Au début des années 1990, un Français, Bernard Saint Bonnet, et une Danoise, Susanne Juul, s’associent pour créer une maison d’édition originale. Leur ambition : publier des auteurs étrangers connus dans leur pays, mais dont la popularité est encore modeste en France : le Danois Jørn Riel, la Nigériane Buchi Emecheta, l'Australien Alan Moorehead, l'Anglaise Elaine Morgan, le Serbe Radoslav Petkovic ou encore la Norvégienne Herbjørg Wassmo.
Si l’objectif initial n’est pas de se spécialiser dans la littérature nordique, Bernard Saint Bonnet et Susanne Juul comprennent rapidement la nécessité de développer un domaine privilégié, ce afin de proposer un éventail d’auteurs neufs pour se démarquer des autres éditeurs. De par la nationalité de Suzanne Juul, leur choix s’est tout naturellement porté sur les pays d’Europe du Nord : « Comme je suis danoise, nous pratiquons le suédois, le norvégien et le danois en interne et avons donc un avantage par rapport à la plupart des autres maisons d'éditions publiant cette littérature, à la fois pour les lectures bien sûr, mais aussi dans les échanges avec les éditeurs et les auteurs. Pas la peine, par contre, d'essayer de s'aventurer plus loin dans le domaine anglophone où la concurrence est bien trop rude et où nous n'avons pas de facilités particulières. »
Ainsi, régulièrement, le catalogue de l’éditeur landais s’enrichit d’écrivains dont les styles pourraient, a priori, sembler diverger. « Je trouve qu’ils sont tous, à leur manière, très inscrits dans l'Europe : à travers l'histoire surtout, mais aussi l'évolution de la société. Et tous savent, avant tout, raconter une histoire. » C’est Daniel Katz qui est le premier Finlandais publié par Gaïa, en octobre 1996, avec Le grand-père Benno. Cet auteur reste l’exception finnoise de l’éditeur pendant près de six ans. Il faut en effet attendre le début de l’année 2002 pour découvrir de nouvelles productions finlandaises. « Le finnois n'est pas une langue scandinave, et, hélas, pas une langue que nous pouvons lire en interne. Il s'agit donc pour nous d'un domaine ‘étranger’ où nous sommes contraints de sélectionner à partir de fiches de lectures, d’extraits de presse, d’échanges avec d’autres éditeurs, etc., et non à partir de nos propres lectures. Sauf, bien évidemment, en ce qui concerne les auteurs suédophones comme Kjell Westö ou Henrik Tikkanen. Mais comme la Finlande, dans l'esprit du lecteur français, fait partie des pays nordiques, et qu'il s'agit d'une littérature intéressante et peu connue, il est naturel qu'un éditeur comme Gaïa s'y intéresse. »
Depuis trois ans, donc, Henrik Tikkanen, Kjell Westö, Leena Lehtolainen et enfin Riikka Ala-Harja sont successivement venus se greffés au domaine scandinave de Gaïa. La démarche reste celle d’une structure modeste, certes, mais exigeante et surtout passionnée. « Nous lisons beaucoup, nous considérant comme les premiers lecteurs français de nos livres : quand vous avez lu un très bon roman, votre premier geste de lecteur est de le passer aux copains. Nous, c'est un peu pareil, sauf que nous essayons de le passer aux lecteurs français de manière plus générale. Nous sommes toujours à la recherche d'auteurs nouveaux, tout en continuant à publier les ‘anciens’ parce que le plus souvent, faire connaître un auteur exige un travail de longue haleine. »
Deux auteurs suédophones, Kjell Westö et Henrik Tikkanen, trois autres de langue finnoise, Daniel Katz, Leena Lehtolainen et Riikka Ala-Harja : nous vous proposons de découvrir ces auteurs encore largement méconnus du grand public. | Daniel KATZ |  |
Ouvrages disponibles chez Gaïa : - Le grand-père Benno, 1996. - Œil pour œil, chien pour cochon, 1997. - Ponton à la dérive, 2004.
Daniel Katz est le tout premier écrivain finlandais à avoir été publié par Gaïa. Né en 1938, ce membre de la petite communauté juive de Finlande (un millier de pratiquants environ) s’est essayé à toutes sortes de métiers avant de se lancer dans l’écriture. Professeur de religion, interprète, bûcheron… toutes ces expériences semblent avoir enrichi le style très particulier de cet auteur, un style essentiellement teinté d’humour et de dérision.
Dans Ponton à la dérive, Daniel Katz transpose la guerre en ex-Yougoslavie dans un triangle amoureux entre un professeur d’Histoire, un vieux colonel aveugle et sa femme bosniaque. Au travers des tribulations sentimentales du trio, dépeintes avec un humour corrosif, l’auteur revient sur l’histoire des Balkans, et même sur la Seconde Guerre Mondiale en Finlande. Ses deux autres ouvrages publiés chez Gaïa, Le grand-père Benno et Œil pour œil, chien pour cochon portent eux aussi la marque de Katz :une écriture faite de rire et de dérision.
L’avis de l’éditeur : « Nous apprécions vraiment la façon dont son oeuvre est nourrie de ses grandes connaissances en matières historiques et linguistiques, additionnée à sa drôlerie et son originalité. »
| Riikka ALA HARJA |  |
Ouvrages disponibles chez Gaïa : - Tom Tom Tom, 2003. - Reposer sous la mer, 2004.
Riika Ala-Harja définit sa carrière ainsi : « 40% de littérature, 40% de théâtre, le reste de productions graphiques. » Cette artiste multiforme, diplômée du Teatterikorkeakoulu, la prestigieuse Ecole de théâtre d’Helsinki, cumule une multitude de talents dont certains commencent à trouver un écho en France
Vous avez débuté votre carrière littéraire dans la bande-dessinée. Pourquoi avez-vous ensuite décidé d’écrire des romans ? En fait, je n’ai pas commencé dans la bande-dessinée mais dans le théâtre. J’ai étudié pendant cinq ans à l’Académie de théâtre d’Helsinki car je me destinais à une carrière de dramaturge. C’est une école plus orientée vers la pratique que la théorie. Nous écrivions énormément et nous nous entraînions pour la scène ou la radio, travaillant avec de véritables acteurs, des techniciens du son et de la lumière.
J’ai écrit mes premières nouvelles en 1990 pour un concours. Un concours que j’ai remporté ! J’étais vraiment surprise et cette récompense m’a encouragée à poursuivre dans cette voie. J’ai obtenu mon diplôme universitaire en 1994 et commencé à travailler sur mon premier roman, Tom Tom Tom en plus d’autres travaux. L’un d’entre eux était l’écriture d’un scenario pour Matti Hagelberg [dessinateur et scénariste de bande dessinée, très connu en Finlande, ndr]. J’ai écrit en tout cinq scenarii pour lui, dont trois ont d’ailleurs été traduits et publiés en France. Par ailleurs, j’ai eu la chance d’exposer certaines de mes toiles dans une gallerie d’Helsinki, un projet qui m’a pris près d’un an et demi !
Y a-t-il une part autobiographique dans vos deux romans publiés chez Gaïa ? Bien sûr ! Il y a toujours une part autobiographique dans une œuvre littéraire ! La littérature repose sur les propres observations et expériences des écrivains. Ce qui ne veut évidemment pas dire que mes romans traitent de mon existence ! Ils ne sont que le reflet partiel de ce que j’ai pu voir, ressentir et vivre. Mes livres restent de la fiction.
Les histoires que vous racontez sont dramatiques mais il semble toujours y avoir de l’espoir… Absolument !
Il est encore assez rare de lire de jeunes auteurs finlandais en France. Comment êtes-vous entrée en contact avec les éditions Gaïa ? A vrai dire, je ne suis pas si jeune ! J’ai déjà 38 ans ! Il y a quelques années, un éditeur et traducteur français, Jean-Baptiste Coursaud, a souhaité créer une nouvelle collection pour Gaïa, intitulée « Taille Unique ». Il cherchait alors des « nouveaux » auteurs, moins conventionnels, inaugurant des structures narratives originales. Je pense que « Taille Unique » est une excellente collection, et je suis très fière d’en faire partie.
Avez-vous un roman en préparation ? En ce moment, j’attends la parution imminente de mon premier livre pour enfants, Aavikko ja makrillimeri, que j’ai co-écrit avec Ilmari Hakala. Nous travaillons sur un second qui devrait sortir l’année prochaine. Je prépare aussi un roman sur le thème suivant : « L’homme le plus grand du monde. Il mesurait 2m80, était finlandais. C’est tragique le destin de ce type de personnes. » Enfin, dans un tout autre registre, je travaille sur un projet graphique diffusé sur panneaux publicitaires. Ce sera au mois d’octobre, à Liverpool, en Angleterre…
L’avis de l’éditeur : « Une jeune romancière qui se démarque par un style et un univers originaux, et qui fait preuve aussi d'une drôlerie indéniable, peut-être typiquement finlandaise, en fin de compte. » Henrik TIKKANEN |  |
Ouvrages disponibles chez Gaïa : Renault, mon amour, 2002. Le héros oublié, 2002.
Finlandais de langue suédoise, Henrik Tikkanen (1924-1984) était avant tout un écrivain engagé. Fervent défenseur de la cause européenne, il était aussi un pacifiste et un humaniste convaincu.
Justement, dans Le héro oublié, Tikkanen dénonce l’absurdité de la guerre au travers de l’histoire d’un soldat finlandais, Viktor Käppära, abandonné à son poste aux confins de la Carélie du Nord et qui refuse, les années passant, d’accepter que le conflit est bel et bien terminé. Toutes les tentatives pour faire admettre la réalité à ce fier (et têtu) patriote finlandais se révèleront vaines. Le trait est vif, le ton drôle, souvent cynique. Un voile d’antimilitarisme recouvre ce petit roman qui prend parfois l’allure de pamphlet. Il faut dire que Tikkanen connaît bien l’armée. Il a en effet participé à la Guerre de Continuation (juin 1941 - septembre 1944) en tant qu’engagé volontaire dans les Dragons. C’est d’ailleurs durant cette période qu’il commence à dessiner et à écrire dans plusieurs magazines.
Après la guerre, Henrik Tikkanen se lance donc dans une carrière d’écrivain, mais aussi de journaliste. Pendant 20 ans, il travaille pour l’un des plus importants journaux finlandais, « Helsingin Sanomat », en tant que rédacteur et dessinateur.
Son premier roman, publié en 1961, dépeint la vie des artistes et des soldats de retour à Helsinki après la Guerre de Continuation. La guerre, déjà… Un thème qu’il aborde dans la plupart de ses œuvres. Travailleur infatigable, Tikkanen collabore aussi à la radio, puis la télévision, pour lesquelles il écrit un certain nombre de textes. En outre, il publie quelques récits de voyage ainsi que des pièces de théâtre.
Artiste multiforme, il réalise par ailleurs des d’œuvres d’art qu’il expose fréquemment dans les années 1950 et 1960, en Finlande mais aussi en Suède, au Danemark, jusqu’en Chine.
Son dernier livre, Renault, mon amour, est paru en Finlande en 1983.
L’avis de l’éditeur : « Les deux romans traduits et publiés par nos soins, Renault, mon amour, et Le héros oublié, sont des petits bijoux d'humour et de sagesse. Des histoires venant du fin fond des forêts finlandaises. » | Leena LEHTOLAINEN |  |
Ouvrage disponible chez Gaïa : Mon premier meurtre, 2004.
Avec Leena Lehtolainen, on entre de plain-pied dans le polar. Mon premier meurtre inaugure la série des aventures de l'inspectrice de police Maria Kallio. Il a déjà été suivi de sept autres en Finlande. Leena Lehtolainen, traduite en plusieurs langues, a acquis une notoriété internationale et certains de ses romans ont été adaptés à la télévision.
Quel regard le personnage principal, Mario Kallio, porte-t-il sur la société dans laquelle il vit? L’histoire de Mon Premier Meurtre se situe au début des années 1990. La Finlande était alors encore à l’écart de l’Europe puisqu’elle n’a intégré l’Union qu’en 1995. Les frontières commençaient néanmoins à s’ouvrir et la criminalité internationale, comme le trafic de drogue, les réseaux de prostitution des anciens pays soviétiques, faisait déjà son entrée dans le pays. Ce sont ces changements que Maria observe, les bienfaits d’une certaine libéralisation et les méfaits d’une tendance à l’égoïsme représentée par le personnage de Jukka.
Pourquoi avoir choisi une femme pour héro de vos romans ? Est-ce dû à des convictions féministes ? Lorsque j’ai commencé à écrire, il n’existait aucun policier, aucun enquêteur féminin dans la littérature policière finlandaise. J’ai pensé qu’il en fallait un ! Naturellement, il était plus facile d’écrire autour d’une femme. Il reste que je suis effectivement féministe car le féminisme est pour moi la recherche de l’égalité.
Quels objectifs poursuivez-vous dans l’écriture? Quelle importance tiennent les thèmes sociaux dans vos romans ? Mon but principal est d’aider les gens à mieux comprendre les autres ainsi qu’eux-mêmes. Bien sûr, je veux également susciter des questions sur la société dans laquelle nous vivons. Je préfère inciter les gens à réfléchir que leur donner des réponses toutes faites.
Quelle est votre vision des institutions finlandaises (police, gouvernement, justice) et du mythe des « Paradis Scandinaves » ? En Finlande, je dirais que le système est sain et fonctionne plutôt bien. Je crois que la situation est plus grave en Suède. Il y a des gens pauvres en Finlande, mais globalement, la société prend soin de ses membres. Mais les gens ont tendance à se retourner sur eux-mêmes et le pays tend à se diviser entre les plus riches d’un côté et les plus pauvres de l’autre.
Quels messages souhaitez-vous faire passer dans vos livres ? Il n’y a pas de message direct, je veux juste montrer que la violence n’est pas une solution, que le monde n’est pas tout noir ou tout blanc et qu’il y a des deux en chacun de nous.
Quelles sont vos influences et vos références ? J’essaie de ne pas être trop influencée, mais des auteurs comme Dorothy L. Sayers, Sara Paretsky, Marcia Muller et P.D. James m’ont encouragée à trouver ma propre voix. J’ai étudié la littérature, et j’ai appris à enquêter pour de vrai, à contacter différents experts de la police, de la médecine, des armes, tout ce dont j’ai besoin pour écrire mes romans.
L’avis de l’éditeur : « Elle écrit des romans policiers, et avec Mon premier meurtre, son premier roman dans la série des Maria Kallio, nous avons un nouvel auteur - ce qui est toujours très précieux - pour notre collection de romans policiers un peu différents des autres de par le contenu et le style. » | Kjell WESTÖ |  |
Ouvrage disponible chez Gaïa : Le malheur d’être un Skrake, 2003.
Suédophone de Finlande, Kjell Westö est né en 1961 à Helsinki. Poète avant d’être romancier, il publie ses premiers recueils de poésie entre 1986 et 1988. Drakarna över Helsingfors, son premier roman, paraît en 1996. Viendront ensuite Le malheur d’être un Skrake (seul ouvrage traduit en français), en 2000, et Lang, en 2002.
Le malheur d’être un Skrake, c’est une saga familiale typiquement finlandaise qui se déroule dans la ville d’Helsingfors (le nom suédois d’Helsinki) durant la seconde moitié du 20ème siècle. Situations cocasses, portraits savoureux, abondance de détails minutieux sur la vie en Finlande : ce roman est un patchwork désopilant.
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire une grande saga comme Le malheur d’être un Skrake ? En tant que lecteur, j’ai toujours beaucoup aimé les sagas romanesques écrites par Göran Tunström, Stendhal ou encore John Irving. Etant par ailleurs un mordu de cinéma, j’adore les grandes épopées. Mes préférences en la matière vont aux géants que sont pour moi Coppola ou Bertolucci. Je voulais développer dans ce roman un large échantillon de personnages, c’est sans doute l’une des raisons qui m’ont poussé à écrire une telle histoire.
Quels sont vos thémes de prédilection ? J’ai voulu dépeindre à ma façon la société finlandaise et ses changemenst durant tout le 20ème siècle. J’ai aussi souhaité écrire un roman qui soit à la fois triste et drôle. Dans ce livre, les hommes sont toujours au mauvais endroit au mauvais moment. Ils sont pourtant bons et généreux mais échouent toujours dans ce qu’ils entreprennent.
Y a-t-il un message particulier ? Non, je n’écris pas pour véhiculer un quelconque message. Mais j’insiste néanmoins, entre autres choses, sur l’importance d’être honnête avec soi-même. Je pose aussi la question suivante : entre un homme qui n’essaye pas de conquérir le monde mais reste intègre, et un autre qui tente de conquérir le monde mais finit par se perdre, qui est le vainqueur et qui est le perdant ?
Des projets ? Je suis en train de terminer les 150 dernières pages d’un énorme roman sur lequel je travaille depuis début 2004. L’histoire traite de la vie à Helsinki, entre 1905 et 1939. J’espère avoir fini au début de l’année prochaine.
L’avis de l’éditeur : « Chez Gaïa, nous sommes friands de grandes sagas épiques, et le roman de Westö, Le malheur d'être un Skrake, sorte de saga moderne, s'inscrit parfaitement dans cette logique de publication : un roman riche en personnages et haut en couleurs. »
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