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Sofi Oksanen

Culture > Littérature
17-03-09
Auteur : Jean Pierre Frigo
Née à Jyväskylä, dans le centre de la Finlande, de mère estonienne et de père finlandais, Sofi Oksanen n’a que 32 ans mais a pulvérisé l’univers littéraire finlandais en emportant en 2008 les trois principaux prix littéraires finlandais : le prix Finlandia (le Goncourt finlandais) et les prix Waltari et Runeberg. Dans l’histoire de la Finlande aucun écrivain n’a jamais été distingué de la sorte.

C’est son troisième roman Puhdistus (qui peut se traduire par “nettoyage”, “purge”, “catharsis”) sorti au printemps 2008, qui l’a propulsé au firmament des Lettres de Finlande.

Puhdistus raconte les violences psychologiques et physiques faites aux femmes estoniennes pendant l’occupation soviétique (1940-1991) et encore après 1991 quand l’Estonie retrouvait son indépendance.

Personne n’avait jusqu’ici osé aborder ce thème des souffrances réservées aux femmes dans un pays sous occupation. Et personne ne l’a encore fait de cette manière aussi forte pour la période de l’Occupation en France (1940-1944). Un roman de plus à écrire? À attendre?

Puhdistus paraîtra en français en 2010, une perspective visiblement très plaisante pour Sofi, francophile sans le savoir. Car si elle admet mal connaître la France, tout en désirant palier cette lacune, Sofi est une fan de Marguerite Duras.

De Duras à Niin

Nous avons rencontré Sofi à Helsinki, sa ville de résidence, une soirée d’hiver, au dixième étage d’un grand hôtel de la capitale finlandaise. Tout n’y était que sons feutrés, sorties d’horizon et sens de la hauteur. Et une Sofi Oksanen, brillante et drôle, sachant à merveille jouer du contraste entre l’étrangeté de son look et le profond humanisme de sa pensée, se souvenait de Duras :

“L’écrivain qui m’a le plus marqué est Marguerite Duras. Sa manière de façonner la langue m’a très tôt fortement impressionnée : je l’ai lue quand j’étais encore une ado. Dans sa langue, tout différait de ce que j’avais lu auparavant. J’étais, je dois l’avouer, béate d’admiration devant la musicalité du texte durassien.

Ensuite, ce que je n’ai pas compris immédiatement mais qui m’a rattrapé par la suite, est le fait qu’elle ait écrit en tant que femme blanche en Indochine et sur l’Indochine. Ça dévoilait une autre forme de colonialisme, une autre forme de mise à l’écart et ça m’a complètement ensorcelée. A l’époque l’Asie ne m’intéressait pas: c’était ce colonialisme qui me touchait.”

Sofi revient sur l’importance des mots et leur mise en musique:  “Je me sens mariée à la langue finnoise et pour cette raison je n’ai aucune intention de quitter la Finlande. Et puis, il y a toujours eu des femmes-écrivains en Finlande : Minna Canth, Maria Jotuni, Aino Kallas. J’ai une préférence pour Aino Kallas (née Krohn), qui était mariée à un Estonien, Oskar Kallas. Elle a résidé en Estonie et utilisait une étonnante langue archaïque datant du XVIIème siècle. Sinon, j’aime aussi la poésie de Sylvia Plath et Anaïs Niin.”

Jeux de mots

De double culture estonienne et finlandaise, Sofi ne rechigne pas à comparer ses deux patries : “Depuis que l’Estonie est redevenue indépendante, les gens ont commencé à parler d’”occupation” (par l’URSS). Mais pour moi le mot occupation était problématique : car j’ai fait toute ma scolarité en Finlande et la façon dont on nous y enseignait l’histoire était totalement différente de la réalité que je connaissais dans la République soviétique d’Estonie. Néanmoins, il était impensable de se lever en plein cours et de dire au prof : Désolée, mais ce n’est pas exactement ainsi que les choses se sont passées!. D’ailleurs, à l’école en Finlande, l’Estonie n’était mentionnée qu’à l’occasion du cours de finnois, pour dire que l’estonien était une langue très proche de la nôtre!”

Sofi évoque alors certains mots, certaines expressions problématiques de l’époque: après 1991, de nouveaux mots sont apparus en estonien, comme “occupation”, “résistance”:

“Avant 1991, on ne prononçait jamais le mot résistance. On parlait des “Frères de la Forêt”, des “hommes dans la forêt”, de “ceux qui étaient partis dans la forêt… ou revenus de la forêt”. Il était impossible d’énoncer clairement ces choses-là. Avec le mot déportation c’était pareil : il fallait dire: “ceux qui sont partis en Sibérie, qui sont revenus de Sibérie”. Et ce n’est qu’une fois adulte que j’ai découvert ces nouveaux mots. C’est alors que j’ai entendu parler de résistance comme d’une réalité, non comme d’une sorte de rumeur. Mais, comme enfant, ça ne me manquait pas : c’était des expressions normales. Les lecteurs finlandais me disent souvent “Comme ça a été horrible! Mais comment as-tu pu supporter tout ça ?” Mais pour moi c’était une enfance absolument normale ! Tout était normal : les gens revenant de Sibérie, ceux qui étaient dans la forêt… c’était normal. Parce qu’il n’y avait aucune autre réalité à laquelle je pouvais accéder.

Longtemps tout ceci est resté une sorte de tradition orale en Estonie. Les premiers articles que j’ai lus sur les déportations étaient en anglais : on y utilisait les mêmes termes qu’on utilisait pour Auschwitz, “camps de concentration”, “déportations”, “trains”… C’était différent des mots entendus pendant mon enfance quand il était impossible de s’exprimer de façon précise.

Jusque là il avait été impossible d’écrire là-dessus, c’était de l’histoire transmise oralement. Ça a alors fait une énorme différence quand j’ai compris tout ce dont je n’avais pas été consciente jusqu’ici. Car c’était normal qu’on en parle mais qu’on n’écrive rien là-dessus.”


Certaines sont plus égales

Sofi éprouve une certaine méfiance vis-à-vis de Simone de Beauvoir :

“Comment elle et Sartre, officiellement extrêmement concernés par les Droits de l’Homme, ont-ils pu ignorer si totalement ce qui se passait en URSS, en Estonie et dans les autres pays du Bloc socialiste. La gauche finlandaise a d’ailleurs fait de même pendant les années 70s : ils s’intéressaient tous au Chili (et à la nouvelle dictature de Pinochet). Il fallait soutenir le peuple chilien. Bon. Mais il y avait aussi quelques petits problèmes à quelques dizaines de kilomètres de la Finlande, juste de l’autre côté de la Baltique! Mais personne ne disait rien! Est-ce que cela signifiait qu’il y avait des peuples plus égaux que d’autres?"

Sofi appuie sur Beauvoir et ses silences assourdissants sur les femmes du Bloc socialiste : “Il en va de même avec Beauvoir et son livre Le Deuxième Sexe, un livre très important, c’est évident. Mais Beauvoir devait penser que certaines femmes étaient plus égales que d’autres. Et j’aimerais comprendre la raison de ces attitudes…”

Sofi passe alors à un témoin majeur de la réalité soviétique: “Par exemple, après la publication de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, personne ne pouvait plus dire: je ne savais pas ! Et je comprendrais la position de Beauvoir et des Gauches européennes si on avait manqué d’informations mais à partir de L’Archipel il y en avait ! Il suffisait de lire, de s’intéresser, d’aller plus loin…”. 

Avec une pirouette, d’humour noir ?

“Et peut-être qu’actuellement il y a dans le monde des êtres humains auxquels on ne prête aucune attention. Et, un beau jour, les générations futures nous questionneront à leur tour : Comment est-il possible que vous n’ayez rien dit sur ce qui arrivait là-bas !”

La cour du kolkhoze

Cette avalanche de prix littéraires lui a-t-elle tourné la tête ? Comment voit-elle la célébrité ?

“Bon, je dois vraiment avouer que je ne m’y attendais absolument pas. Maintenant je sais que je n’aurai aucun prix pendant un certain temps et ça ne me dérange pas plus que ça ! Mais, évidemment ces récompenses me donnent un maximum de confiance en moi. Quant à la motivation pour écrire, elle est là, je l’ai toujours eue et l’aurai toujours. Et en plus je sais maintenant que cette histoire intéresse les gens: quand j’ai commencé Puhdistus je n’avais aucune idée sur la façon dont le public finlandais le recevrait. Comment prendrait-on une histoire qui commence dans la cour d’un kolkhoze estonien!”     

Qui est Sofi Oksanen?


Née en 1977, à Jyväskylä, de mère estonienne et de père finlandais.
A écrit trois romans : Stalinin lehmät (Les vaches de Staline, 2003), Baby Jane (2004), et Puhdistus (2008). 

Puhdistus a la particularité d’être d’abord sorti en pièce de théâtre, avant que Sofi Oksanen ne l’adapte et en fasse un roman.
En 2008 Sofi Oksanen a raflé les trois principaux prix littéraires finlandais: Finlandia, Waltari et Runeberg.
Théâtre : Puhdistus (2007) et High heels society, (2008).
Sofi Oksanen réside à Helsinki, dans le quartier de Kallio.

 

 

Liens

Site de son éditeur: www.wsoy.fi (en finnois et en anglais)

www.wsoy.fi/index.jsp

 
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