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Rue de la tranchée

Culture > Littérature
17-10-05
Auteur : Taïna Tuhkunen
À lire Rue de la Tranchée de Kari Hotakainen (né en 1957), on se demande si la Seconde Guerre mondiale est vraiment finie, tant ce roman qui a obtenu le Prix du Conseil nordique en 2004 est empreint de mots militaires. Editions JC Lattès
Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail Code ISBN : 2709626632 / Hachette : 4535803 / EAN : 9782709626637
350 pages

Pourtant Matti Virtanen, l’homme au centre de ce récit insolite, partage à première vue très peu avec les héros de la guerre d’Hiver dans ce conflit satirique qui se donne à lire à la fois comme une guerre économique et une guerre de résistance, tout en nous introduisant dans un champ d’honneur inattendu : la cuisine.

Le personnage principal au destin aussi ordinaire que son nom est un magasinier quadragénaire qui vient d’être plaqué par sa femme, Helena. Matti Virtanen, le Jean Dupond finlandais, avait pourtant tout fait pour être un époux et un père parfait. C’est lui qui faisait le ménage, préparait à manger, tout en s’occupant de la petite Sini. C’est encore lui qui s’interrogeait sur le bien-être professionnel et l’équilibre sensuel de son épouse. Au dire de ce héros autodidacte, il est le premier homme finlandais à se charger du front intérieur en même temps que de la libération de la femme. Idée désopilante qui ne passera pas inaperçue dans ce roman aux accents héroïques et ironiques.

Le travail pionnier de Matti est d’autant plus exceptionnel que rien ne semble l’y avoir préparé. Il n’a profité d’aucun cours ni de stage de formation. Sans modèle paternel, il s’est forgé une vie minutieuse où il ne commet qu’une seule erreur, mais c’est une erreur de taille. Lorsque Helena, un peu lasse de partager sa vie avec un homme à ce point exemplaire, propose à son mari de prendre part à des activités un brin plus masculines, Matti lève la main et frappe. La réaction de Helena est immédiate. Elle claque la porte et disparaît avec Sini. Ou plutôt, sororité oblige, se réfugie chez Sirkku, une copine. Tout cela au milieu d’un match Finlande-Suède de hockey sur glace.
Tel un cyclone, le coup qui ne ressemble nullement à l’homme l’ayant livré brise tout sur son passage. Après la torpeur initiale, Matti refait, peu à peu, surface pour tenter de recoller les morceaux de sa vie. Devant la demande en divorce de Helena il s’accroche à une idée fixe qui prend, très vite, la forme d’une maison individuelle entourée d’un jardin. Comme s’il s’agissait d’une bouée de sauvetage pour le naufragé conjugal, le logis à acquérir devient, dans son esprit tourmenté, l’unique moyen de reconstruire l’unité familiale perdue.

Voici donc le cadre immédiat pour la bataille intime et singulière qui finira par rapprocher Matti de la vraie guerre, celle combattue par les vétérans dont les rangs s’aménuisent, au fil des années. Persiste toutefois une spécificité finlandaise, celle de la “ maison d’ancien combattant ” (“ rintamamiestalo ”), une modeste demeure en bois qui devient l’objet de toutes les convoitises.

Véritable exception culturelle finlandaise, la maison d’ancien combattant mérite un rappel historique. On en construisit plusieurs dizaines de milliers pour loger les familles des réfugiés de guerre et des soldats qui avaient combattu sur le front finno-soviétique. De conception simple mais solide, ces maisons types de 70 m² dont une partie fut offerte par la Suède, comprenaient généralement une cuisine, un séjour et trois chambres dont deux, plus petites, à l’étage mansardé. En regardant le jardin avec ses pommiers et ses groseilliers appartenant à Oksanen, un vieux vétéran de guerre dont le bien est à vendre, l’agent immobilier de Rue de la Tranchée voit juste. Il s’agit bien d’une “page de l’histoire de ce pays”. Ce qui ne lui interdit pas de faire tout ce qu’il peut pour précipiter l’envoi du dernier des vétérans dans une maison de retraite.
 Non sans une forte dose d’ironie, de tendresse et d’humour noir Hotakainen donne voix et forme à un combattant d’un genre nouveau. En effet, en poursuivant Rue de la Tranchée, le roman qui porte le nom d’une rue réelle de la capitale finlandaise, nous ne sommes jamais très loin de la réalité, car acheter une maison dans les environs de Helsinki est devenue une véritable bataille. Compte tenu de la guerre des prix, le particulier doit souvent recourir à maintes stratégies afin de parvenir à ses fins, et pour d’éviter les pièges tendus par les agents immobiliers. Matti doit, lui aussi, faire un véritable travail d’espion pour éviter d’être trompé par ses adversaires, toujours prêts à manipuler leurs victimes. Transformé en un maquisard suspicieux qui documente, dans son carnet, les dialogues de ses interlocuteurs, il finit par dresser un bilan cruel d’une société de bien-être incapable d’assurer la même qualité de vie pour tous ses citoyens. Pourtant, ses actes de résistance et sa connaissance du terrain miné ne l’empêchent pas d’être lui-même pris dans un traquenard, plus sentimental et par conséquent plus fatal.
L’écriture de Kari Hotakainen qui refuse de se cantonner dans une seule catégorie, oscillant entre le fait réel et le détail fictif, capte merveilleusement bien le discours commercial et l’opiniâtreté d’un homme animé par un fantasme fixe. Il y a quelque chose à la fois de tragicomique et de noble dans la manière dont le héros finlandais se débat contre le monde environnant. À la manière d’un Don Quichotte, aveuglé par le désir de récupérer sa dulcinée, il s’enferme dans un mutisme où seule résonne l’impulsion physique ne trouvant pas d’issue. L’extrait suivant donne un aperçu de l’intensité du monologue intérieur où se cloître le héros, tout en tendant la main vers la génération d’hommes l’ayant précédé :

“ Je me dis maintenant ceci : ils sont revenus du front, d’une obscurité d’encre jusqu’en pleine lumière. Ils avaient les nerfs aussi tendus que les cordes dont Sibelius voulait qu’elles sonnent haut et fort dans sa musique. Impatients et avides, ils se sont rués dans les entrecuisses et autour des casseroles : de la chair, et tout de suite !
On leur a dessiné des maisons alignées à la périphérie des villes et au milieu des champs, au pied de rochers. Elles étaient toutes identiques. La cuisine, le séjour et la chambre en bas, en haut sous les combles deux petites chambres pour la progéniture née de la sainte misère. Un étage et demi et un toit à deux versants, pour eux qui avaient connu une mer de feu en guise de ciel.
Ils ont regardé les plans, monté les murs, frappés de leurs marteaux sur les clous, parfois à côté, un merde sonore jaillissait et, l’ongle bleu, ils s’allongeaient pour faire la sieste sur un tas de planches. Tapements, cliquetis, ahans, pétarades. La sueur collait au dos, la nuit des ongles le griffaient quand Veikko, Martti, Kalevi ou Erkki pénétraient avec vigueur dans ce dont ils avaient été privés pendant des années.
Vous habitez maintenant les maisons d’anciens combattants qu’ils ont construites, alors que vous êtes nés dans la lumière. Vous ne savez pas que l’obscurité engendre encore des hommes qui veulent un fourneau chaud et de la chair. Je suis l’un d’eux. ”

C’est bien connu, pour Freud, la maison avec ses fenêtres, ses entrées et ses sorties, offrait la meilleure représentation de la personne humaine. D’après le vénérable bâtisseur de la psychanalyse, les maisons aux murs lisses seraient des hommes, celles représentant des saillies et des balcons auxquels on peut s’accrocher seraient, par contre, plutôt des femmes.
Chez Hotakainen, les maisons ont rarement des balcons, même si Matti ne cesse d’associer la maison à la femme, ou bien au vétéran qui, une fois échappé aux horreurs de la guerre y retrouva la sérénité et une certaine luminosité conjugales. Outre la sombre irrationalité de l’homme, le syndrome du logis formulé par Hotakainen attire notre attention sur un mode de construction où les rêves s’entrecroisent, qu’ils soient intimes ou plus collectifs. Tout se passe ainsi comme si la “ maison Suomi” que Matti examine lors d’un Salon de l’habitat devenait une autre façon de dire la relation conflictuelle entre l’homme et la femme dans un monde où, au lieu de se rencontrer réellement, on ne cesse de se croiser sur le seuil d’une porte. L’une déjà sortie de son rôle de femme au foyer, l’autre n’ayant pas encore trouvé sa place dans une intériorité restée illicite. En même temps, la maison fabriquée par l’auteur finlandais semble matérialiser le désir d’équilibre de tout homme et de toute femme, et non seulement d’un narrateur monogame et monomaniaque. Car finalement, le malheur de l’homme ne loge-t-il pas dans l’instabilité même des relations, qu’il s’agisse des êtres ou des choses? 
Quelque soit l’angle d’attaque choisi par le lecteur, l’étrange guerre à multiples visages que livrent les néo-combattants engagés dans les conflits séparant sexes, générations et mondes, le roman de Kari Hotakainen vaut, sans hésitation, un détour par les tranchées. Y compris celles creusées entre les lignes.

 

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