Neuf différentes langues
On entend par littérature samie à la fois les œuvres écrites en langue samie et les œuvres écrites par des Samis dans la langue officielle de l’un des États sur lesquels s’étend le domaine lapon : la littérature samie couvre donc les régions peuplées par les Samis en Finlande, Norvège, Suède et Russie. Neuf différentes langues samies sont parlées dans cette zone, dont six se sont dotées d’une forme écrite standardisée. Le nombre de locuteurs samis s’élève à 25 – 30 000, dont 80 à 90 % parlent le sami du nord. Ces chiffres donnent une idée du lectorat potentiel de la littérature écrite en sami, encore que tous les Samis ne soient pas capables de lire ou d’écrire dans leur langue maternelle.
Jamais auparavant il n’y a eu autant d’écrivains samis qu’aujourd’hui : il existe environ 80 écrivains vivants ayant publié au moins un livre. Annuellement paraissent entre cinq et dix livres, qui sont généralement publiés par une dizaine d’éditeurs samis. Ceux-ci s’efforcent de faire connaitre la littérature samie en traduisant les textes dans les langues de majorité des différents pays.
L’histoire du sami écrit remonte déjà au XVIIème siècle : à cette époque furent publiés des textes chrétiens, ainsi que le premier recueil de mélopées incantatoires connues sous le nom de joikus publié par Olaus Sirma dans Lapponia en 1673. On peut dire néanmoins que les débuts de la littérature samie datent réellement du milieu du XXème siècle, avec la publication, en norvégien, des œuvres de Matti Aikio.
Cette littérature a connu une forte progression surtout dans les trente dernières années. Les années 1970 virent la parution des premières œuvres littéraires samies écrites par des femmes. La première d’entre elle fut Kirsti Paltto, dont le premier roman Soagnu (La demande en mariage) parut en 1971. Avant cela, aucune auteure samie n’avait publié de littérature écrite en sami. En fait, la plupart des écrivains ont appris à écrire en sami seulement à l’âge adulte au tournant des années 1970-1980, quand des cours de sami furent organisés pour les adultes. Depuis, la voix des femmes se fait entendre dans tout le domaine littéraire. Quelques chiffres donneront une idée de l’évolution : dans les années 1970, dix-huit titres ont été publiés par dix femmes, dans les années 1980, près de cinquante titres sont parus, dus à vingt auteures, et, dans les années 1990, ce sont plus trente femmes qui ont publié au total environ soixante titres.
Depuis les années 1980, l’éventail des genres littéraires s’est élargi : romans, nouvelles, pièces dramatiques et œuvres autobiographiques sont venus s’ajouter à la poésie et à la littérature pour enfants. Les femmes d’aujourd’hui font entendre leur voix à travers leur écriture, et cette voix est différente de celles des hommes, et de celles des femmes de la majorité linguistique du pays. Cette différence nait de la différence des conditions sociales, du contexte géographique et culturel, et met en lumière les zones de convergence et de divergence de la culture samie et de celle de la langue majoritaire du pays.
| Inger-Mari Aikio-Arianaick |  |
Inger-Mari Aikio-Arianaick (née en 1961) a écrit quatre recueils de poésie en sami du nord et travaille actuellement à son premier roman. Originaire d’Ustjoki, à l’extrême nord de la Finlande, elle passe une partie de l’année à l’île Maurice. Elle partage son temps entre l’écriture et son travail de journaliste à la radio samie d’Utsjoki. Elle nous livre quelques réflexions sur l’intéressante littérature samie.
Quelles œuvres ou quel genre d’œuvres littéraires samies de ces dernières années ou de tous les temps vous ont influencée, touchée ou marquée ?
Tous les livres de Nils Aslak Valkeapää (1943-2001) m’ont grandement marquée. J’ai fait sa connaissance quand j’étais toute jeune et qu’il était venu dans notre école parler de l’écriture, du joiku et de la peinture. Il respirait cette force, cette profonde compréhension de la vie et cette humilité que l’on retrouve dans ses livres. Le plus grand d’entre eux est Beaivi áhcázan (Le Soleil, mon père, 1988). Il avait remporté le prix Nordique de littérature en 1991. On a d’ailleurs qualifié cette œuvre d’épopée nationale samie. Le livre a eu une « épouse » en 2001, avec la parution de Eanni, eannázan (La Terre, ma mère), dans lequel Valkeapää nous emmène chez divers peuples du monde en poèmes et illustrations. Il ne s’est jamais lassé de m’encourager, et de me donner des conseils. Sans lui je ne serais peut-être jamais devenue poète.
L’autre écrivain sami qui a beaucoup signifié pour moi ces dernières années est la Suédoise Rose-Marie Huuva avec son recueil de poèmes Galbma rádná (Froid compagnon, 1999), dans lequel elle décrit ses sentiments après être tombée malade d’un cancer du sein. Le livre est comme un récit à suspense, qu’il est impossible d’abandonner avant de savoir ce qui se passe à la fin. C’est à croire que la poésie est le mode d’expression qui nous est le plus proche, à nous Samis. On publie beaucoup plus de livres de poésie que de romans. Est-ce que cela est à rattacher à la tradition des joikus, dans lesquels on peut décrire en quelques mots aussi bien un être humain qu’un animal ou un paysage ?
Les romanciers samis contemporains les plus connus sont Kirsti Paltto (originaire d’Utsjoki), Rauna Paadar Leivo (Inari), Eino Guttorm (Utsjoki), Ellen Marie Vars (Kautokeino) et Jovnna-Ánde Vest (qui vit à Paris). Les poètes en revanche sont nombreux, mais je n’en citerai que quelques-uns en plus de Valkeapää et de Huuva : Rauni-Magga Lukkari, Synnöve Persen, Kati-Claudia Fofonoff, Stig Gälok et Stina Inga.
Qu’est-ce qui vous inspire dans votre écriture ou votre art ?
L’écriture est pour moi un moyen de survie depuis mon enfance. J’ai toujours aimé être seule et quand j’étais adolescente, il m’est arrivé d’avoir plus de cent correspondants en même temps. J’ai écrit mon premier poème à l’âge de dix ans. La poésie a été pour moi un moyen idéal de remettre de l’ordre dans les fils emmêlés de mon esprit, de balayer les déchets de mon cœur. Maintenant, après la publication de quatre livres de poésie, j’ai quand même l’impression d’être parvenue au terme d’une certaine voie. J’ai commencé à écrire des paroles pour des chansons. Mais mon nouveau et plus grand projet sera d’écrire un roman.
Au début de ma carrière, j’écrivais en finnois, car il y a trente ans je n’ai pas pu bénéficier d’un enseignement dans ma langue maternelle, le sami. J’ai changé volontairement de langue d’expression écrite à l’âge de vingt ans. J’ai récrit en sami mes poèmes que j’avais écrits en finnois, car j’estimais qu’il n’était pas possible de les traduire. Dans mon journal, je suis passée du finnois au sami quand je suis partie faire le tour du monde le sac au dos. Je voulais emporter la langue samie comme compagnon de voyage, comme consolateur et protecteur. Au début, j’avais l’impression de ne pas pouvoir trouver les mots justes, mais aujourd’hui il m’est beaucoup plus facile de m’exprimer en sami qu’en finnois, même par écrit.
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