| Edith |  |
Edith Södergran, finlandaise écrivant en suédois au début du vingtième siècle, est la figure essentielle de l'avant-garde poétique de son pays et fait passer l'art du vers dans la modernité définitive. Sa mort précoce prête à cette héroïne tragique le statut d'une légende.
Née à Saint Petersbourg en 1892, sa langue maternelle est le suédois. Mais elle subit très jeune l'influence d'autres idiomes, au premier rang desquels l'allemand. Il existe deux cents poèmes d'elle dans la langue de Goethe. C'est dire que le modernisme finlandais, avant d'être d'une redécouverte du legs proprement national, ce que le Kalevala de Lönnröt autorisait depuis 1830, sera un voyage au-delà des frontières ; la seule frontière que Edith reconnaît étant celle qui sépare l'oeuvre de beauté de ses contrefaçons.
Si la Finlande est le pays du sauna, qui en est l'élément de départ dans la sociologie ("au sauna, comporte-toi comme à l'église", dit un adage), elle est pour Edith celui du sana, puisque très jeune elle est atteinte par une tuberculose qui l'emportera. Elle sait son temps compté et "l'ombre de l'avenir", du titre de l'un de ses minces recueils de poèmes, s'étend vite sur elle, faisant de l'experience douloureuse de la maladie une réalité incontournable. En Suisse, en Finlande, de longs séjours en sana lui permettent à la fois de parfaire son éducation européenne et d'écrire ses premiers vers. Dès son premier recueil en 1916, s'impose une voix très personnelle, féminine jusqu'à la la douleur, et recourant au vers libre.
Son rapport à l'Allemagne lui fit découvrir Nietzsche, "le grand chasseur", dont elle héritera un sens de la beauté, une morale aristocratique et la vision d'une vie vécue comme tragédie. L'existence est d'abord l'expérience d'une solitude : "Je serai un arbre solitaire dans la plaine", alors que la poésie introduit des rimes qui ne la quitteront pas : ö (l'île), sjö (le lac), dö (mourir). Edith recherche, appelle de ses mots "le pays qui n'existe pas", du titre de son recueil posthume en 1925, dont son paysage de Carélie lui donne des reflets.
Mais la maladie appelle la force, l'impérialisme du moi. Elle est la solitude de la solitude mais aussi l'occasion pour des "lèvres orgueilleuses" de dire le monde, tout en suivant la route d'une expérience interieure qu'il n'est pas interdit de qualifier de mystique : "ferme les yeux et plonge ton regard dans ton coeur". Dès lors, le problème de l'amour se fait la plus brûlante des questions södergraniennes :" oh serre-moi si fort dans tes que je n'aie plus besoin de rien". Le paradis du "pays qui n'est pas" est lié à l'amour de l'autre, à l'image des noces et de l'anneau. Eros est un dieu rouge. Mais on trouverait bien peu de traces de cet amour dans le parcours terrestre d'Edith, dans sa biographie. Le plus souvent en effet, les poèmes traduisent la solitude d'un désir féminin, comme chez une poétesse grecque antique à laquelle elle peut faire penser, Sappho : "Je suis seule, j'attends / Je n'ai vu passer personne". Le bonheur est bien ce "pays qui n'existe pas". L'étoile du soir, Venus, est inatteignable (oatkomliga). Des thèmes se mettent en place : l'illusion qu'est pour une femme l'amour d'un homme, sans écho (utan eko). Par une résolution qui traduit son audace, Edith se détourne des hommes, pour chanter la femme et la cause féminine, à qui Minna Canth (1844-1897) a apporté sa contribution pionnière : "mes soeurs, mes beautés, venez sur les plus hautes roches".
Tout un réseau d'images traduit chez elle le spectre de la fragilité : une flamme qui baisse, les étoiles qui chutent, des épaules de poussière, etc. La guerre pour le bonheur traduit le fondement tragique de la vie à laquelle, dans le bestiaire, le chat et le coucou ne peuvent opposer leur douceur. Seule la dilution, si nordique, dans la splendeur naturelle du monde assure à l'être une permanence paradoxale. La ville est, comme si souvent chez les auteurs finlandais (Kivi, Paasilinna), un espace négatif qui doit être fui : "La mort est à Helsinki / Elle capte des étincelles sur les toits". Le moi est à l'écoute des paroles du monde, des runes de la lune. Pourtant, le monde est pâle (bleka), ou obscur (morka) quand le sens de la vie (mening) est la couleur rouge (il y a là une influence du théosophe Rudolf Steiner), celle du sang, de la vie, du désir. Le nom de Södergran rime avec celui de längtan (attente, nostalgie ?)
Edith Södergran introduit ainsi la modernité dans les mêmes moments que Mika Waltari et les "Porteurs de feu", mais en la liant à une dimension personnelle vibrante, existentielle.Chacun de ses vers peut se lire de mille manières : "Je suis celle qui ouvre les mystères". La poésie est d'abord et avant tout une expérience de la nudité : nudité face à l'amour, nudité -terrible- face à la mort.
Astre seul dans un ciel solitaire, Edith ouvre la voix à toute la poésie finlandaise d'aujourd'hui. Eeva-Lisa Manner, cette fois-ci en finnois, pourra écrire des mots qui semblent résumer son parcours : "Teen elämästani runon, runosta elämän, / runo on tapa elää ja ainoa tapa kuolla" : "De ma vie, je fais un poème, du poème une vie / le poème est est la manière de vivre, et l'unique manière de mourir.
Edith Södergran meurt épuisée à trente et un ans, le jour même de la Saint Jean, la fête de la Lumière.
| Un poéme |  |
Un poème de Edith Södergran
A pied il m'a fallu traverser le système solaire
Avant de trouver le premier fil de ma robe rouge.
Je m'imagine pure.
Quelque part dans l'espace pend mon coeur,
Des étincelles en ruissellent, secouant l'air,
Jusqu'à d'autres coeurs illimités.
Deux jugements sur Edith Södergran
Frédéric Durand : "Jamais encore un poète n'avait su aussi parfaitement rendre l'exaltation de la langue et de soi-même, la simplicité primairement concrète de l'image et le sens visionnaire et métaphysique qui pressent avec stoïcisme la mélancolique mais inéluctable approche de la mort".
Régis Boyer : "Et que dire de l'opposition violente entre son désir, vécu dans son enfance finlandaise d'un monde de beauté, et l'apocalypse qui se déchaîne sur l'Europe pour fêter ses vingt ans ? L'actualité n'a que des trains blindés à lui offrir à la place de ses espoirs. Qu'est-ce que la vie a apporté à cette mal-aimée trop aimante, hormis le désaccord, la dépossession de soi, le désheritement ? Edith Södergran, la dépourvue..."
Edith Södergran en français
"Poèmes complets", traduction de Régis Boyer, P. J. Oswald, 1973
"Le pays qui n'est pas", traduction de Lucie Albertini et Carl-Gustaf Bjurström, Orphée La Différence, 1992. |