Réseau des bibliothèques
Vue rétrospectivement, la littérature finlandaise a une histoire relativement courte, mais elle affiche aujourd’hui la même diversité que la littérature d’autres pays européens. La vie littéraire animée de la Finlande s’épanouit dans des conditions propices : le réseau des bibliothèques publiques est très dense, le paysage éditorial de plus en plus riche, et les subventions aux écrivains et les prix littéraires ne manquent pas.
Comme dans d’autres pays, la littérature finlandaise produit elle aussi sa gamme traditionnelle de best-sellers standard : thrillers (par exemple Ilkka Remes), romans policiers (Leena Lehtolainen), sagas familiales sentimentales (Laila Hietamies), littérature du terroir (Kalle Päätalo) et romans teintés d’humour picaresque (Arto Paasilinna). Mais ce ne sont pas uniquement les œuvres de ce genre qui réussissent à pénétrer dans d’autres pays, loin de là. Ces dernières années, les livres traduits dans d’autres langues ont été de plus en plus souvent des œuvres littéraires exigeantes, qui proclament haut et fort leur « fennitude ».
Cela n’est guère étonnant, étant donné que dans le secteur de la fiction et de la poésie une vaste gamme de styles reste à découvrir, styles qui sont susceptibles de susciter l’intérêt en Finlande aussi bien qu’à l’étranger. Nombreuses sont les œuvres littéraires significatives et intéressantes d’aujourd’hui qui ne peuvent pas être définies comme le simple résultat d’une tradition finlandaise endogène. Leurs liens avec l’évolution de la littérature au plan international sont trop évidents et la perspective adoptée par leurs auteurs trop vaste pour que cela soit le cas.
Conscience linguistique et esprit d’ouverture culturel
Aujourd’hui, des phénomènes littéraires d’une nouveauté saisissante surgissent à intervalles réguliers. Dans son roman Auringon asema (La position du soleil, 2002), Ranya ElRamly nous relate l’histoire d’amour d’un couple égypto-finlandais, en montrant combien il est difficile pour la fille issue d’un tel mariage d’échapper à la question toujours présente du biculturalisme. Dans son grand roman Laituri matkalla mereen (La jetée en route pour la mer, 2000), Daniel Katz fait jouer des sonorités littéraires dont les résonances s’étendent jusque dans les traditions russe, serbo-croate et juive. Et Kristina Carlson mène le héros de son roman Maan ääreen (Aux extrémités de la terre, 1999) dans le dix-neuvième siècle et en même temps jusqu’aux limites les plus reculées de la Sibérie.
Le trait commun de ces œuvres, c’est non seulement un regard jeté sur le monde qui dépasse les frontières géographiques et culturelles de la Finlande, mais également une forte conscience de la représentation, qui, dans chacun des trois cas, débouche sur des solutions d’une grande beauté langagière.
Deux autres auteurs contemporains remarquables témoignent de ce désir marqué de structuration langagière dans leurs œuvres actuelles. Dans Ystävän muotokuva (1998, trad. fr. Portrait d’un ami, 2001) de Pentti Holappa, le narrateur à la première personne se remet continuellement en question, ce qui ne l’empêche pas de dresser le portrait étonnant d’une amitié artistique homosexuelle. Dans l’œuvre d’Asko Sahlberg, la lutte acharnée pour la recherche d’une forme d’expression appropriée débouche sur un inventaire néo-existentialiste et tout en nuances de l’existence humaine.
Tous ces exemples prouvent que la littérature finlandaise ne se réduit pas à l’expression d’un réalisme provincial, comme les vieux préjugés le laissent à penser. D’autant plus que la conscience littéraire actuelle du langage et de la forme ne datent pas d’hier. Même pour Juhani Aho, qui a signé l’un des rares « Künstlerromane » finlandais (Yksin, Seul, 1890), la beauté de la représentation importait plus que la description réaliste d’un milieu. Et dans le somptueux roman Alastalon salissa (Dans la salle d’Alastalo, 1933) de Volter Kilpi, les courants de la conscience délicatement capturés sont plus importants que la seule intrigue.
| Petites gens et créativité langagière |  |
Régulièrement, certaines œuvres littéraires réussissent à attirer l’attention d’un important public. C’est dans ces occasions que l’on voit clairement à quel point est grande la sensibilité des Finlandais aux considérations langagières et artistiques de la vie. La littérature est conçue non pas comme l’affaire d’une élite, bien au contraire, il se manifeste à tous les niveaux de la société une confiance évidente dans le poids et la puissance de la parole écrite.
Juoksuhaudantie de Kari Hotakainen (Route de la tranchée, 2002) en offre un bon exemple. Le roman, nommé d’après une rue d’Helsinki, met en scène un homme qui déploie une grande ingéniosité de moyens pour acquérir une modeste maison en bois, bien qu’il n’ait pas réellement les moyens financiers nécessaires. Sa femme l’a quitté, avec leur fille encore jeune, et l’homme est persuadé que le fait de devenir propriétaire d’une maison lui permettra de réunir sa famille. Le héros, qui porte le nom typique de Matti Virtanen – le Jean Dupont finlandais – ne ménage aucun effort, mais finit par échouer.
Le roman tragicomique de Hotakainen sur le rêve de la maison individuelle est d’ores et déjà l’un des plus grands succès de vente de l’histoire littéraire finlandaise, sans doute parce qu’il dépeint avec finesse et émotion les désirs humains et invite le lecteur à s’y identifier par sa thématique tirée de la vie quotidienne. Le livre poursuit ainsi une tradition établie par Aleksis Kivi dans Les Sept frères (1870), le premier roman jamais écrit en finnois. Les sept frères héros de l’action doivent passer par toutes sortes d’épreuves et faire les frais de leurs natures impétueuses avant de pouvoir devenir finalement des membres utiles de la société – et de construire des maisons coquettes pour eux-mêmes et leurs familles.
La thématique du roman de Kari Hotakainen ne vise pas un public choisi, le livre s’adresse plutôt d’une certaine façon au peuple. En outre, Hotakainen permet à ses protagonistes, qui sont tous des « petites gens », d’exprimer leurs propres soucis en les dotant d’une grande éloquence. De cette façon également, Hotakainen perpétue une tradition de la littérature finlandaise qui trouve son origine chez Aleksis Kivi. Dans le roman de ce dernier, les héros, tous de modeste extraction, témoignent d’une prodigieuse richesse langagière.
Plus tard, Väinö Linna reprendra ce procédé en dotant les simples soldats de son roman Le Soldat inconnu (1954) d’un esprit de repartie redoutable et fera de ces personnages aux parlers différents fortement teintés de dialecte des prototypes du Finlandais en général.
Depuis lors, cette tradition – qui témoigne d’un rapport à la langue finnoise particulier et extrêmement fécond – s’est manifestée sous diverses formes, comme dans les curieux romans sur la pègre de Jari Tervo, qui mettent en scène principalement des habitants du nord du pays, ou dans la prose monologique, tranchante comme un rasoir, de Rosa Liksom, dans laquelle les exclus de la société – que ce soit dans le milieu urbain ville ou dans l’isolement de la province – s’expriment dans leurs propres formes d’argot.
Une littérature sans pièges élitistes
Les exemples mentionnés précédemment illustrent une particularité présente dans quasiment toutes les œuvres de la littérature finlandaise : prose et poésie sont toujours marquées par une transparence langagière qui permet un accès relativement facile aux textes. Les pièges élitistes sont étrangers à la littérature finlandaise : l’histoire du pays, qui fut pendant des siècles une histoire de colonisation, n’y est sans doute pas pour rien.
Pendant la période qui s’étend de la christianisation, au milieu du XIIème, siècle jusqu’au début du XIXème siècle, la Finlande fit partie du royaume de Suède. Cela signifie que la langue des autorités, de l’administration, mais également de l’éducation et de la culture, était le suédois. Or la langue du peuple était le finnois. Depuis l’époque où Mikael Agricola donna sa forme au finnois écrit avec sa traduction de la Bible en 1548 et où son abécédaire publié en 1543 jeta les bases de l’alphabétisation générale, la littérature d’expression finnoise a été écrite pour le peuple.
Sous la domination russe (1809-1917), les conditions s’améliorèrent graduellement pour le finnois ; le romantisme et la conscience nationale émergente contribuèrent à donner un nouveau statut à la langue du peuple, et cette évolution fut même encouragée par des représentants de l’élite suédophone. L’étape décisive dans l’évolution du finnois vers une langue littéraire fut la publication du Kalevala en 1835 (version augmentée en 1849). Elias Lönnrot avait compilé un récit épique à partir de fragments de poésie populaire transmise oralement. L’œuvre présentait un modèle de cosmogonie mythique authentiquement finnois tout en témoignant de façon éclatante de l’immense richesse de la langue finnoise, et, de ce fait, de ses possibilités littéraires. Aujourd’hui le Kalevala occupe le statut d’épopée nationale.
| Modernisme modéré |  |
Après ses débuts tardifs au dix-neuvième siècle, la littérature finlandaise subit en condensé l’influence des courants littéraires qui ont aussi marqué les littératures d’autres pays. La brièveté de son histoire rendait cependant impossible l’émergence d’une avant-garde dès un stade précoce. Tandis qu’ailleurs au début du vingtième siècle les conventions littéraires étaient mises à mal – cela concernait aussi la littérature finlandaise d’expression suédoise – la littérature d’expression finnoise tentait quelques timides innovations. La raison en est évidente : cinquante ans seulement après Aleksis Kivi, la langue littéraire se trouvait toujours dans une phase de consolidation, et ne pouvait pas en même temps se payer le luxe d’une remise en question à titre expérimental. Au lieu de cela, on assiste à une expansion des possibilités linguistiques et thématiques dans un esprit de conscience culturelle nationale, tendance représentée surtout par le poète Eino Leino, qui est aujourd’hui encore considéré comme l’un des grands noms de la littérature finnoise.
Le modernisme à proprement parler n’émergea qu’au milieu du vingtième siècle, d’abord en poésie, avec des auteurs comme Paavo Haavikko et Eeva-Liisa Manner, qui remplacèrent les conventions poétiques existantes par une langue métaphorique en vers libre nouvelle, autonome. Mais ici aussi, du fait de la loi de la transparence, les formes étaient relativement modérées, sans quoi un recueil comme Lasimaalaus (Peinture sur verre, 1946) d’Aila Meriluoto n’aurait pas pu être un tel succès de vente et la transition des années 1960 vers une poésie d’un style quotidien, comme celle expérimentée par Pentti Saarikoski, ne se serait pas produite si facilement.
Cette contrainte est encore plus nettement perceptible dans la prose : certes, celle-ci porte la marque du soupçon, tout moderne, qui pèse sur les grandes narrations et les vérités absolues, et des expériences d’aliénation, cependant cela ne se fait jamais sous une forme hermétique, mais plutôt par des descriptions concises qui restent néanmoins compréhensibles. Les plus importantes des œuvres de ce genre des années cinquante et soixante sont celles de Veijo Meri, Antti Hyry et Marja-Liisa Vartio.
La littérature finlandaise féminine
Une proportion non négligeable de la littérature finlandaise a été écrite par des femmes. Il est cependant impossible d’établir une généalogie de femmes écrivains ni de distinguer un mode d’écriture spécifiquement féminin. Mais le fait est que de nombreuses auteures peuvent se prévaloir d’un rôle important dans l’évolution de la littérature finlandaise. Ainsi, les œuvres dramatiques de critique sociale de Minna Canth sont comparables par leur fonction et leur impact à celles de son contemporain Henrik Ibsen. Elles décrivent la situation problématique des femmes vivant dans des structures sociales rigides, et soulèvent en outre des questions sociales d’ordre plus général, comme le suggère à lui seul le titre – en forme de programme – du premier drame de Canth, Työmiehen vaimo (La Femme de l’ouvrier, 1885). En revanche, L. Onerva suivra un peu plus tard un mot d’ordre tout à fait différent : dans son roman décadent Mirdja (1908), elle esquisse à partir de la vie intérieure de sa protagoniste une image de l’identité féminine.
Ce qui est vrai de la littérature finlandaise en général est vrai de ce qui a été écrit par des femmes depuis ces précurseurs dont l’influence fut grande : au cours de l’histoire, elle se diversifie de plus en plus et débouche non pas sur l’unité mais plutôt sur une multiplicité d’approches. Aujourd’hui, Leena Krohn confronte différentes formes de réalité dans sa prose cristalline, mêlant les réflexions d’essayiste et la fantaisie. Depuis les années soixante-dix, Annika Idström est préoccupée principalement par l’étude des structures familiales problématiques, sur le mode du laconisme. Anja Snellman s’intéresse elle aussi au présent dans ses romans socialement engagés, mais en adoptant une perspective résolument féministe. Elle ne craint pas non plus de s’attaquer à des thèmes controversés, comme dans son roman Pelon maantiede (La géographie de la peur, 1995), qui traite de l’agressivité féminine.
| Constellations de sens |  |
Pirjo Hassinen s’intéresse de même à la manière dont se construisent les rôles dans les deux sexes. Dans ses romans, comme Viimeinen syli (La dernière étreinte, 1998) ou Jouluvaimo (Une femme pour Noël, 2002), elle expose ses personnages à des conditions extrêmes : les conséquences qui en découlent lèvent le voile sur le sens des impulsions humaines les plus profondes. Son thème central est la formation de l’identité féminine dans le contexte de l’amour entre hommes et femmes et dans celui de la séparation d’avec la mère.
Les romans de Hassinen présentent une autre caractéristique typique de toutes les époques, que l’on retrouve même dans l’œuvre de Kivi et de Linna : la littérature finlandaise aime jouer avec les constellations de sens. On trouve peu d’exemples de pur réalisme figuratif, et les analyses psychologiques nuancées sont rares également. Au lieu de cela, on retrouve sans cesse une narration marquée par le réalisme où temps, espace et personnages sont si étroitement liés qu’émergent çà et là des pics de sens. Dans son roman Isänmaa (La Patrie, 1893), Arvid Järnefelt retrace l’évolution de toute la nation par l’intermédiaire de son héros emblématique, qui quitte la campagne pour la ville et se trouve coupé de ses origines rurales. En même temps, Järnefelt présente pour la première fois un personnage littéraire qui est un sujet moderne essayant de trouver une identité propre.
Plus tard, Ilmari Kianto dans Punainen viiva (La ligne rouge, 1909) et Joel Lehtonen dans Putkinotko (trad. fr. La combe aux mauvaises herbes, 1919-20) confrontent des styles de vie et de pensée différents, pour réfuter la vision idéaliste d’une nation finlandaise unifiée. Ces romans sont une illustration de l’impact de la modernisation accélérée sur les gens, et montrent quels gouffres peuvent s’ouvrir entre les pauvres hommes des forêts et les membres éclairés des classes instruites. Ils s’inscrivent ainsi dans une thématique qui n’a rien perdu de son actualité : le contraste entre le centre et la périphérie, entre l’espace urbain et l’espace rural.
Regard sur le folklore
Dans l’écriture contemporaine, l’analyse littéraire des conditions spécifiquement finlandaises ne se porte pas mal non plus. Un nombre non négligeable d’auteurs affilent leur scalpel folklorique au moyen de constellations de sens parfois pimentées d’un zeste d’expérimentation. Dans son roman Canal Grande (2001), Hannu Raittila met en scène un ingénieur envoyé en mission à Venise, où il se heurte à une tradition culturelle européenne radicalement opposée à la mentalité finlandaise. Rosa Liksom convie l’héroïne de son roman audacieux et partiellement satirique Kreisland (Crazeland, 1996) à une tournée forcée des grandes idéologies du vingtième siècle, qui lui permet de découvrir à l’extrémité, dans l’isolement de la Laponie, qu’une existence simple en harmonie avec la nature est une forme de vie tout à fait convenable.
Une approche axée sur les réalités finlandaises peut déboucher sur des formes littéraires très différentes. Eeva Joenpelto et Antti Tuuri continuent de suivre la voie de la narration épique qu’ils se sont choisie, dans de volumineux romans qui retracent le développement de régions clairement délimitées et dans des conditions historiques concrètes. D’autres auteurs préfèrent se concentrer sur la chorégraphie de la vie de l’individu, comme Juha Seppälä, sur un mode qui affiche volontairement son sérieux, Petri Tamminen, avec sa conscience mélancolique des aspects tragicomiques de la vie, ou Raija Siekkinen, avec ses descriptions proprement sismographiques des mouvements de l’âme.
La valeur de la littérature
Quand on lit les œuvres d’auteurs finlandais, une évidence s’impose : la littérature jouit en Finlande du statut d’instrument de connaissance à part entière. Et cela est vrai de toutes les formes littéraires, même de la poésie, où des poètes tels que Lauri Otonkoski, Jouni Inkala ou Anni Sumari proposent chacun des façons très différentes et pourtant très caractéristiques et remarquables d’examiner le monde à travers la poésie. C’est peut-être Mirkka Rekola qui réussit de la manière la plus originale et la plus intense à donner une expression poétique à l’enchainement inextricable du monde et de l’expérience personnelle. Rekola est une poètesse de niveau international, que beaucoup de jeunes poètes finlandais d’aujourd’hui considèrent comme l’un de leurs modèles.
Étant donné que l’art de faire dialoguer le langage avec la réalité est encore pris sérieusement par les auteurs et les lecteurs de Finlande, la littérature finlandaise jouit aujourd’hui d’une vitalité peu commune. Elle crée des variantes formelles et franchit les frontières de sa propre culture tout en s’interrogeant inlassablement sur ses origines. En tout état de cause, les lecteurs finlandais semblent avoir conservé leur intérêt pour les traditions finlandaises authentiques ; comment expliquer sinon le succès de la version en prose du Kalevala adaptée pour les enfants ? Et l’un des meilleurs succès de vente des dernières années est un livre pour enfants, par Mauri Kunnas, qui, sous le titre de Seitsemän koiranveljestä (Les Sept frères chiens, 2002) rend un hommage aussi affectueux que réussi au roman d’Aleksis Kivi et aux débuts de la culture littéraire finlandaise.
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