Avec quatre ouvrages publiés chaque année, la part belle est donnée aux auteurs finlandais, dont Mika Waltari, Tove Jansson et Märta Tikkanen.
Entretien avec Denis Ballu, fondateur et seul maître à bord des Éditions de l’Élan.
D’où vous vient cette passion pour la littérature nordique, notamment finlandaise ?
Cinéphile, j’ai vu, à la fin des années 1960 et début des années 1970, un certain nombre de films nordiques qui m’avaient touché (surtout par le soin tout particulier et le talent des chefs opérateurs) et dont certains étaient adaptés d’œuvres littéraires.
Ne connaissant rien à ce domaine, j’ai cherché à en savoir plus, d’abord en me procurant tout ce qui pouvait traîner et librairie. J’ai eu la chance de tomber sur des auteurs qui m’ont ému (Moberg, Johnson) et j’ai donc eu envie d’en découvrir d’autres, cherchant à acquérir tout ce qui avait été déjà fait dans ce domaine.
A l’exception de romanciers mondialement célèbres comme Mika Waltari ou Arto Paasilinna, la littérature finlandaise reste assez confidentielle dans l’hexagone. Vous privilégiez la publication (ou la réédition) d’auteurs peu connus, avec le risque (commercial) que cela implique. Pourquoi ce choix ?
Les auteurs à succès n’ont pas besoin de moi ! Ne tirant aucun revenu (ce serait d’ailleurs plutôt l’inverse !) des activités de l’Élan, j’essaie juste d’équilibrer les comptes de l’association, limitant le risque financier à ce qu’il m’est possible de réaliser.
Votre catalogue d’auteurs finlandais comprend essentiellement des écrivains décédés (à l’exception de Märta Tikkanen, Bengt Ahlfors et Johan Bargum). Est-ce pour des raisons d’ordre artistique - faire revivre des auteurs méconnus - ou pour des motifs économiques - les droits de publication sont moins élevés ?
Mon choix de départ était d’équilibrer : moitié auteurs vivants / moitié auteurs dans le domaine public (donc libres de droits). C’était donc pour partie économique. C’était aussi parce que, m’occupant la nuit et durant mes congés de l’Élan, je souhaitais limiter le côté commercial de la chose (acquisition des droits, contrats divers) que j’ai toujours trouvé fastidieux et éreintant. Comme, d’autre part, j’aime beaucoup la littérature nordique de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle, cela ne tombait pas si mal !
Comment choisissez-vous les auteurs que vous souhaitez publier ?
J’ai trois possibilités de choix : soit des textes qui existent déjà en traduction française, soit des titres que me proposent des traducteurs, soit des auteurs dont je connais la valeur que je peux faire traduire. Le principal critère de sélection, c’est mon goût personnel, même si le côté financier limite fortement ce que je suis à même de publier.
Quels sont vos chiffres de ventes ?
Les ventes restent modestes. J’ai tiré un seul livre à plus de mille exemplaires (Les gens de Hemsö, de Strindberg) et je suis maintenant plutôt sur des tirages de l’ordre de 500 exemplaires. Quand une moitié est vendue, ce n’est déjà pas si mal ! Les ventes ont évolué au fil du temps, pas en fonction de l’intérêt des lecteurs certes, mais surtout selon que j’avais ou non un distributeur en librairie ou en bibliothèque. Comme les éditeurs, certains ont fait faillite et j’ai connu des périodes plus délicates que d’autres.
Y a-t-il un point commun aux 11 auteurs finlandais qui figurent sur votre catalogue ?
Alors là, je n’en sais rien. Si, ils sont tous Finlandais !
Notez-vous des différences entre les auteurs de langue suédoise et ceux qui écrivent en finnois ? Au contraire existe-t-il des caractères typiquement finlandais dans toutes ces œuvres ?
Pour le style, il faudrait vraiment posséder les deux langues pour émettre un avis, ce qui n’est, hélas ! pas mon cas. Je crois que, par delà les langues et au-delà des modifications géographiques intervenues au fil du temps, ce qui fait l’unité des pays nordiques, c’est la religion. C’est le luthéranisme qui fait leur unité. On en trouve des traces et des séquelles chez beaucoup d’écrivains. Quant au caractère typiquement finlandais ou typiquement autre chose, plus on connaît d’auteurs, plus on en lit, plus on découvre leur diversité et on se rend compte qu’il y en a vraiment de toutes sortes et plus il est difficile de répondre à une question sur le typiquement ceci ou typiquement cela.
Vous ne vous cantonnez pas au roman puisqu’on trouve aussi des nouvelles (Le bois des sorcières, de Runar Schildt, ou Copeaux de Juhani Aho), des contes (Œil d’étoile et autres contes de Zacharias Topelius) ainsi que des pièces de théâtre (Y a-t-il des tigres au Congo ? de Bengt Ahlfors et Johan Bargum). Pour quelle raison ?
Je suis surtout un amateur de prose (nouvelles, romans). Le théâtre est venu surtout parce que Philippe Bouquet [traducteur de textes en langue suédoise, ndr] n’arrivait pas à placer ses traductions de pièces.
Pouvez-vous, pour chaque auteur finlandais, donner brièvement votre avis ?
Personnellement, j’ai un faible pour les prosateurs de la fin du 19ème siècle : Juhani Aho, Arvid Järnefelt et Runar Schildt. J’ai un peu l’impression de vivre dans leur monde ! alors que je suis parfois perdu dans des récits très contemporains où j’ai l’impression que la Scandinavie qu’on me présente n’est plus la mienne, ou du moins celle que j’ai aimée.
Est-ce la mondialisation qui est passée par là ? Zacharias Topelius me paraissait intéressant à redécouvrir, on ne trouvait plus rien de lui en librairie. Les pièces de Bargum/Ahlfors traitent de problèmes de société, comme on dit maintenant, et illustre bien le fait que les auteurs nordiques n’écrivent (n’écrivaient ?) pas pour ne rien dire. S’agissant de Tove Jansson, il était intéressant de faire connaître l’autre face de l’auteur des livres sur Moumine. Quant à Märta Tikkanen, sa prose poétique dans Chaperon rouge est extrêmement prenante.
Les Adages et visages d’Henrik Tikkanen sont un peu à part dans votre catalogue…
Philippe Bouquet avait traduit des Adages et visages il y a déjà assez longtemps, mais la mort de Henrik Tikkanen a différé leur publication… et comme les auteurs décédés intéressent moins les éditeurs ayant pignon sur rue, il me le a proposés. Je pense qu’ils auraient également été un peu à part chez les autres éditeurs de littérature étrangère. La difficulté de les intégrer dans une collection quelconque a dû également les desservir.
Parlez-nous un peu de cette nouvelle de Mika Waltari, La journée des hommes libres.
Mika Waltari était insatiable et il a écrit ce texte pour participer à un concours de nouvelles. Je me suis servi un peu de son nom pour publier avec son récit la contribution de Tuuli Reijonen au même concours.
Vous intéressez-vous aux auteurs finlandais contemporains ? Je pense par exemple à Monika Fagerholm, Leena Lander ou Daniel Katz.
Je m’intéresse à tout ce qui est publié en traduction des auteurs nordiques et ceux que vous citez ne sont pas les moindres. Dans ce qu’on connaît en traduction parmi les auteurs finlandais, je pense que Leena Lander est de loin la plus intéressante. Ses quatre romans publiés en français valent le détour, même s’ils sont un peu exigeants pour le lecteur. Il faut être disponible pour lire Leena Lander, mais c’est vraiment le dessus du panier.
Quelle est votre actualité dans le domaine de la littérature finlandaise ? Quels sont vos projets d’édition ?
En 2009, je vais sans doute publier quelques autres contes de Topelius et certains courts textes de Juhani Aho. J’aimerais également tenter quelque chose sur Minna Canth. | En savoir plus : |  |
Le site des éditions de l’Elan : elan.over-blog.fr
Les ouvrages d’auteurs finlandais publiés (par ordre chronologique) : - Juhani Aho, Copeaux, 1991. - Tove Jansson, Le champ de pierre, 1991. - Mika Waltari, La journée des hommes libres, et Tuuli Reijonen, Un sac de couchages, 1993. - Bengt Ahlfors, Le cadeau, 1996. - Bengt Ahlfors, Johan Bargum, Y a-t-il des tigres au Congo ?, 1996. - Bengt Ahlfors, Johan Bargum, L’enfant de Marie, 1996. - Märta Tikkanen, Chaperon rouge, 1999. - Zachris Topelius, Le tomte du château d’Åbo, 1999. - Runar Schildt, Le retour, 2005. - Henrik Tikkanen, La vie, l’amour… (Adages et visages, 1), 2005. - Henrik Tikkanen, La politique… (Adages et visages, 2), 2006. - Henrik Tikkanen, La société… (Adages et visages, 3), 2006. - Arvid Järnefelt, Sur la terre finlandaise, 2006. - Henrik Tikkanen, L’art et la guerre… (Adages et visages, 4), 2007. - Henrik Tikkanen, La nature humaine… (Adages et visages, 5), 2007. - Runar Schildt, Le bois des sorcières, 2007. - Henrik Tikkanen, La vie moderne… (Adages et visages, 6), 2008. - Zacharias Topelius, Œil d’étoiles et autres contes (pour les enfants 1), 2008.
1
|