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Le Sibelius swing

Culture > Musique
24-11-03
Auteur : Jean Pierre Frigo
Première école supérieure de musique de Finlande, la prestigieuse Académie Sibelius héberge environ 1400 étudiants par an, toutes disciplines confondues. C’est du département « classique » de cette institution que le chef d’orchestre Esa-Pekka Salonen, la pianiste Laura Mikkola, la cantatrice Karita Mattila, entre autres, sont issus. L’Académie Sibelius comprend aussi un département Jazz, plus confidentiel...
Académie Sibelius


Pour la musique, un Finlandais se sentira plus naturellement attiré par la musique classique que par le jazz. Histoire, géographie, culture et Sibelius obligent… Sans oublier l’après Sibelius, d’autres compositeurs d’importance comme Merikanto, Rautavaara, Sallinen et Saariaho… Cette tendance lourde n’entrave nullement le développement du jazz en Finlande. Sur les 1400 étudiants de l’Académie Sibelius, une petite soixantaine est inscrite à « Sibis », le département de jazz cornaqué depuis 1986 par le fameux batteur Jukkis Uotila. Musicien hors-pair, Jukkis a « fait la locomotive » pour tirer énergiquement une institution actuellement en plein essor. Plan rapproché sur un département « Jazz » servant de vivier à de jeunes talents, futurs grands noms de demain. Parmi eux, deux jeunes musiciens surdoués : la chanteuse Jenny Robson et le pianiste Aki Rissanen.

Pur talent

« Je pense que notre département a considérablement progressé depuis 1986, du fait que je venais de passer 4 ans aux USA et avais joué avec des gens aussi différents que Mc Coy Tyner, les frères Brecker ou Joey Calderazzo. De cette manière j’ai réussi à avoir et à transmettre une vision claire de la façon dont le jazz devrait être enseigné », précise Jukkis. "Sibis" a été inauguré en 1983, époque où il travaillait aux USA et il a commencé à y enseigner en 1984. Deux ans plus tard il en prenait la direction : « Je me souviens d’avoir pensé que ça valait la peine que je m’occupe de ce département car j’avais davantage d’expérience que les autres musiciens finlandais de l’époque. J’ai réorganisé les cours et invité des musiciens américains et scandinaves mais, parallèlement, j’étais complètement seul dans cette entreprise », rappelle Jukkis qui a été officiellement nommé professeur « Ès Jazz » en 1994. Actuellement le directeur de « Sibis » est Jari Perkiönmaki – un saxophone ténor - , le pianiste Jarmo Savolainen et Jukkis Uotila occupant les deux autres postes titulaires. D’autres enseignants donnent des cours privés sur des thèmes particuliers. « Pour moi, les Etats-Unis sont le pays d’origine du jazz ce qui veut dire qu’il faut constamment garder cette tradition américaine à l’arrière-plan de tout ce que nous faisons. Il est indispensable que chacun de nos étudiants la maîtrise. Ce n’est qu’ensuite qu’il pourra ajouter sa vision propre. Et à partir de cela, je crois aussi à une approche purement européenne du jazz », insiste Jukkis, fier du haut niveau de « Sibis » qui, selon lui, produit du talent à l’état pur.

Un instrument par pays nordique

Avec sa sélection féroce (3 % de réussite), l’intégration à Sibis exige dès l’examen d’entrée des connaissances très complètes de la part des candidats : « Nous ne prenons que six étudiants par an et recevons entre 150 et 200 candidatures. Sans tenir compte de l’instrument qu’ils jouent, nous essayons de choisir les meilleurs possibles avec l’aptitude musicale comme critère suprême », explique Jukkis. Appliquer ce principe peut fait qu’une année il n’y aura ni batteur, ni guitariste, par exemple : « Avant tout, nous tenons compte du développement du jazz en Finlande : traditionnellement ce pays à toujours produit de bons batteurs et saxophones, ainsi que d’excellents pianistes. En revanche nous avons parfois cruellement manqué de cuivres, notamment de trompettes et trombones. Il fut un temps également où la basse a été notre « parent pauvre » mais cette période est révolue et nous avons quelques merveilleux bassistes », estime Jukkis. En définitive, le seul instrument faisant vraiment défaut à la Finlande est le trombone : « Il est amusant de remarquer que dans les pays scandinaves le Danemark possède la basse, la Suède les cuivres et la Finlande la batterie et le piano… Mais encore à l’heure actuelle le meilleur trombone finlandais ne pourrait que devenir l’étudiant des meilleurs trombones suédois ! », déplore Jukkis.

L’examen d’entrée à Sibis se déroule en sept phases : au début il faut jouer un morceau – pop ou jazz – connu. A partir de là, quinze candidats (« short list ») sont triés pour la suite des épreuves.

Piano obligatoire

Il va leur falloir ensuite passer un test de théorie de jazz, couplé avec un test « d’oreille ».

Ensuite, ils doivent jouer le morceau de leur choix puis jouer un morceau choisi par le jury : « Nous demandons au candidat de regarder la partition et de jouer la mélodie, quelques accords, un solo. Enfin il doit jouer deux ou trois versions de ce même morceau. L’épreuve suivante consiste à se joindre à un morceau joué par notre rythmique (batterie-basse) : par exemple nous commençons à la basse et à la batterie éventuellement accompagnés par un sax et le candidat, mettons un pianiste, doit pouvoir devenir notre soliste », raconte Jukkis. La suite est un exercice de lecture : simplement lire et jouer ce qui est écrit. Enfin le candidat est interviewé et doit expliquer pourquoi il a choisi « Sibis » et l’étude du jazz : « Nous devons savoir si le candidat est réellement motivé. Auparavant il a rempli un CV et raconté sa propre histoire, ce qu’il a déjà fait dans la vie, s’il détient un diplôme quelconque, s’il a déjà suivi les cours d’une autre école de musique », expose le batteur-professeur de « Sibis ».
Il n’existe pas de limite d’age pour l’entrée : les cours durent cinq ans au terme desquels un étudiant doit sortir diplômé. Durant ces années, l’enseignement se répartit entre des leçons privées et des cours d’« ensembles » permettant aux étudiants de jouer entre eux. De plus tout étudiant doit assister à des cours de théorie, d’harmonie, d’arrangement et d’orchestration et étudier la pédagogie. Tout un chacun doit savoir jouer du piano, instrument de base permettant la communication et les pianistes peuvent choisir le deuxième instrument qui leur plait. Au total, dix à douze heures de cours hebdomadaires attendent le nouvel admis à « Sibis ».

Aki Rissanen, la synthèse et le synthétiseur…

Le pianiste Aki Rissanen, 23 ans, vient d’entamer sa deuxième année à Sibis. Originaire de Kuopio, à 400 kms au nord d’Helsinki, il a commencé très jeune par étudier la musique classique : « J’ai commencé à jouer du piano à 7 ans et j’ai dix ans de conservatoire derrière moi ce qui fait que mes propres compositions et mon jeu « jazz » demeurent teintés d’influences classiques, notamment européennes. Le compositeur russe Scriabine, Beethoven ainsi que les Français Fauré ou Debussy m’inspirent énormément. Mais je ne reviendrai jamais en arrière et je désire maintenant devenir musicien de jazz plus que tout… », martèle Aki. A douze ans il donnait déjà son premier concert et vient de former « Warp ! », un trio composé de la chanteuse Eppi Ursin et du batteur Joonas Riippa. La musique de « Warp ! » intègre tout le courant électronique actuel, et fait défiler élégamment hip-hop, groove, free et acid-jazz en de savants collages : « Tout ce qui se joue funk sur un clavier me fascine et je considère Herbie Hancock et Björk comme des influences majeures. En revanche, je n’ai encore jamais joué avec une rythmique africaine mais il faudra bien que ça m’arrive un jour car, après tout, le jazz est originaire d’Afrique ! », reconnaît Aki. Parmi les grands maîtres qui l’ont inspiré, il cite les pianistes Mc Coy Tyner, Herbie Hancock, Brad Meldhau et le saxophone-ténor et remarquable compositeur, Wayne Shorter : « J’admire particulièrement sa composition « Nefertiti », un morceau qu’il a fait pour Miles Davis vers 1966/67. C’est le genre de thème que j’adorerais réadapter pour mon groupe mais autant de tels « transformations » sont possibles avec les grands standards tombés dans le domaine public (« On Green Dolphin Street, « All of You », etc…), autant les compositeurs vivants – comme Shorter ou Hancock – se montrent très réticents quand il s’agit de toucher à leurs œuvres. »

Dans « Warp ! », la basse brille par son absence mais pour Aki c’est une évidence : « Ma musique a besoin de liberté et c’est pour ça qu’il n’y aura jamais de basse dans « Warp ! ». Pourtant, quelques fois il m’arrive de le regretter car ça me dispenserait de jouer mes lignes de basse au synthétiseur… ». Ce jeune homme vaut le voyage d’Helsinki…

De la rugosité avant toute chose

A 28 ans, la chanteuse Jenny Robson est sortie diplômée de Sibis en avril dernier. Ce diable de femme a le rythme dans la peau et, au cours d’un concert, s’attaquera aussi bien à la soul de Stevie Wonder ou d’Earth,Wind & Fire qu’à des classiques du jazz contemporain comme le « In a Silent Way » de Joe Zawinul, qu’elle a finement remanié à la « sauce Robson » pour le rebaptiser « In a Peaceful Way ». Jenny s’est tellement plongée dans le « groove » qu’elle est devenue une des figures de proue de ce mouvement musical, en Finlande. Mais derrière il y a toujours le jazz : « Avant d’arriver au lycée, j’ignorais totalement ce qu’était le jazz. Et puis j’ai eu des copains qui écoutaient Chick Corea et c’était bien la première fois que j’écoutais des morceaux instrumentaux. Je me disais : « Tiens, personne ne chante là-dedans ! » Et je suis « rentrée » dedans, j’ai écouté, j’ai acheté des livres sur le jazz et suis arrivée à Keith Jarrett », évoque Jenny qui révèle que la première chanteuse l’ayant réellement impressionnée a été Sarah Vaughan. A partir de ce moment-là, elle n’a voulu faire que du jazz. « Sarah Vaughan a été mon idole avant que je découvre Nancy Wilson. Mais je connaissais tous les solos de Vaughan par cœur, je les chantais en lavant la vaisselle, en jouant du piano… », s’enthousiasme Jenny. Paradoxalement Ella Fitzgerald – souvent considérée comme la Reine des chanteuses - ne fait pas partie de ses préférées : « J’ai toujours recherché des chanteuses plus rugueuses, « soulful », et Ella me paraissait presque trop « fluide » et « propre sur elle », souligne Jenny. Jenny Robson se produit de plus en plus souvent en Finlande tout en enseignant : « J’essaye de faire passer à mes étudiants la façon de rentrer dans les paroles d’une chanson de jazz, comment l’interpréter, comment y arriver. C’est vraiment ce qui me touche de plus près : comment les paroles peuvent se rattacher à votre vie propre, arriver à s’amalgamer aux bons et mauvais moments traversés dans sa vie privée et parvenir à l’expression idéale. »

Problématique jazzistique finlandaise…

Pour de jeunes espoirs finlandais du jazz, comme Jenny et Aki, il n’y a pas toujours pas assez d’endroits où jouer en Finlande, ce qui les pousse à jouer ailleurs en Europe. A Helsinki, « Jumo » n’est pas un club de jazz à plein temps et ça sera souvent une organisation extérieure qui louera la salle pour un événement autre. « Je pense qu’il faudrait arriver à avoir un club de jazz subventionné par l’Etat finlandais, chose qui se fait ailleurs en Scandinavie : les Suédois ont énormément de clubs subventionnés par l’Etat et les Danois font mieux encore puisque le gouvernement subventionne les clubs pour qu’ils modernisent leurs équipements ou s’achètent des instruments de musique, des pianos, par exemple... », signale Jukkis Uotila.

Il reste que la Finlande reste encore un pays fortement ancré dans la tradition d’enseignement de la musique classique, d’ailleurs les chiffres parlent : sur 1400 étudiants de l’Académie Sibelius, 60 seulement sont inscrits au département Jazz : « Il y a de plus en plus de musiciens de jazz dans ce pays et meme si le grand public n’est pas encore au rendez-vous, je sens que les choses évoluent rapidement, comme toujours ici », conclut Aki Rissanen.

L’Académie en bref…

L’Académie Sibelius en bref…

Téléphone : +358 9 405 441

Nombre total d’étudiants à l’Académie Sibelius : 1.400

Disciplines enseignées : Musique classique, musique religieuse, musique folklorique, opéra, pédagogie (le département le plus important avec 300 étudiants), jazz.

Année de création du département Jazz : 1983

Nombre d’étudiants : 60 (sur 5 ans)
2003/2004 : Deux programmes d’échanges universitaires

a) avec les autres pays nordiques

b) avec les autres pays européens, dont la France (un jeune saxo finlandais Jussi Kannaste a étudié un an à Paris, en 2002/2003)

 

 

Liens

www.siba.fi

www.jennyrobson.com

 
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