant à préférer la qualité à la quantité. Cette vague n’a fait que prendre de l’ampleur dans l’univers de la consommation. Un exemple illustrant excellemment ce mouvement se voit de plus en plus dans le monde du vin en France: on y vit ce changement de style de consommation à la façon d’un navire traversant une tempête. A sa façon, au contraire, le bio semble avoir été inventé pour incarner cette nouvelle philosophie de “Moins pour Plus”. Mais les industriels et commerçant finlandais ont souvent la tête ailleurs. De plus l’homme de la rue finlandais se sent tellement accro à sa nature originelle que le bio n’est sans doute pas près de l’attirer. Brièvement dit: la “mayonnaise bio n’a pas encore pris en Finlande”. Ce qui rend Tero TOLONEN réaliste: “Si le bio doit décoller dans ce pays, cela arrivera parce qu’un nombre critique de consommateurs aura été atteint. C’est uniquement à cette condition que l’éventail de sélection des produits bio disponibles sur le marché s’ouvrira, qu’alors la demande augmentera et que les prix baisseront. On devrait alors assister à un véritable essor du bio finlandais”. Tero table sur une dizaine d’années. Le temps pour les Finlandais de remettre en question - et en perspective - leurs nature et forêt? |