| Leena LANDER – Obéir |  |
Leena Lander est loin d’être une inconnue pour les amateurs français de littérature nordique. Plusieurs de ses ouvrages ont été publiés aux éditions Actes Sud, ce depuis maintenant plus de 10 ans. Leena Lander est née en 1955 et vit à Turku, l’ancienne capitale finlandaise. Elle est critique littéraire, travaille pour le théâtre, la radio et la télévision, écrit des poèmes, des textes de chansons, des nouvelles, des livres pour enfants ainsi que des essais. Auteur prolifique, connue et reconnue dans le monde entier, ses romans ont été traduits dans une dizaine de langues. Son premier ouvrage publié en français, La maison des papillons noirs, a d’ailleurs reçu le Prix de littérature nordique des Boréales de Normandie. Le dernier en date, Obéir, nous permet de (re)découvrir cet écrivain talentueux.
« Il ne n’agit pas de vouloir, […] juste d’obéir. C’est crétin. Mais c’est encore plus crétin de désobéir ».
1918. La guerre civile fait rage dans la toute jeune Finlande qui vient d’obtenir son indépendance, après plusieurs siècles de domination suédoise et russe. « Révolution » pour les uns, « guerre de libération » pour les autres, ce conflit oppose les « Blancs » aux « Rouges » 1.
C’est dans cette période trouble et sanglante – plus de 50.000 personnes périssent dans cette guerre – que l’auteur déroule les fils d’une intrigue aussi dramatique que mystérieuse. Un huis clos oppressant. L’intrigue, qui se situe dans un ancien asile reconverti en prison, met en scène trois personnages principaux. Le juge Hallenberg, écrivain alcoolique, est chargé de diriger ce camp de prisonnier dévolu aux « Rouges », ceux qu’il considère comme des traîtres. Le jäger (du nom des militaires finlandais formés en Allemagne) Aaro Harjula arrive au camp avec une prisonnière, prénommée Miina Mahlin. Tous deux ont été retrouvés sur une île où ils ont vécu ensemble pendant plusieurs jours. Le juge cherche à comprendre ce qui leur est arrivé.
L’histoire se décline et progresse selon un schéma original. Leena Lander alterne en effet temps présent et flashes back, tout en prenant soin de laisser flotter une odeur de mystère dont le livre ne se départit que dans les toutes dernières pages. En outre, des réflexions sur le mode de vie des loups s’intercalent habillement entre chacun des chapitres. Une façon de mettre en parallèle les comportements des canidés et ceux des humains. Car comme l’écrit Thomas Hobbes (1588-1679), à l’état de nature (en l’absence de pouvoir politique et de toute loi, donc en temps de guerre), « L’homme est un loup pour l’homme ». Cette sentence est reprise tout au long du livre. L’auteur l’adapte à la guerre civile finlandaise dans le cadre de ce huis clos aux allures de thriller.
Leena Lander dit souvent elle-même de ses livres qu’ils sont des romans d’amour. Dans le cas d’Obéir, il s’agit plus d’un suspense de par l’architecture progressive, l’énigme que l’on cherche à résoudre (la disparition de Miina et Harjula), ainsi que l’atmosphère pesante qui baigne le roman. Au fil des pages, lentement, l’auteur lève le voile sur les secrets des uns et des autres, sur leurs craintes, leurs mensonges et leurs vérités. Il explore le tréfonds des âmes, les mystères du passé, les ambiguïtés et les drames de l’histoire. Enfin, et surtout, il fait exploser au grand jour l’absurdité d’une existence menée par des ordres qui dépassent.
« Sais-tu où est la demeure de l’intelligence ? » demande le juge Hallenberg. Incontestablement dans l’écriture mélancolique et vibrante de Leena Lander.
Bibliographie en français : - La maison des papillons noirs, 1995, Actes Sud. - Vienne la tempête, 1997, Actes Sud. - Le mystère de l’étang, 1997, Actes Sud. - Les rives du retour, 2000, Actes Sud. - Obéir, 2006, Actes Sud.
| Henry PARLAND – Déconstructions |  |
Autre temps, autre style… Avec Henry Parland, les éditions Belfond nous font découvrir un écrivain culte en Finlande, ignoré en France. Une sorte de mythe accompagne son nom dans les pays du Nord où Déconstructions est considéré comme un classique de la littérature. Né en 1908 en Russie, Henry Parland offre la particularité d’être né d’un père russe et d’une mère allemande. Sa famille, cependant, fuit en Finlande en 1912. Le jeune Henry s’intègre rapidement dans sa nouvelle patrie et apprend le finnois et le suédois. Dès son adolescence, il se lance dans l’écriture. Ses premiers textes paraissent dans des magazines finlandais alors qu’il n’est âgé que de 16 ans.
Déconstructions est son premier roman, et le seul qu’il aura le temps d’écrire. En effet, la scarlatine – une maladie infectieuse qui ne touche généralement que les jeunes enfants – l’emporte en 1930. Le manuscrit, que l’auteur était en train de reprendre avant de mourir, n’a donc pas été édité de son vivant. Les nombreuses notes qu’il laisse derrière lui encouragent cependant ses proches, amis et membres de sa famille, à retravailler le texte (écrit en suédois), ce afin d’en permettre la publication. Plusieurs éditions successives offriront un résultat assez éloigné de l’original, en raison de certaines tournures de phrases difficiles à retranscrire. Cette traduction, faite à partir de la dernière édition qui date de 2005, est la plus proche du texte écrit par Parland.
Voilà donc pour le « mythe » Henry Parland. Qu’en est-il du roman en lui-même ?
Un jeune homme développe des photographies qu’il a prises de sa maîtresse avant qu’elle ne meure. En découvrant tous ces clichés, il se remémore leur histoire d’amour, une relation tumultueuse, ainsi que sa vie tourmentée. Les deux jeunes amants se cherchent, se trouvent, pour se perdre dans les cafés et les bars enfumés d’Helsinki, lieux de rencontre, de diffusion du jazz et de consommation d’alcools interdits dans une Finlande alors en pleine prohibition (entre 1919 et 1932).
Déconstructions est une œuvre partiellement autobiographique. Parland a lui-même perdu un être aimé. Il a aussi rencontré des problèmes récurrents d’alcoolisme, ainsi que d’argent. Des difficultés qui poussèrent ses parents à l’envoyer travailler au consulat de Finlande en Lituanie, pour retrouver une vie plus calme. C’est à Kaunas, deuxième ville de ce pays balte, qu’il meurt, laissant derrière lui une œuvre inaboutie. Il n’est pas trop tard pour découvrir cet écrivain à la richesse et à la profondeur de langage, à l’écriture intelligente, même si certaines digressions psychologiques, ainsi que des structures de phrase un peu lourdes, rendent parfois l’ouvrage difficile à appréhender. Souvent comparé à Marcel Proust, Parland semblait apprécier la complexité littéraire de l’œuvre de l’écrivain français. D’ailleurs, l’épigraphe du livre n’indique-t-elle pas : « Ce livre n’est peut-être qu’un plagiat de Marcel Proust » ? A noter que Déconstructions est accompagné d’un petit recueil de ses poèmes, intitulé Grimaces, ainsi que cinq de ses nouvelles publiées de son vivant.
Bibliographie en français : - Déconstructions, 2006, Belfond – 19€50
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