Lorsque l’ingénieur Akseli Jaatinen débarque à Kuusmäki pour construire un nouveau pont, il est loin de penser que cette petite cité rurale va bouleverser son existence. Dépêché d’Helsinki par les Ponts et Chaussées, le maître d’œuvre pense d’abord à la pérennité de l’ouvrage. Pour réaliser cet important chantier, Jaatinen décide de faire appel à la main d’œuvre locale. Les ouvriers du coin, reconnaissants, se vouent immédiatement, corps et âme, à cet étranger. Il faut dire que Jaatinen est un patron exigeant, mais juste. Il encourage ses hommes, paye leurs dettes et partage leurs saucisses grillées. L’arrivée de l’ingénieur ne fait pourtant pas que des heureux. Les notables locaux, un peu tradis sur les bords, voient d’un mauvais œil l’activité du personnage, surtout lorsqu’il s’immisce, un peu trop à leur goût, dans les affaires de la ville. « Il n’y a pas pire emmerdeur que ce satané Jaatinen », clame énervé le maire de Kuusmäki. Alors le premier édile et ses sbires n’hésitent pas à humilier le pauvre Jaatinen, profitant de son goût prononcé pour la gent féminine. Mais l’ingénieur sait que la vengeance est un plat qui se mange froid. Il saura utiliser un large éventail de ses compétences pour donner une bonne leçon à tous ces rabat-joie.
Arto Paasilinna est donc de retour avec un excellent cru 2005. Après deux ans d’une attente (presque) insupportable, les fans ne manqueront pas d’apprécier son neuvième roman traduit en français, publié chez nous 30 ans après sa parution en Finlande. Mieux vaut tard que jamais… Quant aux profanes, nous ne saurions que leur conseiller d’y jeter un œil.
Avouons-le tout de suite : Petits suicides entre amis, publié en 2003, nous avait un peu déçu. L’ouvrage manquait d’intensité, de passion et, tout simplement, de cette truculence si caractéristique de l’écrivain lapon. Un homme heureux est donc une très bonne surprise. Le livre est à classer parmi les meilleurs de Paasilinna, entre Le lièvre de Vatanen (1989) et La Forêt des renards pendus (1994). On y retrouve tout ce qui fait le charme - et le succès - de l’auteur : une galerie de personnages pittoresques, des situations souvent cocasses, parfois absurdes, et surtout la gouaille paasilinnienne, véritable marque de fabrique du romancier. Impossible de ne pas sourire, même quand le drame pointe le bout de son nez. Parce que l’on sait que tout finit, en général, assez bien.
Une fois encore, le souci du détail donne de la crédibilité à des situations à la limite de l’absurde : imaginez une vingtaine d’ouvriers construire une ligne de voie ferrée de trois kilomètres en pleine forêt, ce en seulement un mois et demi. Le talent descriptif du romancier nous ferait presque croire un tel projet réalisable !
Quant aux institutions et aux corporations, comme souvent chez Paasilinna, elles en prennent toutes pour leur grade. Le pasteur de Kuusmäki est loin d’être un ange. Mais l’Eglise n’est pas la seule à subir ses sarcasmes et certains clichés ont la peau dure. Ainsi, la corruption est une pratique courante chez les flics et les journalistes. Quant aux artistes, ils sont toujours aussi imbibés d’alcool. L’alcool qui coule à flots tout au long des 250 pages du roman. Le cognac français, d’ailleurs, semble avoir supplanté la fameuse vodka finlandaise dans le cœur de l’auteur… Mais en dépit de leurs faiblesses, et de leurs actes parfois pathétiques, les personnages sont attachants parce qu’ils révèlent une part de la fragilité et de l’imperfection humaine.
Au-delà d’une simple distraction, Un homme heureux prend parfois l’allure de pamphlet. Paasilinna, en tant qu’ancien ouvrier et bûcheron, est un homme de gauche qui place l’homme au cœur du travail, et donc de l’existence. On pense parfois à Knut Hamsun. Les impératifs économiques existent, évidemment, mais l’homme s’accomplit et s’affranchit par le labeur. Les ouvriers acceptent d’ailleurs de travailler sans relâche pour défendre leur entreprise. On est loin des 35 heures… Le patron, lui, est un modèle de dirigeant de gauche : ses ouvriers sont actionnaires dans l’entreprise, leurs conditions de travail exceptionnelles : « Le conseil avait […] décidé de créer un comité d’usine, qui n’était pas sans utilité : il examinait toutes les grandes questions touchant à l’entreprise, et chacune des décisions prises par Jaatinen lui étaient soumises. Quand les salaires de la branche furent augmentés au milieu de l’année, le comité décida d’une hausse plus généreuse que les autres employeurs. On construisit aussi, à coup d’heures supplémentaires, une nouvelle cantine pour le personnel, ainsi qu’un sauna et des salles d’eau ». Après l’effort, le réconfort.
Vous l’aurez compris, Arto Paasilinna a, et c’est tant mieux, encore beaucoup de choses à dire. Mais Un homme heureux est avant tout le moyen de passer un bon moment littéraire, et l’on en retire un goût immodéré pour la vie. Après tout, pourquoi s’inquiéter quand même les conflits les plus durs peuvent se régler autour d’un bon dîner ? Assurément, Jaatinen est un homme heureux. Nous aussi.
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