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Art, douleur et vérité

Culture > Littérature
13-08-07
Auteur : Finfo
Depuis Émilie de la Nouvelle Lune de L. M. Montgomery, la littérature pour adolescents est aussi devenue le miroir de la pensée des jeunes, et la littérature finlandaise n’a pas manqué de jeunes filles écrivant des poèmes à l’exemple d’Émilie. Analyse par Kaisu Rättyä
directrice de l’Institut finlandais de la littérature pour enfants

À la fin des années 1990, quelques auteurs ont prêté leur plume également aux garçons. Ainsi rien de nouveau sous le soleil au tournant du millénaire : l’écriture de poèmes, de lettres et de journaux intimes demeure une manière de se libérer des questions pesant sur l’esprit.

On notera cependant comme nouveauté la montée des autres arts aux côtés de l’écriture. La littérature permet désormais aux jeunes de ressentir des émotions fortes grâce à la musique ou à la peinture, même si celles-ci s’expriment autrement qu’avec des mots. Force est de constater que la jeunesse des écrivains qui n’ont pas hésité à appréhender des sujets aussi nouveaux que surprenants n’est pas si loin.

Dans Hopeanorsu (L’éléphant en argent, 2004) de Marika Uskali (née en 1970), une jeune fille entretient une liaison avec son professeur de musique. L’écheveau se complique lorsque l’amie de l’héroïne affirme avoir perdu sa virginité avec le professeur en question. C’est finalement la musique qui exaucera le souhait de fuir les questions difficiles, mais ne parviendra pas toutefois à empêcher le retour pénible au quotidien. Dans les livres narrant la vie des garçons, l’art prend des nuances tantôt légères, tantôt graves.

Dans Veitsenterällä (Sur le fil du rasoir, 2004) de Reija Kaskiaho (née en 1976), le violon complique la vie d’Antti qui, selon le personnage principal et ses camarades, se distingue trop de la masse. La différence est à l’origine de l’étincelle provoquant la brimade qui passe du supplice moral à la violence physique.

La fantaisie débordante de la littérature finlandaise pour adolescents a apporté de nouveaux aspects au traitement de la différence ainsi qu’au sujet de la brimade. Silja Kiehelä (née en 1968) aborde un thème sensible dans Sofia ja karhunkynsi (Sofia et la griffe de l’ours, 2003) où la fille d’un savant surgit des temps les plus reculés pour venir en aide à Sofia en lui donnant le pouvoir de s’éclipser de la salle de classe qui l’opprime. Spécialiste de la fantaisie, Sari Peltoniemi (née en 1963) nous offre un autre point de vue sur la différence avec Hirvi (Élan, 2001), roman qui dépeint l’exclusion de la société, mais aussi la découverte du moi et de l’amour-propre.

D’autres auteurs puisent leur inspiration dans la mythologie et la nature finlandaises du nord, à l’instar de Leena Laulajainen (née en 1939) avec sa trilogie Raut (2004-2005), et de Virpi Saarinen (née en 1958) dont l’œuvre Jäälinnun sulka (La plume de l’oiseau des glaces, 2005) nous conduit vers l’atmosphère de la Finlande préhistorique où deux jeunes d’aujourd’hui doivent soudain réfléchir à la question de la différence alors qu’ils se retrouvent face au conflit opposant deux tribus du temps des peintures rupestres.

Auteure primée, Hannele Huovi (née en 1949) évolue habilement d’un genre à l’autre. Dans Vladimirin kirja (Le livre de Vladimir, 1988), elle inscrit le récit d’une vie dans un environnement de légendes propres au monde slave, et c’est sur un fait d’actualité – un meurtre survenu dans une verrerie – qu’elle construit son roman plurivalent Lasiaurinko (Soleil de verre, 1996) dans lequel Maria, une jeune femme audacieuse, va connaître la séparation d’avec sa famille et son peuple, la grossesse et la vie en tant que parent isolé, mais aussi la discrimination causée par la différence, et enfin le procès lié au meurtre d’un jeune garçon.

C’est plus loin au XVIIe siècle que nous font voyager les derniers romans de Raili Mikkanen (née en 1941) qui s’intéresse à la place de la femme dans la société et à la chasse aux sorcières, tandis que Maijaliisa Dieckmann (née en 1934) nous fait découvrir la vie au couvent au XIVe siècle. Anna Amnell (née en 1938) traite pour sa part de la différence dans Kyynärän mittainen tyttö (Haute d’une aune, 2004) en évoquant le destin d’une enfant de petite taille enlevée pour servir de lutin à la cour de la reine Élisabeth Ire.

La société, la politique internationale ainsi que les menaces de l’avenir sont des sujets sur lesquels les jeunes s’expriment également dans leur littérature. Depuis les années 1980, on note la prédominance d’un style de prose courte pratiqué avec talent notamment par Kari Hotakainen (né en 1957) et Leena Leskinen (née en 1957). Ces auteurs se penchent dans leurs nouvelles sur des questions relatives à l’identité, à la mutation des rôles et des structures familiales, et explorent sous de nombreux angles aussi bien les addictions que les opinions.

Illustration : Jussi Karjalainen pour Kari Hotakainen : J’ai bonne mine sans chemise, 2000.

Mika Wickström (né en 1965) s’intéresse dans ses romans à des sujets d’actualité comme le dopage, le végétalisme ou le bioterrorisme. Dans Vastakarvaan (À rebrousse-poil, 2002), une jeune fille doit faire le choix entre sa bande d’amis terroristes et le commerce de fourrure de ses parents. C’est à des questions politiques, morales et éthiques que s’attaquent Rauha S. Virtanen (née en 1931), écrivain ayant fait ses débuts dans les années 1950, ainsi que Karo Hämäläinen (né en 1976), journaliste boursier ayant fait des études de littérature à l’université de Helsinki. Avec Seljalta maailman ääreen (De Selja au bout du monde, 2001), Virtanen nous emmène à l’époque de Pinochet. Quant à Hämäläinen, il décrit dans Barrikadirakkaus (Amour de barricade, 2004) le conflit entre mondialisation et écologie qui n’est pas sans rappeler la tragédie de Roméo et Juliette. Avant ces deux romans, Annina Holmberg (née en 1964) s’est penchée sur la question des Balkans avec Punainen kyynel (Larme rouge, 2000) où l’inquiétude causée par la disparition d’une sœur partie rejoindre son ami croate est assombrie par la barbarie de la guerre et des viols.

La mise à l’épreuve des limites de la littérature moderne destinée à la jeunesse, ainsi que le refus de celles fixées par les autorités ont abouti par la suite au renversement desdites limites. Les questions sont grandes et existentielles. Dans le premier récit sur l’anorexie, Madonna (Madone, 1986) de Hannele Huovi, et dans Ihana meri (La mer splendide, 2001) de Kira Poutanen (née en 1974), les personnages centraux mettent les limites du corps à l’épreuve. Aidée d’extraits du journal intime d’une jeune fille souffrant d’anorexie, Poutanen construit son histoire en utilisant la répétition suggestive. D’autres ouvrages vont jusqu’à frapper aux portes de la mort en traitant des pratiques de l’extrême, à l’exemple des camps de survie dont le monde nous est conté notamment par l’auteure suédophone Annika Luther (née en 1958) dans son roman Skogen som Gud glömde (La forêt oubliée de Dieu, 2002).

Ainsi la littérature finlandaise pour adolescents vit une époque pleine de nuances. La vie des jeunes suit dans les livres comme dans la réalité le même chemin que la société contemporaine. La nouvelle génération d’écrivains nous apporte par l’intermédiaire de la littérature son regard neuf sur le monde parfois difficile – en somme, le regard des jeunes.

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