L’opéra connaît en Finlande un intense développement depuis déjà près de trente ans. Le tournant du phénomène se produisit en 1975, année qui vit la création du « Cavalier » (Ratsumies) d’Aulis Sallinen et des « Dernières Tentations » (Viimeiset kiusaukset) de Joonas Kokkonen. Ces deux opéras suscitèrent un engouement à l’égard de l’opéra qui s’étendit jusqu’à englober de grands opéras populaires produits sur des scènes en plein air, ainsi que des opéras de village à thème local présentés à renfort d’interprètes bénévoles.
On en vint bientôt à associer le mot d’opéra à des œuvres qui en réalité étaient des spectacles chantés ou des comédies musicales. Ainsi, on voit qu’au cours des trente dernières années, l’opéra est devenu un mode d’expression artistique grand public. | Les origines |  |
Les premières représentations d’opéras entiers à avoir eu lieu en Finlande ont eu pour cadre Vyborg, dans les années 1820. A l’occasion de leurs tournées, de nombreuses troupes d’artistes, généralement allemandes, faisaient volontiers halte dans cette ville pour y divertir le public local, Vyborg étant commodément située non loin de Saint-Pétersbourg. A cette époque, la Finlande disposait d’un statut autonome en tant que Grand-Duché russe. Initialement, ces troupes étrangères se produisaient à Vyborg, à Turku et à Helsinki, mais avant le milieu du siècle cette forme d’art avait gagné les faveurs du public jusqu’à Kuopio et Oulu. Quant au répertoire, il était fortement axé sur des œuvres italiennes et allemandes.
En règle générale, la vie musicale finlandaise était au milieu du XIXème siècle fortement marquée par des influences allemandes. Par exemple, le chef d’orchestre et compositeur allemand Fredrik Pacius (1809-1891) s’installa en Finlande et prit en 1835 les fonctions de professeur de musique à l’Université d’Helsinki. Il entreprit de développer et de diversifier la vie musicale de son pays d’adoption ; c’est ainsi que vit le jour le premier opéra long finlandais, « La Chasse du Roi Charles » (Kung Karls jakt), que Pacius composa en 1851, pour y apporter des modifications en 1875 et 1879. Le spectacle, réalisé grâce au concours de bénévoles, eut sa première à Helsinki en mars 1852. Le fait était historique et les auteurs furent fêtés comme des héros nationaux. Cet opéra, articulé autour du thème du salut, imprégné de valeurs sublimes, avait été composé dans un style romantique précoce, souleva dans le climat romantique d’alors des sentiments nationalistes. Le spectacle fut présenté devant des salles pleines à neuf reprises, ce qui est considérable quand on sait qu’Helsinki ne comptait à l’époque que 20.000 habitants, et que le cercle de ceux qui avaient des loisirs culturels était fort réduit.
En 1879 fut achevé sur une grande artère d’Helsinki appelée le Bulevardi, un théâtre de garnison destiné aux militaires russes en poste dans la capitale finlandaise : baptisé Théâtre Alexandre, il devint le cadre de représentations d’opéra, et finit par être la scène privilégiée sur laquelle se produisaient les troupes d’opéra étrangères. Par exemple, on y présenta au cours de la visite d’une troupe italienne, au printemps 1896, les opéras Paillasse de Ruggiero Leoncavallo et Cavalleria rusticana de Pietro Mascagni, ce quelques années seulement après la création de ces œuvres en Italie. Dans les premières années du XXème siècle (1904-1906), les spectacles d’opéra les plus remarquables furent les représentations que donnèrent des opéras de Richard Wagner la cantatrice Maikki Järnefelt et son mari, le compositeur et chef d’orchestre Armas Järnefelt, ces spectacles ayant été suscités à l’initiative de l’impresario Edvard Fazer, avec pour cadre le Théâtre National de Finlande. | Le premier opéra en langue finnoise |  |
La ferveur nationaliste qui avait tendance à s’exprimer dans l’ensemble de l’Europe à la fin du XIXème siècle se traduisait au niveau des thèmes nationaux évoqués dans le livret des opéras. En Finlande existait un enthousiasme important pour que voie le jour un opéra basé sur l’épopée nationale du Kalevala. La Société des Lettres Finnoises institua un concours musical ayant pour objet la composition d’un opéra en langue finnoise, ce qui aboutit enfin à la naissance, en 1898, du premier opéra de ce type, « La Fille du nord » (Pohjan neiti), œuvre du compositeur Oskar Merikanto (1868-1924). L’opéra suivant consacré au Kalevala fut une œuvre d’Erkki Melartin (1875-1937), « Aino ». En 1910 fut créé un opéra de Selim Palmgren (1878-1951), « Daniel Hjort », dont le thème se réfère à l’histoire de la Finlande. | Fondation d’un Opéra |  |
L’année 1911 a marqué un tournant pour l’institution lyrique finlandaise : un certain nombre de personnalités fortes, dont la plus marquante était la soprano et cantatrice vedette Aino Ackté, fondèrent l’Opéra National. La direction du nouvel Opéra concevait l’art lyrique comme ayant vocation à s’exprimer en de nombreuses langues étrangères, et elle s’attacha les services de compositeurs d’opéras étrangers. L’Opéra National changea de nom en 1914 pour s’appeler l’Opéra de Finlande, qui a son tour adopta en 1956 le nom d’Opéra National de Finlande.
Aino Ackté créa également en 1912 le Festival d’Opéra d’Olavinlinna (aujourd’hui Festival d’Opéra de Savonlinna), où durant les trois premières années de l’existence de la manifestation ne furent présentées que des œuvres finlandaises. Les dernières festivités organisées par Ackté eurent lieu en 1930, et elles ne furent relevées de leurs cendres qu’en 1967, où la forteresse moyenâgeuse d’Olavinlinna devint aux côtés de l’Opéra National la seconde grande scène lyrique nationale. Le Festival de Savonlinna fit alors rapidement figure de festival d’opéra d’envergure internationale. Le Festival d’Opéra de Savonlinna attire actuellement plus de 50.000 spectateurs par an, dont un grand nombre d’étrangers. C’est la cour de la forteresse d’Olavinlinna datant du XVème siècle qui sert de scène aux représentations, et le lieu peut accueillir plus de 2.000 spectateurs.
Après l’accession de la Finlande à l’indépendance (1917), l’Opéra de Finlande occupa à partir de 1919 les locaux du Théâtre Alexandre, dont il obtint la jouissance permanente. L’institution lyrique dut se contenter jusqu’en 1993 de cet espace modeste dont l’acoustique n’était pas prévue pour le chant, avant que ne s’édifie à Helsinki, au bord de la baie de Töölönlahti, le premier véritable Opéra de Finlande.
Dans la décennie qui suivit l’indépendance du pays, les œuvres lyriques nationales mirent l’accent sur la langue finnoise et sur la culture spécifique finlandaise, ainsi que sur une vision réaliste de la société. L’usage du finnois dans le livret, exigence de l’époque, fut chose acquise avec l’opéra « Les Sept frères » (Seitsemän veljestä) d’Armas Launis (1884-1959), qui se fonde sur le roman du même nom d’Aleksis Kivi, publié en 1870. Launis avait dès l’origine choisi de devenir compositeur d’opéras ; après les « Sept frères », il se tourna vers le sujet mythologique de Kullervo : la création en 1917 à l’Opéra de Finlande de « Kullervo » fut un succès, et l’œuvre fut reprise au répertoire en 1920 et en 1934 ; elle fut présentée également au public en France. | Accession à la dimension internationale |  |
Les années 1920 virent l’internationalisation de l’opéra, l’Opéra de Finlande recevant de nombreuses visites d’artistes lyriques étrangers, et une importance grandissante commençant à être accordée au travail des metteurs en scène. Suivant de peu l’accession de la Finlande à l’indépendance, les années 20 furent marquées par l’existence de mouvements extrémistes : les uns professaient des opinions radicales, tandis que les autres se proclamaient fortement attachés aux valeurs traditionnelles. Des compositeurs représentatifs de ces deux tendances permirent à l’opéra finlandais d’accéder à la dimension internationale. Aarre Merikanto (1893-1958) figurait parmi les fondateurs du modernisme finlandais, et il composa des musiques d’une forte tonicité sous l’influence des compositions saturées de couleurs d’Alexandre Scriabine. La musique de Merikanto était à l’origine romantique, mais elle se métissa de façon captivante avec des éléments impressionnistes et expressionnistes.
A la même époque, Leevi Madetoja (1887-1947) s’inscrivait dans l’esprit national-romantique initié par Jean Sibelius, tout en nuançant son expression d’influences empruntées à la musique française. Le langage musical de Madetoja était plus facile à comprendre pour ses contemporains que celui de Merikanto, et son opéra « Les Ostrobothniens » (Pohjalaisia) (1923) connut un immense succès, y compris à l’étranger. L’expression musicale des modernistes fut en revanche accusée de tourner le dos au sentiment identitaire finlandais, et un grand nombre d’œuvres importantes ne furent jamais représentées : ce fut aussi le cas pour l’opéra de Merikanto, « Juha » (1922), dont la première n’eut lieu que quarante ans après la composition de l’œuvre. « Les Ostrobothniens » et « Juha » comptent parmi les œuvres finlandaises pour opéra les plus emblématiques et les plus importantes, et elles ont figuré à juste titre en permanence au répertoire après leur première.
C’est dans le climat moderniste des années 1920 qu’apparurent les premières compositions d’envergure de Väinö Raitio (1891-1945). Dans son dernier opéra composé en 1940, « Les Deux reines » (Kaksi kuningatarta), Raitio tendait, en cohérence avec le parcours qui avait été jusque là le sien, à un style sévère, où le chant est mis au service du texte et de l’action dramatique. Avec les cinq opéras dont il est l’auteur, Raitio occupe une place importante dans l’histoire de la musique d’opéra finlandaise. Il était un précurseur qui ne s’est pas laissé décourager par l’attitude empreinte de préjugés du public de son époque. | Après la guerre |  |
La Seconde Guerre Mondiale coupa la Finlande des courants d’influence nouveaux en matière musicale : aussi, parmi les compositeurs d’opéras qui percèrent dans les années 1940 et 1950, aucun ne fut-il un grand révolutionnaire. Même si une tendance au renouvellement du genre était dans l’esprit de l’époque, il fallut attendre les années 1960 pour voir naître des opéras d’un type nouveau, ce qui conduisit à un intense développement de l’activité lyrique dans les années 1970. Après la guerre, le jeune Tauno Pylkkänen (1918-1980) se fit connaître comme un compositeur d’opéras au talent prometteur ; c’était un post-romantique, qui, s’inscrivant dans l’esprit de l’art lyrique italien, avait fortement foi en la mélodie, ceci impliquant que ses œuvres ne répondaient pas aux défis de la modernité posés par l’époque. Pylkkänen acclimata cependant en Finlande un genre nouveau : les opéras en un acte, composés pour orchestre ordinaire et non pour un orchestre de chambre.
Tauno Pylkkänen est l’un des compositeurs lyriques finlandais les plus productifs, et il fut révélé au public à l’occasion de la création en 1945 à l’Opéra de Finlande de l’opéra « Mare et ses fils » (Mare ja hänen poikansa), composé dès 1943 et inspiré d’un sujet de l’écrivain Aino Kallas. Pylkkänen dut son plus grand succès international à l’opéra radiophonique « La Fiancée du loup » (Sudenmorsian) datant de 1950. | Au bord du changement |  |
L’actualité lyrique commença à prendre une coloration plus spécifiquement finlandaise avec la création dans les années 1960 et 1970 de plus de dix associations d’art lyrique dans l’ensemble du pays. Au lendemain immédiat de la Seconde Guerre Mondiale avaient déjà été créées les premières associations régionales d’art lyrique à Tampere, Vaasa et Lahti. Les salles d’opéra régionales ont vu la création d’une vingtaine de compositions exclusives de facture finlandaise. L’activité de l’art lyrique au plan local a particulièrement marqué la carrière de Tauno Marttinen (né en 1912), dont presque toutes les œuvres, sur une importante production lyrique, sont nées à la suite de commandes passées par de petites salles d’opéra, et ont été créées en dehors d’Helsinki. L’Opéra National de Finlande connut pour sa part un regain d’activité lorsque lui fut adjoint un orchestre lyrique propre, en 1963.
Si l’on se base sur le nombre de compositions, c’est Tauno Marttinen qui est le compositeur lyrique finlandais le plus fécond : il a commis une vingtaine d’opéras. L’opéra le plus remarquable de Marttinen est « Orange brulée » (Poltettu oranssi), de1968, où il manifestait son intérêt pour la nature humaine et les préoccupations philosophiques et religieuses, ceci lui étant l’occasion de rechercher de nouvelles harmonies. | Einojuhani Rautavaara |  |
Dans les années 1960, on commença peu à peu en matière de composition lyrique à se détacher des racines nationales. La nouveauté la plus marquante de la décennie dans le domaine de l’opéra fut l’œuvre « Le Puits » (Kaivos), composée par Einojuhani Rautavaara (né en 1928) en 1963 et présentée la même année à la télévision finlandaise ; cet opéra, par son expressivité, se rattache fortement à la tradition européenne de l’art lyrique du XXème siècle. « Le Puits » est représentatif d’une technique dodécaphonique pure et dure et appartient à la période dodécaphonique de Rautavaara, qui dura dix ans. C’est aussi l’une des œuvres les plus remarquables de la période dodécaphonique en Finlande.
Dans les années 1980, Rautavaara parvint à une synthèse dans son style de composition, abandonnant alors le modernisme qu’il jugeait schématique. L’une des clés permettant de comprendre la nouvelle orientation du compositeur est à rechercher dans ses œuvres basées sur le Kalevala, dont le point culminant était l’opéra en trois actes « Thomas » (1985). Les travaux préparatoires de cet opéra donnèrent naissance en 1974 au « Poème 42 » (Runo 42), composé pour chœur masculin, qui prit en 1982 le nom de « L’Enlèvement de Sampo » (Sammon ryöstö), ainsi qu’à l’opéra « Marjatta, humble servante » (Marjatta matala neiti), de 1975, un mystère inspiré du Kalevala et composé pour chœur d’enfants. « L’Enlèvement de Sampo » décrit la Finlande telle qu’elle était du temps des Vikings païens au IXème siècle ; quant à « Marjatta », œuvre articulée autour des 50 poèmes du Kalevala, c’est une illustration lyrico-symboliste de l’arrivée du christianisme en Finlande, mélange de traditions nationales finlandaises et européennes ; enfin, dans « Thomas », la mue des cultures s’est déjà produite, l’apport culturel du Kalevala s’étant fondu au sein de la culture occidentale. L’opéra suivant de Rautavaara, « Vincent » (1987), a pour personnage principal un homme parvenu non loin du terme de sa vie, qui à travers des retours sur lui-même et des hallucinations opère un va-et-vient entre des dimensions temporelles différentes, entre présent et passé. « Vincent » tire son thème de la vie du peintre Vincent van Gogh.
L’opéra de chambre « La Maison du soleil » (Auringon talo), œuvre de 1990, prolongea un cycle au cours duquel les qualités vocales et mélodiques avaient tendance à occuper une part de plus en plus prépondérante chez Rautavaara. La place accordée au chant ressort de façon encore plus manifeste dans l’opéra « Aleksis Kivi » (1996), qui retrace le destin de l’écrivain national de la Finlande. De tous les compositeurs d’opéras finlandais, Einojuhani Rautavaara est le seul dont la production lyrique couvre l’ensemble de la grande mue qu’a connu l’opéra en Finlande : « Le Puits » était dans les années 1960 une œuvre novatrice, « Thomas » et « Vincent » furent composés dans les années 1970 et 1980, dans le prolongement du grand enthousiasme suscité en Finlande par l’art lyrique, et « La Maison du soleil » et « Aleksis Kivi » participèrent avec « Thomas » et « Vincent », au fil des nombreuses représentations de ces œuvres à l’étranger, au processus d’intégration de la musique finlandaise au sein de l’univers musical international. Quant au thème choisi par Rautavaara pour son dernier opéra en date, il est celui du mystérieux Raspoutine, le moine et mystique qui parvint par ses dons surnaturels à attirer dans son large cercle d’influence la tsarine en personne. | Le début de la vogue de l’opéra |  |
Dans les années 1960, l’événement isolé marquant fut la renaissance de ses cendres, en 1967, de l’opéra « Juha », composé par Aarre Merikanto dans les années 1920. La représentation de cette œuvre, préparée avec soin, prépara le terrain à une vogue de l’opéra, laquelle se révéla avec un exceptionnel bonheur dans les années 1970.
Ce fut dans les années 1970 que s’amorça le processus qui devait faire de la Finlande, au plan mondial, l’un des pays majeurs en matière d’art lyrique où répertoire traditionnel et opéras contemporains cohabitent tout naturellement. La « Flûte enchantée » de Mozart, ainsi que « Boris Godounov » de Moussorgski, respectivement entrés au répertoire du Festival d’Opéra de Savonlinna en 1973 et 1974, ainsi que de nouveaux opéras finlandais, accrurent l’enthousiasme du public finlandais. L’un des responsables de ce succès était le chanteur d’opéra et basse Martti Talvela, bien connu sur le plan international, qui se produisait à Savonlinna dans les rôles principaux tout en étant chargé des fonctions de directeur artistique du Festival.
Sous l’influence des représentations du Festival d’Opéra de Savonlinna, le Festival de Musique d’Ilmajoki se mit à produire des opéras populaires, qui avaient pour caractéristiques de montrer des scènes de la vie du petit peuple, de proposer une musique facile à comprendre et de présenter les œuvres en été, sur des scènes dressées en pleine nature. Les représentations se situaient dans le prolongement du théâtre d’été, et l’enthousiasme du public prit de telles proportions qu’on en vint par la suite à présenter en plusieurs autres endroits des opéras populaires basés sur les conditions de vie et circonstances historiques locales. Il est probable qu’en dehors de la Finlande, aucun autre pays du monde n’ait connu au cours des vingt dernières années un phénomène d’une aussi grande vigueur et ayant eu pour effet l’intégration d’opéras contemporains au sein de la culture musicale générale.
La position occupée par l’art lyrique en Finlande fut renforcée à la fin des années 1970 et au début des années 1980 par les nombreuses tournées saluées de succès que fit l’Opéra National dans le monde. Le répertoire comprenait en général les « Dernières tentations » de Joonas Kokkonen et le « Trait rouge » d’Aulis Sallinen. Le point culminant de ces tournées fut la représentation que donna l’Opéra National au Metropolitan de New York, au printemps 1983. L’opéra « Le Cavalier » (1974), commandé pour le Festival de Savonlinna, ouvrit dans la production lyrique d’Aulis Sallinen (né en 1935) une série de trois œuvres, dont chacune est à sa manière le reflet d’une période donnée de l’histoire de la Finlande. Ces œuvres révèlent en même temps l’élargissement du regard porté sur le monde par le compositeur : tandis que « Le Cavalier » est une histoire d’amour chevaleresque, « Le Trait rouge » (1978) se base pour sa part sur un roman misérabiliste ; l’œuvre lyrique laisse déjà apparaître une perception de l’appartenance à une nation, et n’est pas exempte de certaines prises de position sociales très fortes. Quant à l’opéra « Le Roi s’en va-t-en France » (Kuningas lähtee Ranskaan), de 1983, qui se distingue par la richesse de son livret et de sa partition, il élargit la problématique et le point de vue social au monde entier.
Commandé pour l’inauguration du nouvel opéra d’Helsinki, « Kullervo » (1988) est la quatrième œuvre lyrique de Sallinen, basée cette fois sur un drame individuel et pour laquelle Sallinen plaqua son livret sur la structure du Kalevala et sur la pièce de théâtre « Kullervo » d’Aleksis Kivi. « Le Palais » (Palatsi), datant de 1993, est une satire du pouvoir : les événements de cette œuvre se situent à la cour de l’empereur d’Ethiopie, le livret étant cependant une adaptation parodique de l’opéra de Mozart « L’Enlèvement au sérail ». Quant à la dernière composition lyrique en date de Sallinen, « Le Roi Lear » (Kuningas Lear), conçue en 1999 et basée sur la tragédie de William Shakespeare, elle traite elle aussi du pouvoir, à savoir de l’obtention et de la perte du pouvoir personnel. Tous les opéras d’Aulis Sallinen ont été produits sur les scènes lyriques internationales, les productions les plus importantes ayant eu lieu aux Etats-Unis, en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Suède et en Estonie.
En même temps qu’Aulis Sallinen, Joonas Kokkonen (1921-1996) accéda à la fin des années 1970 aux faveurs du grand public avec le seul opéra qu’il ait écrit : « Les Dernières tentations » (1975) est avec « Les Ostrobothniens » de Leevi Madetoja l’opéra finlandais le plus populaire, et il a été représenté près de 300 fois depuis sa première en 1975. Lors de la tournée à l’étranger de l’Opéra National de Finlande, l’œuvre fut donnée dans sept grandes villes, y compris au Metropolitan de New York ; elle a également figuré au répertoire du Festival d’Opéra de Savonlinna entre 1977 et 1982. Il est difficile de dégager de manière simpliste des raisons à un tel succès. L’opéra de Kokkonen traite de questions qui n’ont pas bien souvent eu accès à une scène d’opéra : l’œuvre retrace la vie au début du XIXème siècle de Paavo Ruotsalainen, un chef spirituel charismatique originaire du Savo, et de son combat intérieur pour trouver le Christ. Cet opéra n’est conforme à la réalité que dans sa première et sa dernière scène, ces épisodes étant mis en valeur avec le concours d’acteurs issus du Théâtre qui disent leurs répliques. Quant à tous les événements principaux de l’action, ils ont lieu par ailleurs, et consistent dans les délires, hallucinations et autres images récurrentes déformées dont est la proie Paavo sur son lit de mort, par une nuit d’hiver. | L’extension de la vogue de l’opéra |  |
La vogue de l’opéra qui avait débuté dans les années 1970 s’est également traduite en dehors de l’Opéra National de Finlande et du Festival d’Opéra de Savonlinna : le Festival de Musique d’Ilmajoki prit des proportions importantes en tant que scène spécialisée en opéras populaires à forte coloration locale. Les œuvres des deux compositeurs et chefs d’orchestre « attitrés » du Festival d’Ilmajoki, Jorma Panula (né en 1930) et Atso Almila (né en 1953), se rattachent de par leurs thèmes à l’histoire et au mode de vie de l’Ostrobothnie. Présentés sur de vastes scènes en plein cœur de la nature, ces spectacles firent d’autant plus fortement impression que le lieu de l’action était perçu par le public comme familier et authentique. Le festival de Musique d’Ilmajoki a œuvré en coopération avec l’Opéra de Vaasa, lequel a de son côté commandé de nouveaux opéras finlandais à Ilkka Kuusisto (né en 1933).
Le nouvel homme fort de la composition lyrique des années 1970 fut Kalevi Aho (né en 1949). Le premier opéra d’Aho, « La Clé » (Avain), de 1978, est un monologue scénique pour baryton ; c’est une œuvre dépeignant le paysage mental et l’environnement d’un être humain angoissé et solitaire, et elle a pour thème le sentiment grandissant d’étrangeté qu’on peut éprouver au sein de la société moderne. Quant à « Vie d’insectes » (Hyönteiselämää), composé en 1987, la première en eut lieu à l’Opéra National de Finlande, où cet opéra connut un grand succès ; le livret se base sur une pièce de théâtre de Karel et Josef Capek, satire de l’époque contemporaine. Le Festival d’Opéra de Savonlinna commanda pour l’été 2000 à Aho le troisième volet d’une trilogie lyrique du nom de « L’Age des rêves » (Aika ja uni), dont chacun des éléments devait être conçu par un compositeur différent. La problématique de fond de l’opéra d’Aho « Le Livre des secrets » (Salaisuuksien kirja), de1998, se penche sur l’idée de la vérité : qu’est-ce que la vérité, qui la définit comme telle, et comment savoir si elle n’a pas été manipulée ? L’opéra « Avant que nous soyons tous noyés » (Ennen kuin me kaikki olemme hukkuneet), écrit en 1999 et créé en 2001, est tiré tout comme « La Clé » d’une pièce radiophonique de Juha Mannerkorpi : c’est une œuvre onirique qui pose des questions non suivies de réponses précises.
Parmi les compositeurs nés dans les années 1950, le plus productif dans le domaine lyrique a été Olli Kortekangas (né en 1955). Son tout premier opéra, « Short Story » (1980), raille les formes traditionnelles et figées de l’art lyrique. Cependant, en 20 ans, l’attitude de ce compositeur à l’égard de l’opéra évolua : « L’Amour de Marie » (Marian rakkaus), œuvre de Kortekangas de 1999, de facture fort classique, fut présentée en première au Festival d’Opéra de Savonlinna, qui se trouve être le point de départ de l’engouement du public finlandais pour l’opéra. L’opéra « Grand Hotel » (1985), composé pour la télévision, a été influencé par le théâtre de l’absurde ; « Le Livre de Jonas » (Joonan kirja), écrit en 1995, se situe pour sa part déjà plus près d’une œuvre scénique traditionnelle, même si dans cette œuvre tout aussi bien, le compositeur a voulu étudier de nouveaux modes d’approche de l’opéra. | L’opéra, un art désormais grand public |  |
Les années 1980 ont correspondu pour l’opéra finlandais à une période de développement et de stabilisation. La thématique des opéras s’élargit, grâce à quoi les styles connurent eux aussi une diversification. En contrepoids à l’esprit et aux thèmes typiquement finlandais des opéras d’Aulis Sallinen et de Joonas Kokkonen dont les personnages principaux étaient des gens du peuple, fut créée en 1984 « Le Tambour damassé » (Silkkirumpu), œuvre moderniste de Paavo Heininen (né en 1938), basée sur un sujet japonais, composée en 1983 et qui eut valeur emblématique aux yeux de la génération des jeunes compositeurs. Quant au second opéra de Heininen, le thème en est fort différent de celui du « Tambour damassé » : « Le Couteau » (Veitsi) est une œuvre conçue en 1988 qui se présente sous forme de strates multiples et qui a pour cadre la réalité urbaine contemporaine. La musique de Pehr Henrik Nordgren (né en 1944) a pour sa part comme caractéristique une dimension de forte mélancolie en rapport avec un ressenti des bouleversements de l’existence. « Le Moine noir » (Den svarte munken), datant de 1981, est un opéra de chambre aux proportions assez importantes, dont le compositeur établit lui-même le livret à partir d’une nouvelle d’Anton Tchekov ; quant à l’opéra « Alex » (1983), ce fut un travail de commande pour la télévision.
La vie musicale finlandaise a bénéficié des apports de deux compositeurs originaires d’Europe centrale et occidentale, et qui se sont établis en Finlande : Herman Rechberger (né en 1947), d’origine autrichienne, et l’allemand Oliver Kohlenberg (né en 1957). La vaste production de Rechberger compte plusieurs opéras : « Les Nonnes » (Die Nonnen) a été composé entre 1988 et 1995 pour des instruments anciens ; l’opéra sacré « Laurentius » (1991) figure parmi les rares œuvres lyriques en latin. La propension de Rechberger à associer des éléments stylistiques très différents se manifeste plus nettement encore dans l’opéra « ...Nunc et semper » (1998), une fresque d’une durée d’une demi-heure s’apparentant à un oratorio. Enfin, signalons comme une rareté au sein de la production lyrique de Rechberger l’opéra entier (ce qui n’était pas le cas des œuvres précédentes) qu’il a tiré, tout en l’adaptant à l’esprit contemporain, d’« Euridice », un opéra de Jacopo Peri composé en 1600. En outre, Rechberger est l’auteur de trois opéras pour enfants et adolescents.
De son côté, Oliver Kohlenberg, d’origine allemande, trouva dès son premier opéra « La Mine de Falun » (Das Bergwerk zu Falun), de 1975, les traits stylistiques et esthétiques qui allaient régir toutes ses œuvres lyriques. L’inspiration de son opéra « Sina et le cocotier » (Sina ja kookospuu), composé en 1987, lui est venu d’un séjour qu’il fit aux Iles Samoa occidentales ; quant à « L’Enfant de Sipirja » (Sipirjan lapsi), œuvre de 1998, il s’agit de la synthèse de la musique écrite jusque là par ce compositeur, tandis que dans son opéra « Magdalena » (2000), Kohlenberg fait appel à des éléments issus du Moyen Age ainsi que du Kalevala.
| Des opéras populaires |  |
La faveur rencontrée à partir du début des années 1970 par les opéras populaires finit par mener à ce que de nombreux spectacles chantés et comédies musicales commencèrent à être désignés du nom d’opéras : on estimait que cela donnerait un surcroît de prestige à ces œuvres et aux représentations. Il faut bien dire que le concept d’opéra lui-même connut dans une certaine mesure un phénomène de « dépréciation », lequel correspondit dans le même temps à un accroissement de l’intérêt de ce qu’on appelle le grand public à l’égard des spectacles d’opéra. En tant que genre, l’opéra a élargi son champ et s’est renouvelé. A l’heure actuelle, de nombreuses productions lyriques sont plus nettement que par le passé ciblées en direction de catégories de public spécifiques : il existe des opéras à thème religieux, comprenant du chant choral et des cantiques ; on trouve des opéras conçus pour des festivités locales et qui sont présentés au bord des lacs ou dans le cadre de musées en plein air ; d’autres opéras visent un public d’enfants et d’adolescents. La production des œuvres a gagné en professionnalisme, même si l’esprit du travail bénévole collectif qui avait cours par le passé existe toujours à travers la mise en scène de nombreux opéras populaires, car il faut bien dire que ces derniers ne verraient pas le jour sans la participation enthousiaste d’interprètes amateurs.
Citons le spectacle d’ampleur exceptionnelle que fut en été de l’an 2000 la représentation au Stade Olympique d’Helsinki de l’œuvre « Paavo le grand » (Paavo Suuri. Suuri Juoksu. Suuri Uni). Composée par Tuomas Kantelinen (né en 1969). Cet opéra, avec une réalisation s’ouvrant avec emphase par le passage au-dessus de l’arène sportive d’hélicoptères de combat, prolongeait la grande tradition de l’opéra populaire initiée une vingtaine d’années auparavant par le Festival d’Ilmajoki, où des chevaux faisaient irruption sur scène pour marquer le début d’un passage incluant des combats. On notera cependant que Kantelinen a composé son spectacle lyrique sur le sport de telle sorte qu’il est possible de le présenter tout aussi bien dans des conditions nettement plus intimistes.
La production de Kari Tikka (né en 1946) comprend beaucoup de musique sacrée destinée à un vaste public ; par exemple, dans l’opéra « Luther » (2000), le public a la possibilité de s’unir à l’interprétation des cantiques. Par ailleurs, il convient de noter qu’à notre connaissance, l’œuvre de Kari Tikka est le seul opéra au monde à être consacré au Réformateur Martin Luther. | Le début d’une période nouvelle |  |
L’art lyrique finlandais fut doté dans les années 1990 d’un cadre digne de lui : le nouvel Opéra d’Helsinki fut inauguré en mars 1993. Ce nouveau lieu de représentation apporta à l’opéra des conditions de fonctionnement de haute tenue, ce qui eut pour conséquence de susciter une contre-culture, ou plutôt une culture parallèle avec l’émergence de petites troupes d’opéra talentueuses visant à une expression lyrique d’un type nouveau. Cette évolution conduisit au renouvellement du contenu de l’art lyrique, car les troupes en question redonnèrent vie à un genre délaissé : l’opéra de chambre. Ainsi, de nombreux jeunes compositeurs eurent l’occasion de composer un opéra.
La première création à avoir lieu au nouvel Opéra d’Helsinki fut celle, en 1995, de « L’arbre qui chante » (Det sjungande trädet), œuvre d’Erik Bergman (né en 1911) composée en 1988. Dans ses nombreuses autres compositions vocales créées jusque là, cette figure de proue de l’avant-garde finlandaise avait eu recours à la voix humaine avec une telle absence de préjugés et une telle inventivité que l’opéra en question fit figure de grande synthèse de sa production : s’y combinent une grande maîtrise des potentialités vocales, de brillantes qualités de coloriste ainsi qu’une compréhension des légendes et des mythes.
Jukka Linkola (né en 1955), musicien et compositeur aux talents multiples, écrit son premier opéra pour la télévision : « Angelika » (1991) est un voyage étourdissant au sein des recoins secrets de la psyché. Quant à « Elina », second opéra de cet auteur (1992), son thème se rattache à une légende populaire ; cette œuvre est une série d’événements oniriques, à la manière d’un kaléidoscope de couleurs et de visions. Enfin, le dernier travail lyrique en date de Linkola, « Le Pays des espoirs réalisés (Le Voyage) » (Täyttyneiden toiveiden maa/Matka), composé en 1998, est une œuvre plus adaptée à une scène d’opéra qu’« Elina » ; elle inclut par exemple davantage de passages chantés et de véritables airs d’opéra.
Kimmo Hakola (né en 1958) a composé deux opéras de chambre : « Les Maîtres Chanteurs de Mars » (Marsin mestarilaulajat), écrit en 2000, dont le sous-titre indique que « Personne n’entend votre chant dans l’espace » fait figure d’exception colorée au sein de l’univers finlandais de l’opéra. Basé sur les bandes dessinées, l’humour absurde dont il témoigne en fait l’un des opéras les plus personnels de l’histoire de l’art lyrique finlandais ; quant à la seconde œuvre lyrique de Hakola, le thème en est grave : composée en 2000, « La Graine de moutarde » (Sinapinsiemen), traite de la vie d’un penseur et dissident religieux dans l’Ostrobothnie du XVIIIème siècle. L’opéra sacré « Le Chevalier et le dragon » (Riddaren och draken), composé en 2000 par Mikko Heiniö (né en 1948) fut commandé pour rehausser les festivités destinées à marquer les 700 ans de la Cathédrale de Turku. La partition de cette œuvre fait apparaître une association de styles et de techniques qui est la marque propre de Heiniö.
Le tout premier opéra de Kaija Saariaho (née en 1952), « L’Amour de loin » (2000) est la commande la plus importante qu’ait enregistré l’art lyrique finlandais de toute son histoire. Cette œuvre fut commandée pour l’été 2000 par le Festival de Salzbourg et le Théâtre du Châtelet à Paris, et sa représentation se traduisit par un très grand succès. A la suite de cet événement, Saariaho se vit décerner entre autres le prix de composition Grawemeyer, qui compte parmi les distinctions musicales les plus importantes au niveau mondial. Cet opéra, dont le livret est écrit en français, a pour thème l’illustration de l’amour courtois du Moyen Age. Interprété par trois solistes seulement, l’œuvre nous montre l’enchevêtrement de l’amour spirituel et de l’amour physique, le mariage des nuances européennes et orientales. C’est un opéra qui prolonge la thématique de « Tristan et Iseult » de Wagner ainsi que celle de « Pelléas et Mélisande » de Debussy, tout en opérant vis-à-vis de l’art lyrique le même type d’approche que le « Saint François d’Assise » d’Olivier Messiaen. Ponctuée d’une gestuelle au ralenti des interprètes, la musique toute en intériorités de Saariaho est d’une grande richesse de couleurs et d’images.
Outre Salzbourg, « L’Amour de loin » a été présenté à Paris, en Suisse, aux Etats-Unis et en Allemagne. Le succès international de Saariaho a dès aujourd’hui dépassé celui des opéras d’Aulis Sallinen, Joonas Kokkonen et Einojuhani Rautavaara à l’étranger. Des chanteurs et des cantatrices mondialement connus |  |
Des dizaines d’artistes lyriques finlandais se produisent régulièrement sur les scènes d’opéra internationales. Parmi les artistes les plus demandés du monde figurent entre autres les sopranos Soile Isokoski et Karita Mattila, la mezzo-soprano Monica Groop, les ténors Jorma Silvasti et Raimo Sirkiä, les barytons Jorma Hynninen et Tom Krause, ainsi que les basses Matti Salminen et Jaakko Ryhänen.
|