Des photographies en noir et blanc, amusantes et graves à la fois. Partout la neige, le froid, la blancheur du Nord. Pentti Sammallahti est un photographe finlandais qui n’aime pas trop le beau temps, comme il dit en plaisantant. Dans ses cadres, les paysages partent à la dérive, les baraques sont au bord de l’écroulement, et il y a toujours un animal qui traîne par là son regard absent, avec un détachement presque ironique. La démarche de Pentti Sammallahti se situe au croisement de deux mondes photographiques : d’une part, la photographie de paysage, presque contemplative, où la nature joue le premier rôle, où la forme d’un nuage, l’inclination brutale d’une branche deviennent un discours ; et d’autre part cette tradition de “l’instant décisif” dont parlait Cartier-Bresson, cette rapidité de la photographie qui capture un instant fugace et unique. Le mois dernier, Pentti Sammallahti était de passage à Paris pour la signature de son nouveau livre de photographies à la galerie Camera Obscura, qui l’expose régulièrement. Malgré sa réticence face aux interviews, il a accepté de nous raconter son travail, autour d’un café. La cinquantaine joyeuse, les cheveux poivre et sel et les yeux pétillants, Pentti Sammallahti nous parle en riant de la mélancolie finlandaise, et égrène ses souvenirs au fil de l’alphabet.
A comme Animaux
Pour “ The Russian way ” (livre paru en 1996), j’étais parti avec un groupe faire des repérages sur une région russe proche de la Finlande, pour un film. Nous étions assis avec des amis, pensant à la situation catastrophique en Russie, où tout s'est effondré. Et nous étions très tristes, et nous regardions les gens qui vivaient là, très pauvres, nous buvions de la vodka, presque en pleurant, et soudain un ami m'a dit, pour me consoler : “ Mais Pentti, regarde, ce pays est un paradis pour les chiens ! ” Ils vivent là en liberté, ils peuvent fouiner dans les ordures, ils se déplacent en bandes; le pays est plein de chiens, partout; où que vous soyez, n'importe où, si vous ouvrez une boite de sardines, vous pouvez être sûr que 15 minutes plus tard un chien va arriver, et va rester dix minutes pour manger tout ce qui traîne. Si vous regardez attentivement mes photos, vous verrez que souvent les chiens sont en train de manger un truc, et le plus souvent, ce sont des sardines que j'avais mises là pour les attirer ! Lors de ce travail en Russie, il y avait un chien que j'aimais beaucoup, aux yeux presque blancs. Chaque matin, en sortant travailler, je prenais dans mes poches des saucisses pour les donner à ce chien. En quelques jours, il ¬– ou elle, je ne sais pas – est devenu un ami, et nous marchions toujours ensemble. Il me montrait de très bons endroits à photographier. Je crois vraiment qu'il comprenait ce que je recherchais, parce qu'il m'amenait toujours à des endroits intéressants pour moi. Et non seulement il m'y amenait, mais il y restait, il posait un moment. Nous avions une très bonne communication tous les deux, même si c'était surtout grâce aux saucisses !
| F comme Finlande |  |
J'aime quand il fait froid; c'est un problème, il fait trop chaud pour moi presque partout. C'est pourquoi je préfère ne pas voyager vers le Sud. Et puis il y a la lumière. Même ici (à Paris, en hiver), elle est trop dure. En Finlande, elle est toujours plus douce, parce que le soleil n'est jamais si haut, pas même en été. Et puis les crépuscules sont plus longs, c'est le meilleur moment pour photographier. Je ne suis pas capable de photographier du tout quand le temps est ensoleillé. Mais je crois que c'est assez typique des Finlandais : ils aiment quand il fait froid et sombre (il rit, sa fille à ses côtés n’est pas du même avis). Par exemple, dans la musique populaire, en Suède, ils parlent toujours de soleil qui brille et de gens heureux qui marchent le long des plages. En Finlande, c’est le contraire : dans les chansons, il fait toujours sombre, il pleut, et nous sommes si tristes. La mélancolie, je pense que c'est ça !
I comme Irlande
Quand j'étais plus jeune, je lisais énormément sur les endroits où j'allais travailler. Quand je suis parti en Irlande il y a 25 ans, j'ai passé sept semaines sur place, mais j'avais lu sur ce pays pendant tout l'hiver qui avait précédé. Des livres, des statistiques, pour connaître la vie industrielle du pays, son agriculture. Maintenant je pense que ce n'est pas si important pour la photographie. C'est surtout une histoire de chance. Où que vous alliez, si le temps est beau, ce n'est pas difficile de faire de bonnes photos. Mais si le temps est mauvais (pour moi par exemple quand il y a trop de soleil !), c'est difficile ; quand il neige, qu’il fait sombre, c'est parfait au contraire !
K comme Koudelka
Bien sûr, la photographie est un travail solitaire, mais j'ai des amis photographes, des collègues, que je rencontre de temps en temps. Il y a une personne que j'aime beaucoup en France, c’est Christophe Bourguedieu. Il a travaillé en Finlande, il en a fait un livre de photographies, Tavastia. J'ai aussi rencontré Josef Koudelka, avec qui j'ai travaillé sur un projet dans les pays baltes. J'étais son chauffeur, nous avons voyagé ensemble, mais chacun prenait des photos de son côté. L’idée n'était pas de confronter nos deux visions, juste de s’accompagner.
| M comme Musique |  |
Quand j’ai réalisé “ Andante ”, en 1982, c'était un peu une blague. Je faisais un autre portfolio, je travaillais sur la méthode d'impression, et j'ai pris quelques photos pour faire des essais. C’était des gros plans de personnes qui passent dans une rue. J'ai pris 50 photos en tout, j'en ai choisi huit parmi elles. En les regardant, des airs de musique me sont venus à l’esprit pour chacune de ces photos et je les ai notés (il chantonne une mélodie). Un de mes amis musiciens a voulu les jouer mes petites compositions, et on a associé la photo et la musique.
N comme Noir et blanc
Il est plus difficile pour moi de photographier en couleurs, parce qu’on ne peut pas contrôler autant qu’avec le noir et blanc; et puis cela entraîne toujours une sorte de décoration additionnelle que je n'aime pas. Je ne dis pas que je n'y viendrai pas un jour, mais la couleur a toujours été décevante pour moi quand j'ai essayé. En noir et blanc, c'est beaucoup plus facile, on peut contrôler les contrastes, les tons. Et l’on peut surtout travailler plus dans la chambre noire.
O comme Opus
Au début je faisais moi-même mes propres livres, puis j'ai commencé à travailler avec mes étudiants. C’est comme ça qu’est née la collection de livres Opus. Mais c'est complètement inofficiel. L'idée était que dans un livre chacun fasse tout : le design, la maquette, même l'impression ou en tout cas le travail avec l'imprimeur. Du travail à la main. C'est plutôt inhabituel, en comparaison avec la France; ici, il y a même des photographes qui ne tirent pas eux-mêmes leurs photos. Pourtant pour moi, cette étape-là est aussi importante que la prise de vue. Je passe beaucoup plus de temps à imprimer ou à tirer mes photos qu'à les prendre. Je regarde les négatifs, je compare les tirages, ce que j'ai mal tiré, ce que je pourrais sortir d'une photo, pendant des journées entières.
P comme Photographie
Je pense qu'une bonne photo doit vous toucher. Elle peut faire sourire, être amusante, ça ne suffit pas. Il faut toujours qu'il y ait une part mélancolique. Il faut aussi qu'elle fasse réfléchir, qu'elle touche l'esprit. Bien sûr, je voudrais que mes photos soient légères et profondes à la fois, mais c'est très rare de trouver l'équilibre entre les deux. J'aime beaucoup certains photographes français pour ça. Ils sont plus enclins à la joie que l'esprit finlandais. On raconte en Finlande que les autres croient que la vie est une joie, mais nous, les Finlandais, nous savons que la vie est un tourment ! (rires) Doisneau, Cartier-Bresson, Kertesz, ils sont légers, mais ils sont aussi tellement sérieux… Quand j'ai vu pour la première fois les photos de Josef Koudelka, j'ai pensé “cet homme comprend tout de la vie, et tout de la photo !” Et ça c'est une bonne combinaison.
| V comme Voyages |  |
Je travaille toujours de la même façon; je voyage, je ne fais pas de plans précis. Je m'arrête quand ça me paraît intéressant. Je n'ai pas d'horaires, de dates, je peux rester plusieurs jours si un endroit me plaît, en général une semaine, ou deux maximum. Après je suis trop fatigué pour travailler. Quand j'étais jeune, c'était différent ! (rires) Mais il faut dire que quand je travaille, je reste dehors tant qu'il y a de la lumière, je ne fais que photographier, du matin au soir; j'ai très peu de contacts avec les gens. Quand je vais en Russie, par exemple, je connais une centaine de mots en russe, juste assez pour me débrouiller, pour trouver une chambre, etc… mais si je parlais couramment russe, je ne pourrais pas éviter d'aller chez les gens, pour boire le thé, ou boire de la vodka. Là, quand les gens viennent me voir, je ne peux que hausser les épaules, “désolé, je ne comprends pas”, et les gens s'en vont, je peux travailler sans trêve.
Bibliographie
Sammallahti Pentti, “Musta Taide”, 1996 (texte de Jukka Mallinen).
Sammallahti Pentti, “The Russian Way”, 1996, Opus 31 (texte de John Berger).
Sammallahti Pentti, “Sammallahti”, 2002, Nazraeli Press / Candace Perich Gallery (texte de Candace Perich).
Sammallahti Pentti, “Archipelago”2004, Opus 41.
Galerie Camera Obscura 268, boulevard Raspail 75014 Paris France Tél: +33(0)1 .45456708 Fax: +33(0)1 . 45456790 cameraobscura@free.fr
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