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Un rite matinal

Culture > Gastronomie
03-02-04
Auteur : Jean Pierre Frigo
Dureté du climat nordique, absence de soleil l’hiver, poussées de froid sibérien amenées par de puissants blizzards, rareté des ressources naturelles… comment survivre en Finlande ?

Vivre en Finlande c’est se battre contre la rudesse des éléments et cet affrontement demande un minimum de préparation et… de nutrition. Exotiquement vôtre, le petit-déjeuner fait partie de la panoplie de base dont tout Finlandais doit s’équiper pour contrer l’hostilité ambiante des éléments, sinon c’est hypoglycémie, hypothermie et « mort blanche » au détour de la congère... Comme on dit dans nos campagnes : « Remplissons-nous la cocotte avant l’assaut… » : « C’est comme si le sort de chaque journée reposait sur le petit-déjeuner : pour réussir et partir du bon pied, ce premier repas doit nous apporter l’essentiel, diététiquement et mentalement… » nous confie Riitta Pollari, épouse et mère de quatre enfants résidant à Helsinki, capitale de Finlande. Les Pollari- Räisänen nous ont reçus pour démonter et exposer quelques particularismes du petit-déjeuner à la finlandaise.

Riitta, l’organisatrice

Riitta, comme beaucoup de Finlandaises, croit dur comme fer que, seule en Europe, la femme nordique a la haute main sur diététique et régime alimentaire familiaux.

Suivant cette ligne, elle lance fièrement qu’elle se lève la première, avale illico un premier café (« Autrement je ne suis bonne à rien… ») et présente son programme (pré…)matinal : « Malgré nos quatre enfants, un chiffre nous plaçant nettement au-dessus de la moyenne nationale (1,8 enfants par foyer), nous demeurons une famille finlandaise typique pour tout ce qui touche au petit-déjeuner. Nos petit-déjeuners sont copieux et, à l’exception de baies et de fruits frais, ne comprennent que des produits et ingrédients « salés »». Le sucrier brille donc par son absence sur la table des Pollari et sera remplacé par des tomates, du concombre, des carottes, du fromage, des charcuteries, du porridge, le tout sous label « bio », de préférence. Autre particularisme finlandais : le pain de seigle, ovale, rond, rectangulaire, reste le fidèle compagnon des petits-déjeuners finlandais. A travers toutes les époques, le seigle est resté la céréale finlandaise de base et au pays de Sibelius le pain blanc a la réputation d’être une sorte de luxe français, à l’instar des parfums et champagnes…

Avant de partir travailler, Riitta veillera donc soigneusement à ce que tout son petit monde ait pris sa dose de pain, de légumes et de fruits : « Surtout pendant l’hiver, les media finlandais reviennent régulièrement sur l’importance vitale du petit-déjeuner, particulièrement quand il fait super froid, comme à l’heure actuelle… Je veille donc à ce que chacun quitte la maison le ventre plein ! » Riita explique également que couleurs et atmosphère prennent une importance particulière au petit-déjeuner : « Ce n’est pas tout de manger, il faut aussi garder le moral, stocker de l’énergie, et l’ambiance des bougies, le mélange des couleurs des baies, des fruits et légumes, les contrastes toniques créés par tous ces mets disposés sur la table, stimulent positivement et réchauffent le cœur… »

Kimmo, le fidèle lecteur

« Le matin, figé, incapable de parler à qui que ce soit, je bois mon thé et lis mon Helsingin Sanomat, le journal d’Helsinki, le quotiden national. C’est la seule chose susceptible de me réveiller et de me cadrer dans la journée », dévoile Kimmo, le mari de Riitta. Les quotidiens finlandais arrivent directement à domicile chez leurs 90 % d’abonnés finlandais. Ainsi, chaque foyer reçoit son journal sept jours sur sept, masse de papier arrivant dès potron-minet par la boite à lettres équipant les portes d’entrée des domiciles. Cette belle organisation permet de prendre connaissance des nouvelles du jour au réveil, le journal attendant déposé sur le pas de la porte… Ainsi Kimmo parcourra les titres tout en prenant son petit-déjeuner à lui : « Le matin, manger des baies – surtout des myrtilles – me remet en forme : ça me régénère véritablement. Ces derniers temps, les gens en Finlande se sont remis à ramasser les baies et champignons de nos forêts à l’automne. Jusque vers le milieu des années 1990 il y a eu déclin et on pensait que cette pratique était en voie de disparition, mais depuis cinq ou six ans cette habitude nordique connaît une renaissance. Et c’est très bien ! Heureusement que nous ne nous sommes pas complètement européanisés après l’entrée dans l’UE de 1995 ! » En Finlande, comme dans le reste de la Scandinavie, il existe une ancienne coutume de « libre circulation » dans la nature et les forêts, en particulier, appartiennent à tout le monde. Pourquoi ne pas en profiter ? Jusque sur la table du petit-déjeuner : « Nous ramassons nous-mêmes les baies que nous congelons et consommons au cours de l’hiver et nous en sommes fiers ! », affirme Kimmo.

Heta et Jaska, la vie d’ado

L’aîné des Pollari, Eero (20 ans) a déjà quitté la maison pour faire ses études de droit. Sa cadette, Heta (16 ans) recevait ce jour-là son petit ami Jaska (19) ans). Considérer les copains des enfants de la famille comme un nouveau membre de cette même famille est courant en Finlande.

« Le lundi matin j’ai mon basket – je joue dans l’équipe A du lycée – et Maman veille particulièrement sur mon alimentation… sinon c’est la cata ! », sourit Heta qui insiste sur l’importance du porridge et des sucres lents quand un effort physique est en vue. En Finlande, le sport tient probablement une place plus importante que dans d’autres pays, les sportifs finlandais ayant toujours eu à cœur de faire connaître leur pays, longtemps méconnu, en remportant des victoires, et il faut commencer jeune… En complément des céréales, Heta prend des comprimés de Vitamines D et calcium : « Pour les sportives adolescentes comme moi, ce complément s’avère indispensable », précise-t-elle. Son copain Jaska, sportif lui aussi, suit une ligne diététique différente : sa préférence va aux « karjalan piirakat », de petits pâtés ovales au seigle et au riz : « Je les adore et peux vous dire qu’après en avoir mangé une demi-douzaine le matin, vous êtes calé pour un moment... Coup de fatigue, connais pas ! », claironne-t-il. Les samedi et dimanche nos deux ados se lèvent vers midi après avoir fait habituellement « nuit blanche » la veille. Bons derniers, ils passeront directement au déjeuner dominical. Faire la fête le week-end, après que les jours de semaine aient été studieusement consacrés au travail, reste une tradition finlandaise tenace, surtout auprès des jeunes.

Sakari et Siiri, les benjamins

Restent les benjamins de la famille Pollari, le petit Sakari (9 ans) et Siiri, sa sœur (7ans). Pour eux prendre le petit-déjeuner consiste à avaler lentement du yaourt avec un fruit et des flocons de riz, vissés devant l’écran de télévision. Ils déchiffrent, fascinés, les dessins animés diffusés à jet continu par les quatre chaînes finlandaises. « Sakari et Siiri préfèrent regarder la TV que se nourrir et il m’arrive souvent de leur glisser une pomme ou une banane avant de les laisser partir pour l’école, tant ils se font gentiment oublier… », souligne Riitta.

Un rite matinal

Avec le petit-déjeuner, ce que les Finlandais – comme les Pollari – connaissent le matin dès le saut du lit, se reproduit également dans l’hôtellerie où chaque établissement rivalisera en variété et originalité avec la concurrence pour parvenir à offrir à sa clientèle le petit-déjeuner le plus riche possible. C’est un phénomène que les visiteurs et les touristes parcourant la Finlande apprécieront et constateront de visu à chaque étape d’un « tour de Finlande » : au fil des années, le petit-déjeuner est devenu un événement, élevé quasiment au rang de rite matinal finlandais. Avec la culture du sauna, le sport pratiqué régulièrement et intensément, une certaine idée de la vie culturelle, démocratique et à portée de tous, c’est encore un moyen que les Finlandais ont inventé pour résister au climat, rester actif et faire le plein d’énergie l’hiver. Là-haut, sur les rives septentrionales de la Baltique, chaque journée débute avec un petit-déjeuner-rite, propre à vous « rassasier d’un coup un ours à peine sorti d’hibernation ».

 

 

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