On reconnaît ainsi, dès la première page du roman de Sinisalo, la présence de « peikko », figure aux noms multiples, dotée également d’une fonction religieuse par son association à la nuit et au démon. Le lecteur finlandais pense immédiatement à Pessi et Illusia, un conte pour enfants écrit par Yrjö Kokko (1903-77), alors soldat sur le front finno-russe pendant la Seconde Guerre mondiale. En inscrivant son récit postmoderne sous le texte de Kokko, Sinisalo non seulement rend hommage aux conteurs précédents, tout en s’interrogeant sur la survie de l’humanisme dans un monde conflictuel, scindé en camps et en catégories hostiles. À travers cette rencontre fugace entre la lumière et l’obscurité, le céleste et le terrestre, se retrouve, bien sûr, le regard mélancolique de l’être nordique contemplant les premiers signes de l’automne. Mais ce qui compte avant tout dans l’histoire de Sinisalo, c’est la fascination de l’autre. L’attraction d’autant plus étrange et complexe qu’ils s’agit de personnages que tout semble séparer. Comme l’affirme Mikael, le narrateur principal du roman, devant l’étrange objet du désir qu’il vient de découvrir:
Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. Je sais tout de suite que je le veux. (17)
Inspirée par la mythologie finlandaise, Jamais avant le coucher du soleil ne cesse de porter un regard pluriel sur notre société de plus en plus virtuelle. Le récit commence lorsque Mikael, surnommé « Ange », un jeune photographe de pub tombe sur une étrange créature en rentrant chez lui, un soir. Attiré par l’enfant troll recroquevillé dans l’ombre des poubelles et d’autres déchets, il le prend dans ses bras et l’amène chez lui. Commence alors une longue enquête pour saisir la véritable nature de cet étrange orphelin, qui se dotera pourtant rapidement d’une violence inquiétante. Le photographe choisit Pessi comme modèle pour sa nouvelle campagne de publicité. Tout le monde pense qu’il s’agit d’un objet truqué, alors que Mikael se sert d’une chose « authentique ». Or, le troll se rebelle, comme dans une ultime tentative de la nature pour contrecarrer les effets négatifs de la civilisation.
Sans révéler la fin de l’histoire, toute aussi énigmatique que le début, il est intéressant d’observer le croisement d’éléments hétérogènes dans cette histoire qui constitue finalement un ensemble infini d’histoires. Car c’est en brouillant, sans cesse, les pistes entre mythe et science, fantasmes et faits réels que l’écriture de Sinisalo nous oblige de revoir notre copie sur le héros des forêts finlandaises que nous croyions connaître. Comme l’auteure l’a elle-même affirmé: « Pessi est l’interprète des sentiments obscures et interdits. Nous avons toujours été entourés de trolls. Et ce que nous ne parvenons pas à comprendre, se prête facilement à la diabolisation ».
Au cours des recherches de Mikael, on nous donne à lire une multitude de textes de genres différents. Certains d’entre eux n’ont pour réalité que leur apparence :
TROLL (syn. diable des forêts ; anc. croquemitaine, gobelin, ogre ; nom sc. Felipithecus trollius ; famille des félipithécidés).
Carnivore panscandinave à l’aire de répartition limitée au nord de la mer Baltique et à la Russie occidentale. Chassé par la déforestation du reste de l’Europe, où il était encore relativement commun au Moyen Age, à en croire les légendes et les sources historiques. » (22).
Tout se passe ainsi comme si, pour des raisons mystérieuses, nous étions passés à côté des informations cruciales sur la vie des « peikkos », classés, nous l’apprenons seulement maintenant « parmi les mammifères en 1907 » (22). Or, tout en lui procurant une réalité tangible à travers ce type de références faussement authentiques (ou authentiquement fausses!) Sinisalo se sert de la figure du troll, avant tout, comme un lieu d’exploration des phobies et des fantasmes humains. Bref, de tous les non-dits que la société de bien-être nordique préfère souvent ne pas voir. Si l’apprehénsion liée à la perte des ressources naturelles y trouve sa place évidente, il serait difficile d’ignorer les autres zones d’ombre qui empreignent ce récit. Non seulement les pulsions érotiques de Mikael et l’exclusion de Palomita, épouse philippine d’un homme finlandais abusif, mais sans doute également le traumatisme collectif qu’est la perte du savoir ancestral, transmis oralement d’une génération à l’autre. Chaque personnage semble cantonné dans un isolement douloureux, nourri de rêves partagés par personne. Qu’il s’agisse de Mikael qui prétend maîtriser la réalité à travers ses prises de vue publicitaires, ou de Palomita qui, en épousant un homme occidental se retrouve dans un schéma d’exclusion et de servitude encore plus cruel que celui qu’elle avait connu dans son pays d’origine.
La structure de Jamais avant le coucher du soleil est extrêmement éclatée. On trouve, dans un ordre pêle-mêle, articles de presse, bribes de romans, fragments de poèmes, bouts d’études folkloriques, sans compter les définitions et autres produits textuels et visuels glanés sur l’Internet ou à la télévision. Tout ceci est soutenu par une narration à la première personne où quatre voix solitaires relatent leurs impressions et interrogations, sans forcément se croiser. Rien n’est cependant laissé au hasard dans ce récit dont les blancs et les ruptures incitent le lecteur à puiser dans son propre imaginaire pour compléter les pièces manquantes. Constitué de fragments qui sont autant de points de vue, le texte fournit aux lecteurs une multitude d’approches possibles pour tenter de saisir le troll, la figure centrale d’autant plus effrayante qu’évasive. Vu à tour de rôle comme une créature mythique échappée des légendes, un animal inoffensif en peluche, capable toutefois de se transformer à la manière d’un loup-garou, le « E.T. finlandais » devient ainsi un objet hybride à travers lequel s’expriment maintes peurs, angoisses et perversions de l’homme moderne.
La réalisation de ce projet d’écriture ambitieux de Sinisalo lui valut le prestigieux prix Finlandia en l’an 2000. À sa sortie, la presse finlandaise ne tarissait pas d’éloges sur ce conte qui, tout en procurant un portrait peu flatteur et plutôt inquiétant de la Finlande, bouscule notre perception du monde. En même temps, les critiques s’empressaient, sans doute un peu vite, de lui coller l’étiquette unique de la « science fiction ». Compte tenu du caractère hétéroclite de ce roman qui explore les possibilités de rencontre entre le savoir ancestral et la réalité virtuelle des temps modernes, le récit s’avère pourtant difficile à classer dans une catégorie définitive. Auteur de deux romans et d’une quarantaine de nouvelles dans les revues de science fiction depuis le début des années 1980, Sinisalo préfère personnellement porter le simple nom d’ « écrivain ». À ses propres yeux, les finlandais continuent encore trop souvent à considérer la science fiction comme du « divertissement spatial », sans profondeur.
Quoiqu’il en soit, le choix de Sinisalo comme le premier lauréat du 21ième siècle montra que l’establishment littéraire finlandais est désormais prêt à encourager les ouvrages expérimentaux, de même que les productions littéraires qui se situent, de plus en plus, au carrefour des cultures et des genres.
Johanna Sinisalo est née à Sodankylä, dans le nord de la Finlande. Elle a écrit des nouvelles, des essais, de même que de nombreux scénarios, à la fois pour la télévision et pour les bandes dessinées. Son roman Jamais avant le coucher du soleil, traduit par Anne Colin du Terrail (Paris : Actes Sud, 2003), a été traduit en plusieurs langues étrangères dont le suédois, l’anglais, le français, le tchèque et le japonais. Dans son second roman, intitulé Les héros (Sankarit, Helsinki: Tammi, 2003), Sinisalo retourne dans la mythologie finnoise. Cette fois-ci, elle s’intéresse aux intrépides héros kalévaléens, tout en s’interrogeant sur la naissance de la figure du héros dans la littérature finnoise.
Editions Actes Sud
Johanna SINISALO Jamais avant le coucher du soleil Babel Littérature étrangère Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail avril 2005 / 11 x 17,6 / 320 pages ISBN 2-7427-5429-6 / AS1540 prix indicatif : 8,00 €
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