| La course du lièvre |  |
C’est une belle histoire qui commence en 1985-86 quand Anne Colin traduisait surtout des textes techniques et commerciaux, de finnois en français, et ce depuis un certain temps : « J’ai eu envie de voir si j’étais également capable de traduire de la littérature finnoise en français. Après avoir revu le film de Risto Jarva L’Année du Lièvre je me suis aperçue qu’il était tiré du roman de Paasilinna « Jäniksen vuosi », un livre pas trop épais et suffisamment amusant pour que je ne m’ennuie pas en le traduisant », raconte Anne Colin. Le travail d’abord, le hasard ensuite ont pris les choses en main…
La course du lièvre
Anne a mis un an à traduire « Le Lièvre », en travaillant pendant son temps libre. Elle l’a ensuite envoyé à trois éditeurs français, dont Denoël qui a gardé ce texte trois ans au fond d’un tiroir pour enfin…:
« A la faveur d’un déménagement, le manuscrit de ma traduction a reparu à la surface et Michel Bernard, l’un des directeurs de collection, a eu le coup de foudre pour ce texte que Denoël a publié immédiatement sous le titre : Le Lièvre de Vatanen » , précise Anne. Les résultats ont dépassé les espérances les plus folles, puisque depuis 1989 le « Lièvre » s’est vendu à plus de 130 000 exemplaires. Ce hit littéraire aura agi comme un brise-glace et ouvert la voie à un courant continu de prose finlandaise : « J’en suis pour l’instant à traduire mon treizième roman mais en comptant tout (théâtre, cinéma, etc…) on approche la cinquantaine d’œuvres. » Pour les romans, en plus de Paasilinna, Anne a traduit Matti Yrjänä Joensuu, Leena Lander, Johanna Sinisalo et Anja Snellman, entre autres.
Contourner et aplatir
Arto Paasilinna lui-même et en personne reconnaît être lu et apprécié dans tous les milieux sociaux, en France où même les écoliers étudient maintenant le « Lièvre ». Ce qui plaît surtout aux Français chez Paasilinna c’est sa façon d’écrire dramatique, visuelle, et son humour… Il existe aussi chez lui un certain côté exotique qui touche les Français, profondément attachés à ces romans d’aventures picaresques où évènements imprévus et bizarres tombent sur le lecteur à chaque page et à foison. Enfin, les Français fondent littéralement pour un roman écologique pimenté de philosophie, comme le « Lièvre de Vatanen ». Anne poursuit : « Quand Michel Bernard a décidé de publier ce roman, il m’a demandé de relire une dernière fois mon texte, et j’en ai profité pour gommer quelques redites inutiles. Malgré cela, quand je relis cette traduction, aujourd’hui, je constate qu’elle contient encore des répétitions que j’aurais pu évacuer. Je constate aussi que j’ai allègrement contourné certaines difficultés en aplatissant un tantinet certaines phrases. »
| La rançon de la gloire |  |
Si la publication en français du « Lièvre de Vatanen » doit vaguement au hasard, depuis cette énorme réussite les éditeurs proposent à Anne des livres à traduire : « Actuellement je peux même m’offrir le luxe de refuser quand un texte ne m’emballe pas. Traduire un livre c’est passer un an avec lui, mieux vaut alors qu’il plaise, sinon c’est l’enfer ! Mais j’arrive aussi à trouver du plaisir avec la langue et les mots, comme dans les traductions techniques dont le contenu ne m’inspire guère », assure-t-elle. Pour une traductrice, la façon moderne de travailler diffère totalement de ce qu’elle était jusqu’à la fin des années 1980 : « En 1986, je tapais encore sur une machine à écrire mécanique et il était hors de question de coucher une phrase sur le papier avant qu’elle ne soit parfaitement au point. Ce qui fait que j’ai eu très peu à retravailler le texte du « Lièvre » lors de ma relecture d’avant publication. Aujourd’hui, avec l’ordinateur, je commence par faire un premier jet, presque un mot à mot, entrecoupé d’annotations en finnois et de remarques, puis, je retravaille la totalité du texte par « couches » successives, en affinant petit à petit le français », précise Anne.
Pied à l’étrier
Anne Colin reconnaît qu’elle est devenue traductrice par hasard : « Ma mère étant Finlandaise et mon père Français, j’avais à peine trois ans qu’il m’emmenait avec lui dans les magasins pour lui servir d’interprète. Beaucoup plus tard, je me suis trouvée un jour jetée sur une estrade pour servir d’interprète dans un débat parce qu’il fallait absolument quelqu’un pour remplacer l’interprète prévue », rappelle Anne. L’expérience s’étant parfaitement déroulée, Anne a ensuite proposé ses services à des hommes d’affaires finlandais comme hôtesse-interprète dans les salons. Souvenir cocasse, elle se souvient d’avoir vendu des machines finlandaises à planter les pommes de terre, au Salon de l’Agriculture de Paris. De fil en aiguille, elle a commencé à faire des traductions et, le temps de terminer ses études, s’était déjà constitué une telle clientèle dans le domaine de la traduction qu’elle n’a même pas cherché à travailler comme architecte. « L’essentiel dans la traduction est d’avoir la meilleure maîtrise possible de la langue vers laquelle on traduit. Pour moi, le contexte familial a beaucoup joué : tout le monde, dans ma famille, parle couramment plusieurs langues. Outre le finnois, j’ai appris l’anglais à la maison, à partir de l’âge de cinq ou six ans. Au lycée, j’ai fait de l’allemand et du russe et ai donc toujours jonglé avec les langues », confie Anne.
Angoisse d’acrobate
De toutes les traductions qu’elle a faites, sa favorite est « Jamais avant le coucher du soleil », de Johanna Sinisalo : « J’adore la palette de styles que ce texte contient : chapitres faisant alterner les narrateurs, chacun dans un registre particulier, argot, extraits de poèmes et textes anciens (Kalevala, Eino Leino), contes populaires, articles scientifiques, etc. », précise la traductrice. Selon elle, traduire du finnois en français est une chance extraordinaire car personne ne viendra pinailler, comme cela peut arriver avec l’anglais quand on commence à comparer mot à mot texte original et traduction : « Mes éditeurs me font confiance et ne modifient pratiquement jamais les textes que je leur donne. Cependant, personne n’est à l’abri d’une erreur et il est parfois angoissant de se rendre compte qu’on travaille sans filet, en quelque sorte... », explique-t-elle. Au jeu des portraits chinois Anne comparerait le finnois à un renard parce qu’il est souple et inventif et le français à un éléphant, handicapé par sa raideur et son affectation. « Le Renard et l’Eléphant » ? Titre d’un prochain roman d’Arto Paasilinna ? Pourquoi pas…
| Qui est-elle ? |  |
Anne Colin du Terrail est née en 1952 à Kemi, Golfe de Botnie, Finlande.
Architecte diplômée (1978) Traductrice-Interprète depuis 1981.
A traduit
Le Lièvre de Vatanen d’Arto Paasilinna, 1989 puis du même auteur :
Le Meunier hurlant, 1991
Le Fils du dieu de l’Orage, 1995
La Forêt des renards pendus, 1994
La Douce Empoisonneuse, 2001
Petits suicides entre amis, 2003
Un homme heureux, 2005
Autres traductions disponibles en français :
Harjunpää ja poliisin poika (« Harjunpää et le fils du policier » - 1997) de Matti Y. Joensuu.
« Tummien perhosten koti » (« La Maison des papillons noirs » - 1995),
« Tulkoon Myrsky » (« Vienne la Tempête » - 1997) et
« Iloisen kotiinpaluun asuinsijat » (« Les Rives du retour » - 2000) de Leena Lander.
« Ennen päivänlaskua ei voi » (« Jamais avant le coucher du soleil » - 2003) de Johanna Sinisalo.
« Ihon aika » (« Le temps de la peau » - 1998) d’Anja Snellman.
Les pièces de théâtre :
JOKELA Juha Mobile horror (Mobile horror), première représentation le 17 novembre 2003 au Théâtre du Centaure, Luxembourg, mise en scène de Raija-Sinikka Rantala
LUNDÁN Reko Quand rôdent les chiens-loups (Teillä ei ollut nimiä), Plate-forme internationale pour un théâtre contemporain / Lasipalatsi Media Centre 2002, Maison Antoine Vitez / Éditions Climats 2004, première représentation le 8 juillet 2005 au Théâtre Tremplin, Avignon, mise en scène de Maxime Leroux
RUOHONEN Laura La Reine C. (Kuningatar K), Plate-forme internationale pour un théâtre contemporain / Lasipalatsi Media Centre 2002, Maison Antoine Vitez / Éditions Climats 2004
SAISIO Pirkko Les Enfants du Baïkal (Baikalin lapset), première représentation en VO surtitrée le 11 octobre 2002 au Panta Théâtre, Caen, mise en scène de Timo Torikka, éd. Lasipalatsi Media Centre 2005
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