| Le lièvre de Vatanen |  |
Difficile de rencontrer personnage plus affable et spirituel qu’Arto Paasilinna: tout en rondeurs, il incarne selon nous l’authentique Honnête Homme, façon Grand Siècle. Ayant déjà rattrapé Mika Waltari (1908-1979 / Sinuhé, l’Étrusque) sur le terrain de la renommée, il est actuellement l’écrivain finlandais le plus connu dans le monde. Pourtant, dans la quarantaine de pays où on l’a déjà traduit, la France lui tient particulièrement à cœur: Arto Paasilinna a visiblement un faible pour les Français tout en s’avouant surpris du succès remporté par Le Lièvre de Vatanen, son premier livre traduit en français.
Le lièvre de Risto Jarva
Laissons la parole à un écrivain épanoui: “Je sais qu’en France Le Lièvre se vend chaque année à des centaines de milliers d’exemplaires. Il m’est même arrivé, alors que je me promenais dans Paris, d’être reconnu dans la rue par des lecteurs me demandant des autographes! Mais, ça s’explique sans doute par le fait que Paris est la capitale mondiale de la littérature”, commente-t-il le sourire aux lèvres. Le titre original du livre est en finnois Jäniksen Vuosi (L’Année du Lièvre). Après sa publication de 1975, sortait, sous le même nom, en 1977, l’adaptation cinématographique du réalisateur finlandais Risto Jarva: “La coopération avec Risto s’était parfaitement déroulée et j’ai beaucoup aimé son film qui a fait un beau succès aussi bien en Finlande qu’ailleurs dans le monde. Malheureusement, Risto est décédé le soir de la première du film à Helsinki, son taxi étant entré en collision avec un camion. Ça a été un coup très dur, d’abord pour le cinéma de notre pays, ensuite pour moi, personnellement, car Risto était un ami et nous avions l’intention de poursuivre notre collaboration”, rappelle Arto qui se souvient d’un épisode du tournage: “Dans le livre un pompier, conducteur d’engin, épuisé après avoir lutté toute une nuit contre un incendie de forêt, précipite son véhicule dans un lac. C’est une scène très visuelle, je voulais la voir, j’y tenais et j’étais présent sur les lieux du tournage. Mais Risto trouvait que ça coûtait trop cher de jeter le caterpillar dans le lac. Alors il a trouvé l’astuce de démonter la cabine de l’engin et de la poser sur un radeau flottant entre deux eaux pour donner l’illusion que le bulldozer s’enfonce dans l’eau. Et ça a très bien fonctionné!” Arto ajoute que contrairement au cliché voulant qu’écrivain et réalisateur s’affrontent sur la façon de porter une oeuvre à l’écran, Risto et lui n’ont eu aucun désaccord sur cette merveilleuse adaptation.
| La nature vierge |  |
Malgré les changements qui ont eu lieu en Finlande, l’évolution de la société, Arto Paasilinna pourrait-il réécrire Le Lièvre, trente ans après?
- “ Absolument! D’ailleurs le personnage principal de mon prochain roman ne sera plus un petit lièvre mais un éléphant. Pourtant j’ai gardé la même thématique, du retour à la nature. L’errance dans la nature vierge me fascine toujours autant”, indique Arto. Ce nouveau road-roman raconte l’histoire d’un éléphant du zoo de Pori, port de l’ouest de la Finlande, que l’on va ramener à sa terre d’origine, l’Afrique du Sud: “J’ai déjà écrit plusieurs romans sur des animaux, des chevaux, des ours. Celui-là je voudrais l’intituler Suomen Kärsä Kirja (Livre finlandais de la Trompe), par dérision puisqu’on trouve beaucoup d’ouvrages avec des titres de ce genre. Mon éléphant traverse toute la Finlande, passe par Lappeenranta, embarque sur le canal de Saimaa à destination de Rostock, en Allemagne du Nord. De là, il prend un bateau encore plus gros pour retourner en Afrique, dans un parc naturel, que je viens d’aller voir”, dévoile Arto qui avoue ne pas savoir si l’éditeur gardera le titre original, Livre de la Trompe. “A l’arrière-plan de tout cela, il y a évidemment dont je voulais parler. Nous les Finlandais y restons très attachés, même quand nous passons le plus clair de notre vie en ville. Comme moi!”, précise Arto qui habite à Espoo, près d’Helsinki.
“En tout cas, dans la forêt finlandaise, il y a de l’espace et on peut y bouger tout à loisir et y faire ce qu’on veut!”, s’exclame-t-il. Ecrivain sort un roman par an, en moyenne, mais n’a pas encore décidé du roman suivant: “En fait, j’ai une quinzaine d’idées et thèmes sous le coude et je vais continuer. Parfois je pense que j’ai 62 ans et que je pourrais, en principe, prendre ma retraite. Mais quand on fait un travail comme le mien, on ne le fait jamais, bien entendu”, ajoute-t-il, avec un clin d’oeil.
La France en tête
Arto Paasilinna éprouve visiblement une grande affection pour la France et sa traductrice Anne Colin du Terrail qui, par le plus grand des hasards, a pris l’initiative de commencer à le traduire dans les années 1980: “La France est à la source de mon succès international car, après, on m’a traduit à partir du français dans toutes les autres langues. Mais, maintenant, avec mon éditeur nous pensons qu’il vaudrait mieux traduire directement, en partant du finnois. Mais la position de la France reste dominante en matière de littérature et permet une diffusion plus grande. Avant le français on m’avait traduit en hongrois et en estonien et on en était resté là. Mais c’est à partir de Paris, capitale littéraire mondiale, que tout a pris de l’ampleur”, révèle Arto Paasilinna. En ce qui concerne la lecture de ses livres, l’écrivain voit des approches très marquées entre la France et la Finlande: “Les Finlandais me considèrent plutôt comme un conteur satirique, ironique, relativement distrayant alors que les Français me voient davantage comme un philosophe. Il est vrai qu’on peut lire mes romans à deux ou trois niveaux différents. En Finlande on ne voit que le premier niveau, le conte picaresque. Et je dois dire que ça m’attriste toujours un peu de voir les critiques de mon pays se refuser à saisir les autres niveaux. Cette philosophie que j’essaye de faire passer dans mes romans leur passe complètement au-dessus de la tête! Ça n’arrive pas avec les Français qu’il est impossible de ne pas admirer sur ce plan-là”. Et Arto d’avouer qu’il adore lire les articles et critiques littéraires que l’on fait sur lui en France et qui le flattent énormément: “Disons-le clairement: les Français savent lire un roman et en faire l’analyse. Et je dois dire que ni en Italie, ni en Allemagne, ni en Suède, trois pays où je suis très lu, la critique littéraire n’arrive à un tel niveau! Et je le fais savoir à chaque fois aux journalistes allemands et suédois que je rencontre!”, dit-il de façon espiègle.
| Aki et Arto: les internationaux |  |
Les goûts d’Arto en littérature l’entraînent vers Jaroslav Hasek et son Brave soldat Chveik, vers Kurt Vonnegut également. Pour les écrivains français, curieusement, il cite spontanément André Makine. Quant à la jeune génération des écrivains finlandais: “J’aime les œuvres de Kari Hotakainen: c’est un humoriste redoutable, intelligent, habile, presque rusé. J’ignore s’il a été traduit en français mais il est très populaire en Finlande. Dans les femmes j’aime bien Johanna Sinisalo et je lis toujours beaucoup de livres écrits par des femmes. Je suis toujours étonné de la façon dont elles dépeignent les sentiments humains, ce que moi je n’arrive pas à faire et qui me rend parfois envieux. Les femmes sont vraiment une race à part!”, commente-t-il. Évoquer un parallèle avec Aki Kaurismäki, entre leur humour, leur approche de la société, leur succès à tous les deux en France, c’est provoquer chez lui un regain d’intérêt: “J’ai vu tous ses films et les ai tous aimés! Mon épouse, qui est une cinéphile patentée, veille à ce que nous allions toujours voir le dernier sorti. A mon sens, Aki a le don de donner vie à des personnages assez inexpressifs, et de raconter leur histoire. S’il y met de la finnité, ce n’est pas le plus important parce que le fond de ces histoires reste terriblement universel. Il pourrait aussi bien s’agir de Français ou de Russes tant ses thématiques sont universelles. Je pense que c’est ça qui attire un public international”, confesse Arto. Et si on lui demande si Aki et lui sont amis, il répond: “Nous nous rencontrons peu souvent mais quand ça arrive, dans un endroit public, au restaurant, nous nous saluons toujours et trinquons à notre santé mutuelle! Après tout, nous sommes tous les deux des célébrités internationales, non?”, conclut-il dans un énorme éclat de rire falstaffien.
Ouvrages d’Arto Paasilinna traduits en français chez les Editions Denoël: traduits par Anne Colin du Terrail.
- Le Lièvre de Vatanen
- Le Meunier Hurlant
- Le fils du dieu de l'Orage
- La Forêt des renards pendus
- Prisonniers du Paradis
- La cavale du géomètre
- La Douce Empoisonneuse
- Petits suicides entre amis
- Un homme heureux (1. septembre 2005)
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