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Une littérature activement célébrée

Culture > Littérature
22-11-02
Auteur : Jean Pierre Frigo
Photo: La bibliothèque universitaire de Helsinki
Ari Aalto
Une charge géopolitique

Dans le monde, au fil d'une année, chaque pays fête certaines journées particulières : évènements marquants de l'histoire nationale, grandes personnalités, symboles-clé, tout y passe...En France 14 juillet, 11 novembre, 8 mai et 18 juin, entre autres, sont à l'honneur. En Finlande, en plus des traditionnelles fêtes religieuses, on compte des journées nationales consacrées à des écrivains. En France, curieusement, les 52 semaines d'une année se déroulent sans accorder une seconde aux Rabelais, Molière, Voltaire, Rousseau, Balzac, Sand, Flaubert, Hugo, Zola, Proust, Sartre...(liste limitative et arbitraire : cela va de soi !)

La Finlande suit une toute autre ligne. Indépendants depuis 1917, depuis 85 petites années, les Finlandais ont décidé de mettre en valeur de grands hommes de lettres. Pour affirmer leur identité ? Pour que le finnois ne tombe pas dans l'oubli ? Avec F.E Sillanpää, Prix Nobel de Littérature 1939, on a pu constater, à l'époque, à quel point la littérature contribue au rayonnement d'une nation et permet de continuer à la situer, culturellement, historiquement, politiquement. Dans le contexte de 1939, attaque de la Finlande par l'URSS, la charge historique, géopolitique, du Nobel de Sillanpää se mesurerait en grand !

Le fait est que la Finlande, loin d'être oubliée, s'est mise à exister de plus belle à partir de cette date de 1939. Les journées nationales que les Finlandais consacrent à leur littérature pourraient être aussi vues sous cet angle... Tout commence en février :

Paroles pour un hymne (Runeberg)

Le 5 février, les pâtissiers mettent en vente le cake Runeberg. C'est un petit gâteau couronné de confiture de framboise, absolument réconfortant quand il fait autour de moins dix degrés à l'extérieur, température fréquente à cette époque de l'année. Johan Ludwig Runeberg (1804-1877) a rédigé toute son oeuvre en suédois, sa langue maternelle. Après un recueil de poèmes romantiques, Poèmes (1831), il s'intéresse rapidement à la vie des gens du peuple. Son poème Skieurs chassant l'élan  (1832), décrit la vie des paysans de l'intérieur de la Finlande. Viennent ensuite Hanna (1836), le Roi Fjalar (1840) et les Récits de l'enseigne Stal I-II (1848-1860) dépeint la guerre russo-suédoise de 1808-1809, un conflit se déroulant exclusivement en terres finlandaises... Il s'agit là d'un chef-oeuvre comprenant le poème Notre pays, texte et paroles de l'hymne finlandais. Notre pays exalte un patriotisme né de l'amour de la nature finlandaise. Runeberg est le premier écrivain finlandais à avoir magnifié le sentiment national.

Equivalent de l'Iliade (Lönnrot)

Toujours en février, se situe le Jour du Kalevala (28.2). Le Kalevala d'Elias Lönnrot a été composé entre 1830 et 1840 à partir d'anciens poèmes finnois. Epopée nationale finlandaise, source principale des symboles essentiels à la compréhension de la culture finlandaise, le Kalevala représente aussi la principale contribution du pays à la littérature mondiale. Intégralement traduit en 45 langues, on peut assimiler l'ouvrage au genre homérique, l'Iliade ayant été un modèle de choix pour Lönnrot. De nos jours encore, le Kalevala continue d'inspirer les plus éminents représentants de la littérature, des arts plastiques et de la musique finlandais. Cette journée de février est également celle de la culture finlandaise.


Du finnois écrit au symbole (Agricola)

Le 9 du mois on célèbre Michael Agricola (1510-1557), évêque de Turku, créateur du finnois écrit et figure des plus importantes de l'histoire de Finlande. Agricola importa la Réforme en Finlande mais son influence dépasse celle de l'Eglise même s'il a traduit le Nouveau Testament en finnois (1548), écrit le premier abécédaire en finnois (1543) et un livre de prières (1544). Car Agricola, dans une traduction de psaumes, a tout simplement dressé l'inventaire des Dieux finlandais, source d'information la plus ancienne sur la mythologie nationale. Il disparut en revenant d'une mission diplomatique que le roi de Suède Gustave Vaasa lui avait confiée. Le but était de mettre fin à une guerre entre Russie et Suède. Et la tâche en incombait à un diplomate finlandais : tout est symbole dans cet Agricola, finalement...

Monnaie, armée et indépendance (Snellmann)

La journée du 12 mai célèbre Johan Vilhelm Snellmann (1806-1881), philosophe et homme d'Etat. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle il prend la tête du mouvement d' Eveil national qui débouchera sur l'Indépendance. Davantage homme d'Etat que théoricien Snellmann prend des mesures et jouera un rôle-clé dans le développement de la Finlande. Durant son exil il publiera pourtant ses oeuvres philosophiques de base : sur la liberté de l'université (1840) et Doctrine de l'Etat (1842). De retour en Finlande, il influence l'opinion à travers les journaux auxquels il collabore. Nommé sénateur et ministre des Finances en 1863, il réussit à promouvoir efficacement la langue finnoise et fait introduire le mark finlandais comme unité monétaire propre à la Finlande. Il a largement contribué à l'essor du réseau ferroviaire finlandais et contribué, en 1878, à la création de l'armée finlandaise, une mesure incontournable dans la marche vers l'Indépendance finlandaise.

La filiation du Kalevala (Leino)

Le poète Eino Leino est né le 6 juillet 1878. Chaque 6 juillet lui est donc consacré. Les Finlandais ont toujours éprouvé une profonde affection pour Leino. Les Chants de Pentecôte, son oeuvre maîtresse, ravivent une expression issue du Kalevala et de la poésie populaire. Leino sera parvenu à harmoniser une tradition finlandaise archaïque et mythique et une vision de l'individu libre, en quête de vérité. Toute sa vie il réagira dans l'instant aux questions sociales, politiques et idéologiques de son époque : la question de l'Indépendance occupant, notamment, tous les esprits. Il meurt en 1926, neuf ans après la réalisation du rêve.

Vers une meilleure compréhension de soi (Kivi)

 La dernière journée nationale littéraire est consacrée à Aleksis Kivi (1834-1872). C'est le 10 octobre. Au cours de sa vie, courte mais dense, Kivi aura simultanément été écrivain, pionnier du roman et du théâtre finnois et premier auteur à s'exprimer en finnois. Son oeuvre principale, Les sept frères (1870), est un roman épique, réaliste et drôle, plus proche de Cervantès que de la littérature contemporaine d'alors. Le livre évoque les difficultés rencontrées par sept frères dans leurs tentatives d'adaptation à la modernité. Après dix ans de fuite en pleine nature, de nombreuses aventures et un certain assagissement, ils retournent à la civilisation. Les Sept Frères ont joué un rôle central dans la compréhension que les Finlandais ont d'eux-mêmes.  

Une autre histoire...

Aujourd'hui la Finlande ne compte toujours que six journées littéraires en plus de ses autres commémorations. Il est toujours permis de rêver et de donner d'autres noms qui mériteraient d'obtenir leur journée : ces femmes et hommes de lettres pourraient s'appeler Minna Canth, Mika Waltari, Edith Södergran, Väinö Linna, Eeva-Liisa Manner, Pentti Saarikoski, Paavo Haavikko ou Arto Paasilinna. Mais c'est une autre histoire et l'histoire d'un autre rendez-vous sur notre site.

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