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Paysages: fenêtres vers l'extérieur

Culture > Photographie
23-02-03
Auteur : Andréa Holzherr
Elina Brotherus est une jeune artiste finlandaise diplômée Master of Arts à l'Ecole Supérieure des Arts et du Design à Helsinki qui vit et travail actuellement à Paris. Interview par Andréa Holzherr Vient de paraître chez les éditions Next Level & Creative Scaper, distribué par Thames & Hudson : Elina Brotherus, The New Painting
(en anglais et en français)
Landscapes and Escapes

AH : Depuis notre première rencontre en 1998, j'ai été frappée par vos paysages ! Pourtant j'ai l'impression que vous êtes plus connue pour vos autoportraits

EB: Pour moi les deux sont très importants. D'ailleurs, je fais plus de paysages que d'autoportraits. Il est vrai que le public me connaît davantage par mes autoportraits, car je les ai plus exposés et les gens préfèrent en général voir ce qu'ils connaissent déjà. Pourtant, depuis le début de ma carrière d'artiste, j'essaie de mélanger les deux travaux dans les expositions. J'ai fait une fois l'erreur de ne mettre que les autoportraits, c'était en 1999 au Nordic Photographie Center de Oulu. J'ai trouvé l'atmosphère de cette exposition particulièrement pesante ! Mes yeux étaient partout dans cette exposition, et à partir de ce moment, j'ai décidé de toujours mélanger les deux genres. Le portrait, je le considère comme une vue de l'intérieur du personnage, surtout dans mes premières séries. Dans le même sens, les paysages sont des fenêtres vers l'extérieur.

Quel rôle joue la nature, et plus particulièrement le paysage, dans votre travail et votre vie ?

EB: Le paysage est important pour moi de deux manières différentes : d'abord c'est un des thèmes principaux de mes photographies, j'y cherche donc des caractéristiques visuelles qui me plaisent et qui rentrent dans le formalisme général de mon travail. D'autre part, le paysage ou la nature en tant qu'expérience vécue, espace réel où se promener, respirer, regarder au loin, m'est indispensable, surtout quand je vis dans une grande métropole comme Paris.

Pourriez-vous nous parler de votre série « Landscapes and Escapes » qui se situe au début de votre implication dans le paysage comme sujet photographique.

EB: Je considère les « Landscapes and Escapes » comme une partie de ma première série photographique que j'ai appelée « Das Mädchen sprach von Liebe » d'après une ligne du Lied de la « Winterreise » de Schubert. J'aime beaucoup cette musique et j'ai compris à un moment donné que toutes les images que j'étais en train de faire, de 1995 à 1997, tournaient autour de ce thème. Ici, les paysages sont encore très liés à mon histoire très personnelle, ce qui n'est plus le cas dans les paysages postérieurs, et il y a trois des six images où je figure encore. Mais ma présence physique est également très importante dans les trois autres photographies, même si pour le spectateur, il est peut-etre difficile de deviner cette présence.

Donc « Landscapes and Escapes » sont encore des autoportraits ?

EB: Oui, mais en même temps, c'est l'ouverture vers quelque chose de nouveau, c'est-à-dire le paysage qui par la suite a pris une très grande signification pour moi.

Les paysages sont des trouvailles

A quel moment le paysage est il devenu un sujet indépendant dans votre œuvre ?

EB: A mon arrivée en France en 1998, j’ai fait deux séries, une sur le langage et une sur le paysage. Mais au début, je n’avais pas accès au paysage français, j’étais une étrangère. J’ai commencé à faire du paysage « pur », car je ne trouvais pas de place pour moi dans le tableau – c’est pour ça que les paysages sont demeurés vides. Il n’y en a que deux où j’ai pu m’introduire, grâce aux « post-it », notamment dans « Le vélo volé du curé» et « Les oranges ».

Est-ce que vous chercher un certain type de paysage ou est-ce que vous vous contentez d’un paysage « quotidien » que vous rencontrez sur votre chemin ?:

EB: Les paysages sont des trouvailles, ce ne sont en aucun cas des images pré-visualisées, mais des instants, des lumières, des constructions formelles trouvées sur mon chemin qui me font m’arrêter. Ce sont des choses que je trouve belles, si j’ose utiliser ce mot, et non des choses importantes liées à des sentiments ou des idées intellectuelles.

C’est donc opposé à la conception de votre travail d’autoportraits.:

EB: Oui, tout à fait. C’est plus comme des tableaux, je n’y impose pas une narration. Par contre depuis ma série « Suites Françaises 1 », j’ai commencé à collectionner certains types de paysage. Par exemple dans la « Suites Françaises 1 », presque tous les paysages ont des perspectives très rigoureusement symétriques, avec le point de fuite au milieu. Plus tard, dans ma nouvelle série « The New Painting », j’ai commencé à m’intéresser aux horizons.

Vous avez commencé ce travail autour de l’horizon en Islande, il y a maintenant deux ans. Est-ce que vous le poursuivez toujours ou est-ce que c’était un thème lié à votre visite ?

EB: Oui, et je le continue toujours. Dans cette série il y a donc des « Horizons » mais avec des sous-catégories : il y a des horizons bas, que j’appelle « Low Horizons », puis des horizons qui ne sont plus qu’une fine bande en bas de l’image, que j’appelle « Very Low Horizons », et finalement j’ai même fait des images, que j’appelle « Broken Horizons ». Ce sont des « Very Low Horizons », mais la bande de l’horizon est interrompue par des bâtiments, ou d’autres objets en relief. On peut s’imaginer la ligne d’horizon, sauf qu’elle est interrompue par endroits.

Mais dernièrement je suis revenue au paysage à perspective ; il y a trois axes qui m’intéressent actuellement : les paysages à perspective, les « Horizons » et les « Broken Horizons ».

Pouvez-vous parlez un peu de cette lumière si spécifique à votre pays.

EB: L’effet de la lumière est très important pour moi dans les scènes extérieures. Dans les trois « Landscapes and Escapes » avec autoportraits, les photographies sont empreintes de cette lumière « de nuit ». Le soleil ne se couche pas et, la nuit, il y a une atmosphère un peu « entre chien et loup » comme on dit en Français.


Le miroir de l’âme

Si je peux résumer rapidement, les premiers paysages «Landscapes and Escapes» sont le reflet de vos sentiments, un miroir de l’âme en quelque sorte.

EB: Oui, la beauté formelle est très importante ! Je suis très stricte au niveau de la composition justement. L’ordre formel sert de base à ce sentiment de repos et de calme que je souhaite transmettre aux spectateurs.

Puis par la suite, le paysage, au contraire, se vide de toute expression humaine pour devenir un tableau esthétique, d’une beauté formelle qui se veut surtout espace de repos.

Je trouve le concept musical très intéressant pour la photographie. Quand on pense par exemple à Hiroshi Sugimoto, ses photographies des cinémas et des mers sont des variations infinies sur chaque thème. Pareil pour moi - les paysages de chaque de mes catégories sont des variations sur un thème, qui se suivent et se répètent.

Ainsi, comme je l’ai déjà expliqué, pour mes expositions, il est très important de mélanger paysages et autoportraits.

Je suis d’accord et j’ai été stupéfaite par l’accrochage de votre exposition à la FIAC 2002. J’ai trouvé le mélange des autoportraits et des paysages d’une très grande justesse.

EB: Ce n’est pas moi qui m’en suis occupée, mais ça veut dire que mes galeristes ont bien compris mon intention et l’importance que j’attache à mes paysages.

Mais est-ce que finalement les paysages et les autoportraits ne forment pas un tout ?

EB: Pour moi, c’est exactement ça. Je ne pourrais arrêter de faire ni l’un, ni l’autre. Les deux sont une partie intégrale de ma personnalité. J’ai besoin de la nature !

Je n’aime pas la ville et je ne suis en aucun cas une photographe de rue. Ça serait l’horreur pour moi de prendre des photos avec une Leica en parcourant les rues et en photographiant les gens.

Je comprends ; d’ailleurs il n’y a pas beaucoup de rencontres dans vos photographies. Il y a surtout vous.

EB: Oui, mais avec ma nouvelle série « The New Painting » il y a quand même un changement. En fait, ce n’est pas vraiment important que ce soit moi. Ce n’est pas vraiment moi d’ailleurs, et ce ne sont pas des autoportraits de la même manière qu’avant. Je considère désormais ma personne comme un modèle. C’est pour ça que j’appelle la série « The New Painting », la nouvelle peinture. Je me considère comme le modèle utilisé autrefois par les peintres. Je suis un personnage, une figure située dans un paysage, dans un espace tridimensionnel. Mon personnage est un objet de recherche formelle. Il ne raconte pas ma vie, comme dans les séries précédentes, où je souhaitais mettre en scène des instants de ma vie personnelle, ou des instants reconnaissables par tout le monde car très généraux : la joie, le malheur, la condition humaine. Ce n’est plus tout à fait ça.

À partir de quand a eu lieu la substitution du personnage d’Elina Brotherus artiste privée à l’Elina Brotherus modèle ?

EB: A partir de l’année 2000. Après la « Suites Françaises 2 ». Quand je me suis définitivement installée en France, ma vie s’est stabilisée et je n’ai plus ressenti ce besoin d’autoréflexion.

 

Cela coïncidait certainement aussi avec votre statut, vous n’étiez plus une étudiante mais une artiste au sens propre.

Chère Elina, je vous remercie pour cet entretien.

 

 

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