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Compositeur Jean Sibelius (1865-1957)

Culture > Musique
15-09-01
Auteur :
Ce qui fait la grandeur de Sibelius, c’est son unicité. Herbert von Karajan
article par Pierre Grouix
dessin: Jean Sibelius par Pekka Vuori
Bruits mystérieux


Personnalité artistique incontournable, Jean Sibelius (1865-1957) est le plus grand musicien finlandais moderne. Aussi bien en Finlande qu’à l’étranger, il incarne la musique. Ce compositeur est l’inventeur d’un langage symphonique unique, très personnel, fortement identifiable après quelques notes, qui traduit le plus profond de l’âme de la Finlande mais aussi sa nature majestueuse : ‘J’aime, dit-il, les bruits mystérieux des champs et des forêts, de l’eau et des montagnes’. Comme pour les premiers Finnois, la musique est l’essence de la divinité, du secret de la nature. ’J’ai pénétré dans le temple de la Nature’ écrit-il en 1915. De sa musique, on peut dire qu’elle est une voix de la nature passée au crible d’une personnalité.
Sibelius est né en 1865 au sud de la Finlande, à Hämeenlinna dans une famille suédophone, ce qui ne l’empêche pas d’être parfaitement bilingue. Il perd son père à deux ans. A sept ans, il excelle dans les improvisations. Dès dix ans, il compose une Goutte d’eau pour violon et violoncelle. Il obtient son bac à 19 ans, se fiance avec Aïno Järnefelt, qui lui donnera six filles et une charge bien lourde de père de famille qui lui demandera des oeuvres de commande. Son éducation musicale a lieu aussi bien en Finlande qu’à l’étranger, en premier lieu à Vienne, à Berlin, qui est sa seconde patrie, où il retournera avec fréquence, où les éditeurs le presseront de composer, et où Strauss le dirige dès 1904. Il s’ouvre tôt à l’Europe, y donne ses oeuvres (Oslo, Lubeck).

Plus que le piano, son instrument de prédilection est le violon, qu’il saura si bien faire parler (un concours Jean-Sibelius de violon, prestigieux entre tous, a lieu tous les cinq ans depuis 1965). Le gros de sa production concerne les années 1899-1925 où, cigare au bec, et très souvent jusqu’au petit matin, il rédige, entre enthousiasme lyrique et autocritique surhumaine, ses sept symphonies : la première (1899), la deuxième (1902), la troisième (1907), la quatrième, assez proche de l’expressionnisme européen, (1911), la cinquième, sans cesse retravaillée (1919), la sixième (1923), la septième (1924), courte et particulièrement ambitieuse, puisqu’elle veut tout concentrer en un mouvement, in einem Satze. Il travaille à sa huitième symphonie quand il meurt à 91 ans.

Sibelius, intéressé par la voix humaine est ses possibilités, a écrit des mélodies et mis en musique des oeuvres courtes de poètes comme Runeberg ou Wecksel. Son Concerto pour violon de 1905, ses suites pour orchestre, sa musique vocale, son intérêt pour la musique de chambre, pour la musique de coeur voire pour la musique de spectacle, montrent qu’il aborde plusieurs genres. Sa production prolifique est très variée. Mais il reste avant tout un symphoniste. Par son ampleur, les variations tonales qu’elle rend possibles, la symphonie est la langue naturelle de Sibelius. Nombre de critiques voient en lui le plus grand inventeur de symphonie (sans doute la forme musicale romantique) depuis Beethoven.
Autrement dit, une œuvre caractéristique de Sibelius est longue, faite de métamorphoses, d’évolutions, de bouleversements : elle ressemble à la vie ! Sibelius : ‘Mon amour pour cette vie terrestre n’a pas de bornes. Livrons-nous sans retenue à ce qu’elle a de tragique’.

Le grand romantique

La personnalité : ce mot sur lequel nous commencions ce texte est en effet au cœur de tout. Les origines intellectuelles et sensibles de Sibelius sont à chercher dans le romantisme. Cet homme entre deux siècles appartient au 19eme siècle par son origine musicale. Ecouter n’importe laquelle de ses oeuvres, surtout les premières, c’est entendre aussi l’élan romantique. D’autres influences se font jour, tels que le symbolisme, sensibilité dominante à son époque grâce aux Français, mais les noms de Bruckner, de Tchaïkovski, de Borodine et, dans le domaine nordique, de Grieg (notamment dans son poème symphonique Peer Gynt d’après Ibsen) se laissent percevoir très nettement, ce qui équivaut à une très romantique reconnaissance de dettes. Autant qu’un grand compositeur, il est un formidable auditeur, un écouteur de musique qui emprunte aux autres le traits de son art personnel. Par là, il est le dernier grand romantisme. Grâce à lui, le romantisme pénètre en plein 20eme siècle.

Un autre point d’intérêt est le rapport qu’entretient Sibelius compositeur avec le fond finlandais. ‘Je travaille à une nouvelle symphonie qui respire entièrement la Finlande. Le monde finlandais primitif a pénétré ma chair et mon cœur’ écrit-il en 1891 de Kullervo, son opus 7 tiré des chants 31 à 36 du Kalevala. Son voyage de noces en 1892 en Carélie est aussi un mariage avec la Finlande. Sibelius est contemporain de l’indépendance de son pays, qu’il a toujours soutenue. Au temps du carélianisme, les aspirations à l’indépendance sont fortes. On peut aller jusqu'à dire que le poème Finlandia (1899), symbole de l’identité finlandaise et véritable déclaration d’amour à la nature de Finlande, est comme l’hymne national d’une nation encore à naître. Les spectateurs de l’Exposition universelle, où l’œuvre est donnée, ne s’y trompent pas. On retrouve l’un des éléments du romantisme déjà rencontré chez le philosophe Herder : le souci du pays comme architecture sensible, naturelle et le souhait d’une nation politique.

Autant qu’une œuvre symbole d’un refus de la russification du pays, particulièrement aiguë au tournant du siècle, Finlandia témoigne de l’espoir d’une nation propre. Il faut songer à Verdi pour comprendre à quel point musique et politique sont mêlées dans le romantisme, surtout chez le premier Sibelius.

Voces intimae

Vers la moitié de sa vie pourtant, lui, le grand romantique du dehors et du monde, se tourne vers des formes plus secrètement intimes (Voces intimae : voix intérieures dit le titre d’un opus de 1909). Dans ses dernières années de grand compositeur, il faut entendre les 6eme et 7eme symphonies, pour entendre qu’il se dégage radicalement du romantisme pour parvenir à un art de l’essentiel, assez minimaliste : un musicien de plus de 60 ans a le courage de se réinventer et ne court pas le risque de faire du Sibelius ! Qu’il compose moins à la fin de sa vie (on parle du ‘silence de Järvenpää’) est à placer, comme le signale son biographe Robert Layton, sous le signe d’une faculté assez incroyable d’autocritique. Sibelius refusera toujours la facilité. Au contraire, la symphonie est un exercice de rigueur où tout (thème, harmonie, texte) se répond.

Dès lors, on exagère toujours la part prise par la poésie populaire dans l’œuvre de Sibelius. Et il serait parfaitement injuste de le faire passer uniquement pour un musicien national. Si elles disent la Finlande, ses compositions tendent vers l’universel. On a coutume de dire que le Kalevala a été peint par Gallen-Kallela et mis en musique par Sibelius. Ce dernier y puise en effet ses compositions saisissantes : Le Cygne de Tuonela, le cycle de Lemminkaïnen (une suite) et surtout peut-être le très angoissant Kullervo (qui marque dès 1892, et sur plus d’une heure, la ‘tonalité finlandaise’ de Sibelius, récemment donné à Paris par l’Orchestre national de France sous Leif Segerstam), sont, plus qu’une simple transposition, une réécriture du livre fondateur. Finlandais certes, mais les grandes inspirations sont étrangères (et parfois littéraires : en 1926, Sibelius adapte The Tempest de Shakespeare). Sibelius, même si cela peut surprendre, ne fait pas d’emprunt à la musique populaire.

Il est Finlandais, mais il n’est pas que Finlandais, il appartient à tous. Si l’on considère sa production dans son ensemble on verra que les premières compositions, pleines de fougue et de jeunesse, sont nationales, que les décennies 1900 à 1920 sont placées sous le signe du classicisme européen (3eme, 4eme et 5eme symphonies) alors que les oeuvres finales sont une méditation de l’universel, de l’essence même de la musique.

Pour qui vais-je composer ?

Il aurait été normal que, dans un pays qui a des jours de fête pour ses écrivains (Runeberg, Kivi), que Sibelius ait eu sa propre journée musicale. Mais les Finlandais ont presque autant de festivals que de lacs et Sibelius est copieusement joué à à Sysmä, à Turku, à Mikkeli, Oulu, etc. De même, le Conservatoire de Finlande, fondé en 1882, et cœur musical d’une nation très sensible à la musique, est appelé Académie Sibelius. Il existe un véritable culte de Sibelius en Finlande. Trente ans avant sa mort, le festival d’Helsinki ou semaine Sibelius, lui était consacré.

En un sens, il a été déifié de son vivant. Au niveau de ses grands interprètes, signalons notamment, après des chefs aussi prestigieux que Toscanini, von Karajan ou Olin Downes, les ‘wonder boys’ de la jeune direction d’orchestre finlandaise que sont Jukka-Pekka Saraste (une 4eme symphonie très remarquée à Londres en 1991, un Kullervo en Ecosse en 1996) et Esa-Pekka Salonen, plus familier toutefois de Mahler et de Ligeti, mais qui note chez Sibelius la musique est un tout non pas mécanique mais organique, vivant.

Sibelius est universellement admiré en Finlande. Son 90eme anniversaire fut une fête nationale, ses obsèques un jour de deuil national. Sa musique fut plus jouée en Finlande que toute la musique finlandaise réunie. Sa réputation laisse dans l’ombre de grands musiciens comme Leevi Madetoja, Selim Palmgren, comme Toivo Kuula, Erkki Melartin, en même temps qu’elle invite à poursuivre sur une tonalité romantico-nationaliste, qui, sans doute, coupe la Finlande, pour un temps, du reste de l’évolution européenne. Il y a en tous cas un avant et un après Sibelius dans l’histoire de la musique finlandaise. Plus rien ne peut être comme avant. ’Je prends d’ores et déjà l’engagement de ne pas te décevoir’ : ces mots qu’il adresse à sa fiancée font sens aussi pour son auditeur.

‘Les gens capables de comprendre ce que sont mes symphonies sont si rares’ se plaint Sibelius. Les Finlandais sont surpris que l’œuvre la plus connue en France soit la Valse triste, qu’on dit œuvre de brasserie tandis que des compositions autrement plus ambitieuses (ainsi Tapiola ou son Concerto pour piano) sont laissées dans l’ombre. Un film remarquable consacré à Sibelius, diffusé sur Arte le 8. 8. 2001, corrige les perspectives. Sibelius ne fut pas toujours apprécié. On lui reproche d’avoir, à l’exception de la 4eme symphonie, austère, expressionniste, déconcertante, accueillie avec froideur, d’être resté dans la musique tonale, d’avoir choisi la tradition plus que les expérimentations atonales ou sérielles initiées par la modernité viennoise, ce qui bloquera sa réception, masquera son modernisme, car il s’agit bien pour lui de faire de la symphonie un genre moderne. Est-il ‘le plus ennuyeux des musiciens sérieux’ (Stravinski) ? Mahler ne croit guère à son art, qu’il qualifie de kitsch. On peut regretter que sa musique n’ait pas pénétré l’Europe continentale autant que l’Angleterre ou les Etats-Unis, où elle jouit d’un prestige incroyable (la 7eme symphonie rencontre un succès phénoménal à Boston). Au Danemark, dans les années 50, son concert est radiodiffusé par le réseau téléphonique : tous les Danois sont à leur téléphone pour entendre Sibelius !

Avec Väïnämoïnen, héros du Kalevala, la Finlande avait un héros qui chante. Avec Sibelius, elle a un vrai poète, un homme qui compose. Enfin, pour qui veut connaître l’intimité de l’homme, dans sa vie de créateur, il faut lire le roman Axel du poète finlandais suédophone Bo Carpelan (Gallimard, 1989), dont le grand-oncle fut un intime du maître (‘Pour qui vais-je composer ?’ écrit-il à sa mort). Dans le livre, les qualités du musicien sont dites. Musicalement elle sont à la fois l’impersonnalité (c’est à dire l’universalité, la généralité) et encore une fois, décidément, et indépendamment de toutes les modes, la personnalité.

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